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 Des habits et des moines

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:: Le Misanthrope ::

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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Des habits et des moines   Mer 18 Fév - 4:02

Léogan était parfaitement conscient des effets horripilants de son sourire narquois sur ses interlocuteurs, de ce sourire qui disait 'j'en pense tellement plus que je n'en dis, ma belle, mais je suis assez honnête pour vous le montrer et assez mesquin pour seulement le suggérer' et il en jouait. Pour être tout à fait franc, ce n'était même pas un vrai sourire. C'était un petit rictus qui lui tordait les lèvres presque à la manière d'une crispation de dégoût, et qui s'ouvrait, rarement, sur ses crocs grinçants quand ses yeux brillaient d'un éclat plus prédateur. Si on pouvait appeler ça un sourire, ça n'avait pas d'âme, ça ne servait à rien, sinon à foutre les gens en rogne.
Et ça n'avait pas tardé à atteindre son but. Quand elle le choppa par le col, il se laissa faire avec une étonnante facilité. Résister aurait été pénible pour ses plaies à peine refermées, il ne s'en donna pas la peine et inclina un peu la tête, le visage inexpressif et le regard brillant, pour la regarder droit dans les yeux et ne rien manquer du spectacle. Elle le relâcha brutalement. Les menaces de mort firent frémir un autre sourire insupportable sur ses lèvres flétries et il soupira quelques fumées de tabac blanchâtres entre elle et lui, sans dire un mot. Il n'avait rien à lui prouver. Si elle voulait penser qu'il n'était qu'un Sindarin à la constitution faiblarde, blessé, reblessé et recousu derrière, libre à elle – quand le moment viendrait où elle tendrait vraiment le bras vers lui pour lui coller un couteau entre les côtes, elle n'en serait que d'autant plus surprise.

Il la regarda commencer à s'agiter autour de son fauteuil, flanquer des coups de poing à sa malheureuse cheminée, le tacler d'un doigt au sternum, et posa lentement ses bras sur ses accoudoirs, néanmoins méfiant du fauve qu'il avait réveillé. Il avait crevé l'abcès. Maintenant tout le fiel trop longtemps contenu au fond d'elle débordait à n'en plus finir, et Léogan tâchait laborieusement de dissimuler son excitation victorieuse de sale gosse sous une carapace de neutralité tandis qu'il écoutait la haine d'Orchid, sa honte et les restes frissonnants de son désespoir éclater dans sa voix, craquer et se briser comme une pluie de verre. Sa crise était terrible. Elle avait aussi un quelque chose de bizarrement touchant, dans tous ses élans de violence aveugle, comme si la fureur la rendait malgré tout plus vulnérable, mais en même temps d'autant plus dangereuse. C'était quelqu'un qui se battait et qui voulait vivre. Dans les gestes emportés de la jeune femme, sa voix qui le percutait chaque seconde comme un taureau qui charge, et ce regard chargé de tempêtes qu'elle dardait sur lui, Léogan se sentait pris dans une grande explosion, et il se laissait emporter, fasciné et vivant tout à coup lui aussi.
C'était comme observer un brasier dévorant et sentir la chaleur frôler le marasme trop calme de son esprit. Il percevait sa présence derrière lui, sa voix qui susurrait à son oreille, si dangereusement proche, sa langue qui tentait de cracher son venin, son odeur de musc et d'écorce de pin, et chacun des mots qu'elle prononçait comme des aiguilles qu'elle tentait malhabilement de lui enfoncer dans la peau, pour l'écorcher cette fois-ci. Elle n'était pas encore assez précise, malheureusement pour elle, ni suffisamment objective, et ses tentatives ne firent que le rembrunir peu à peu, jusqu'à ce qu'elle achève enfin avec une satisfaction particulière. Léogan sentit l'euphorie de l'assaut retomber doucement. Il s'accouda silencieusement sur ses genoux, enchevêtra ses doigts et appuya son visage contre ses mains, l'air songeur pendant de longs instants.

« C'est très dur, c'est vrai, concéda-t-il, imperturbable. Surtout quand tous les autres pleurent comme des gamins à la seule idée d'ouvrir les yeux. »

Il haussa des sourcils d'un air las, le regard fixé droit devant lui, et souffla quelques lambeaux de fumée blanche en frottant le foyer de sa pipe. Il y avait des nuits comme celle-ci, quand il ne pouvait plus réfléchir aux tâches qu'il devait accomplir sur l'instant, quand n'y avait plus de place que pour un flottement méditatif, où il avait l'impression d'être le seul dans cette ville à voir l'échec se rapprocher à toute vitesse, le seul à pouvoir calculer le moment précis, l'angle qu'il fallait décrire et la trajectoire unique sur laquelle il faudrait bifurquer pour ne pas se le prendre dans la poire, et le seul aussi à avoir toutes les raisons du monde de ne pas chercher à l'esquiver. Elerinna appelait cela du défaitisme.
Il ne lui venait pas à l'idée, à elle, de descendre dans les bas quartiers pour mesurer combien les émeutes grondaient, de jauger les ravages que la sarnarhoa y avait fait et la misère dans laquelle elle avait laissé les villages de pêcheurs sur les côtes. Elerinna pensait que les caisses de l'ordre et du pays étaient pleines, que les prêtresses étaient partout adulées, que le temple avait les clefs de la cité, que le Maire n'était plus qu'une petite menace à gronder parfois et que Léogan, en plus de se porter comme un charme, gérait parfaitement la situation. Et ça n'intéressait personne de la sortir de son doux sommeil. Léogan y avait renoncé depuis quelques temps. Il n'était après tout qu'un pessimiste qui broyait du noir.
Alors oui, naturellement, c'était fatiguant.

Et il ne pouvait nier que c'était d'autant plus blessant pour lui. Il était trop attaché, depuis trop longtemps, à Elerinna pour que cela soit sans conséquences. Il lui avait tout donné. Il avait passé cinquante ans à se pavaner en armure de haut-gradé sur le parvis du temple et à faire exactement les mêmes basses œuvres qu'il avait accomplies avant d'échouer à El Bahari, alors qu'elle lui avait promis... Un ascenseur social ? Un allé simple pour la secte des bonnes âmes au service d'une juste cause ?
Elle ne lui avait pas promis un travail honnête. Bien entendu, il n'avait pas été dupe, il avait toujours su qu'il n'avait pas été réquisitionné pour ses bonnes mœurs et son respect des lois devant l’Éternel. Tout le prestige, le protocole et les charges officielles n'étaient qu'une vaste hypocrisie. Il n'avait pas quitté El Bahari de bon cœur, ni laissé derrière lui Fenris, son frère, la fleur au fusil pour se ranger près d'Elerinna. Elle n'était pas venue le repêcher d'un trou dégueulasse, elle était venue l'y précipiter elle-même avec son beau sourire et sa voix musicale, pleines de vibrations qui chuchotaient 'Écoutez-moi, écoutez-moi !'.
Mais cela, il semblait l'avoir déjà fait entendre à la Zélos, tout à l'heure, et à moins qu'il n'ait pas été clair ou qu'elle ait douté de sa parole, elle avait continué de parier sur la mauvaise main. Il passa un bras sur le dossier de son fauteuil et se tourna vers elle pour la regarder bien en face.

« Vous vous obstinez, Orchid, pourtant je vous ai dit que vous ne misiez pas sur les bonnes cartes, remarqua-t-il simplement, les sourcils froncés de souci. Cela m'en dit beaucoup sur vous, mais pas assez sur moi. Je ne dois rien à Elerinna. Je suis juste impliqué, c'est tout, je dois le faire, c'est ma responsabilité. C'est vous, qui vous pensez redevable. »

Cette conclusion était facile, elle allait de soi. Et avec tout ce qu'elle lui avait révélé, ce n'était même plus un secret.
Lui, il était là parce qu'il était lié à Elerinna. A l'époque, il n'y avait plus qu'elle – et son jeune frère Ilyan – qui le rattachaient à la civilisation, pour qui il avait été perdu corps et biens dans l'océan. Il avait ses responsabilités envers Elerinna. C'était lui qui avait sorti la princesse éplorée de sa forteresse de détresse métaphysique et de bons sentiments, c'était lui qui l'avait entraînée dans le beau monde, avec son uniforme fringant de capitaine, ses amis fanfarons et leurs grandes fêtes à Canopée, c'était lui enfin qui lui avait montré qu'elle pouvait donner corps à ses rêves. Quand elle était revenue le chercher, c'était parce qu'il était...la bonne personne. Elle était son âme, il était son bras. Ça avait toujours marché comme ça depuis des centaines d'années. Si elle mourait dans le monde où il l'avait précipitée, alors que ses médecins à Canopée, l'avaient considérée trop fragile psychologiquement pour y faire face et y vivre, il n'aurait personne à blâmer d'autre que lui.
Mais il chassa ces pensées vertigineuses de son esprit d'un geste agacé. Il n'avait rien à révéler à Orchid si elle ne gagnait pas contre lui. Il était déjà assez accommodant quand il s'agissait de répondre à ses questions et de semer quelques indices – parce que sincèrement, il avait été tenté déjà plusieurs fois ce soir-là de l'envoyer suivre une fausse piste pour rire un peu – alors ça suffisait comme ça.
Et puis il n'en avait pas fini avec elle. Qu'est-ce qu'elle croyait ? Tout ça n'avait été qu'un galop d'essai. Il la fixa droit dans ses yeux chargés de fureur et il soutint son regard sévèrement pendant quelques secondes.

« Vous êtes une foutue idiote. » lâcha-t-il enfin avec détachement. Une moue ennuyée passa sur son visage. Il s'agenouilla sur le coussin défoncé de son fauteuil et s'appuya en croisant les bras sur le dossier de son fauteuil pour lui faire bien face. Il soupira franchement. « Vous êtes en train de vous faire baiser sur toute la ligne et vous marchez la bouche en cœur. Vous voulez qu'on vous respecte, pas vrai ? Vous voulez qu'on vous voie comme... Attendez comment dit-elle... ? » Il ne put retenir un sourire sarcastique, tandis qu'il levait un sourcil faussement songeur. « 'Un être libre pensant' c'est bien ça ? Sans blague, en toute bonne foi, redites-moi que c'est compatible avec votre résignation à n'être jamais qu'un outil ? Comment voulez-vous qu'on vous respecte ? » demanda-t-il sincèrement. Il ressentit soudain une immense lassitude et laissa tomber sèchement son menton sur ses bras. Ses yeux noirs avaient la froideur de la pierre. « Ah, vous avez choisi la main qui vous utilise ? La belle affaire ! Vous ne savez rien d'elle. Et même si vous en saviez autant que moi ça ne ferait pas de vous quelqu'un de libre. Vous avez librement choisi la servitude. Magnifique. Toutes mes sincères félicitations. »

Son expression faciale resta figée, son visage ne s'ébranla plus d'un battement de cils quand il se tut, et il resta immobile et insondable pendant de longs instants avant de remuer enfin. Il roula des yeux, soupira encore et se retourna pour se recaler brutalement dans son fauteuil qui manqua encore une fois de se renverser en arrière – il en avait connus des déboires, ce pauvre vieux siège. Il fuma avec mécontentement en réfléchissant à ce qu'elle avait dit et puis il secoua la tête sous sa crinière poisseuse de cheveux noirs.

« Et grands dieux, le monde entier n'a pas un problème avec les Zélos, soupira-t-il avec un brin d'agacement. Je n'ai pas de problème avec les Zélos. Je connais un Zélos qui dirige la bibliothèque nationale d'Eridania, vous y croyez à ça ? Parlons sérieusement, ce n'est pas parce que vous êtes Zélos que ce genre de charge vous est inaccessible. Vous vous êtes convaincue que ça l'était, c'est tout. Et vous n'essaierez rien pour faire autre chose de votre vie que de trucider des gens sans vergogne, aux ordres ou non d'une belle prêtresse qui vous aura dit qu'en échange... Haha, ricana-t-il tout à coup en réalisant ce qu'il disait, en échange, non mais dite comme ça, elle est bien bonne ! ...qu'en échange, donc, elle vous fasse exister en tant qu'être humain civilisé ? » Sa voix se suspendit dans un éclat de moquerie au milieu du salon, tandis qu'il s'appuyait sur l'accoudoir pour jeter un regard narquois à Orchid. « Derrière toutes ces belles paroles, vous êtes toujours un animal. Comme nous tous, du reste. »

Il tira une bouffée de tabac et haussa les épaules avec indifférence. Il était fatigué. La nuit roulait autour d'eux avec le flux et le reflux de l'eau dans la rue, comme une rivière, sa musique qui s'épanouissait dans des froissements de velours, les vapeurs du tabac qui tournoyaient dans le salon, le silence et la lumière du feu qui louvoyait et faiblissait peu à peu. Tout était monotone et calme, sauf Orchid peut-être, près de lui, qui insufflait à la solitude et à la torpeur des lieux un rythme plus vif et plus lancinant.

« Et moi, vous voulez que je vous dise, releva-t-il d'une voix indolente, chargée d'une fumée évanescente, les yeux à moitié fermés et luisants de souvenirs, j'ai passé cinquante ans dans une cabane avec un Lhurgoyf qui menaçait de se transformer en grosse bestiole poilue à la moindre contrariété, et évidemment, au moment de sa vie où il ne supportait rien ni personne. Mais ouvrez grand vos esgourdes, si je devais foutre le feu aux demeures millénaires de Canopée et détruire toute ma race pour le sauver lui, je le ferais. » Il s'arrêta un moment et pensa à Fenris, qui devait se trouver quelque part sur les côtes cimmériennes, entre deux eaux, et il eut un peu de scrupules de parler de lui en ces termes. Ces années avec lui à El Bahari n'avaient pas été faciles. Il y avait eu des périodes, au début, où il avait vraiment redouté de se faire éventrer pendant la nuit par son meilleur ami, mais jamais Fenris n'avait été pour lui une charge – il s'était occupé de lui secouer les puces avant qu'il ne le devienne vraiment à force de gémir sur son sort, sur le naufrage qu'ils avaient vécus, l'équipage qu'ils avaient perdu, et cet œil dont il avait dû s'opérer au milieu de l'océan pour ne pas mourir. Fen était un dur à cuire, il s'était battu. Léo secoua la tête dans sa fumée blanche. Le tabac lui piquait un peu les yeux. Il chercha Orchid du regard et scruta sa gueule de repoussoir avec une nonchalance très volontairement accentuée. « Vous pensez vraiment qu'à ce stade-là... Je me formalise d'héberger une femme de votre race chez moi ? Ou que je me sente encore l'âme spéciale d'un Sindarin ? J'en ai connus plus de méprisables de ma vie que de Zélos, de Lhurgoyfs ou de Yorkas sans intelligence, sanguinaires ou complètement abrutis. Alors arrêtez vot' char j'vous prie, vous prêchez pas à la bonne paroisse. »

Sur cette note d'humour qu'il prit le loisir d'apprécier en considérant la prêtresse avec amusement, il s'affala plus profondément dans son fauteuil et croisa les jambes. Il médita encore. Son esprit, dans toute sa paresse, était hanté d'un bruit sourd et vibrant qui lui traversait le front d'éclairs de douleur parfois, et lui donnait des idées vicieuses dont il trouvait l'amertume presque délectable, en particulier lorsqu'elle roula sur son palais.

« Tenez, j'vous mets au défi. » dit-il tranquillement, un sourire tordu sur les lèvres. Il leva la tête pour tenter de s'accaparer l'attention et le regard de son invitée. « Elerinna a fait de vous une vraie personne, c'est ça hein ? Elle vous a donné l'humanité. Ben écoutez, c'est très bien, et dans sa grande bienveillance, ça doit lui faire chaud au cœur que vous n'vous considériez plus comme un animal, ironisa-t-il, l'air de rien, avant de tirer une bouffée de fumée de sa pipe et de darder ses yeux luisants sur la jeune femme. Alors faites l'expérience. Continuez sur la voie qu'elle vous a ouverte. Faites ce qu'elle vous a si bien appris ailleurs, affranchie de son influence – pour vous-mêmes. Refaites-vous une nouvelle vie, vous devriez en être capable, puisqu'elle a fait de vous une vraie personne... Si Elerinna vous laisse faire, c'est que j'avais tort. Ça voudra dire qu'elle vous a aidée sans rien attendre en retour et par pure charité, merci pour elle. Si elle refuse, ou si elle geint pathétiquement de vous voir vous écarter de son grand projet... Vous pourrez vous dire qu'elle n'a fait ça que dans son intérêt. »

Il ponctua son pari d'un jeu de sourcils malin et souffla encore un nuage de fumée, accoudé à son fauteuil, le menton enfoncé dans le creux de sa main. Ça l'amusait bien, ce genre de défi de salopard, c'était vrai, certainement parce qu'il était certain d'y voir son cynisme y trouver raison, et peut-être aussi dans l'espoir inavoué de se tromper...un jour ou l'autre.
Elle n'avait pas besoin de l'accepter ou de le refuser en fait ; il s'en fichait. Il était déjà parfaitement assuré que même si elle ne répondait rien, tout cela était entré dans son crâne dur de Zélos qu'il avait réussi à percer un peu plus tôt, et que ces paroles tentatrices y feraient leur chemin. C'était instillé, il n'y avait plus qu'à s'armer de patience... Il avait lancé les dés, c'était tout ce qui comptait – même s'il devait l'avouer, une certaine curiosité le piquait quant aux résultats de ce jet...
Mais enfin il n'était pas non plus un monstre d'injustice. Il allait lui rendre la monnaie de sa pièce, puisqu'elle s'était livrée aussi directement : il lui devait bien au moins quelques lambeaux de vérité.

« Les vrais trous dégueulasses, reprit-il doucement, les sourcils froncés de concentration, ils ont ceci de vicieux qu'on ne les reconnaît pas immédiatement. Ce sont ces grands châteaux de la noblesse où on dispose discrètement dans les couloirs des paniers de fleurs printanières pour masquer les odeurs des ordures humaines. En tout de ma vie j'en ai connu deux. Le premier, j'y ai grandi. Le deuxième, vous avez les pieds en plein dedans. Entre deux, croyez-le ou non, j'ai été heureux, remarqua-t-il, en levant un regard sans expression vers elle. J'ai fait de la prison, de la contrebande, du mercenariat, du banditisme, de la piraterie, j'ai travaillé dans la pègre. J'ai fait ça de mon plein gré, personne ne m'y a forcé, et pour vous dire la vérité, vous savez quoi, je n'éprouve pas le moindre regret. »

Il se tut en hochant la tête fermement. S'il devait faire un bilan de ce qu'il avait accompli jusqu'ici, il trouvait avec une claire évidence qu'il avait préféré une existence malhonnête menée très honnêtement aux yeux du monde qu'un travail honnête qu'il avait dû mener malhonnêtement sous couverture. Question de reconnaissance sociale, sans doute.
Quant à Orchid, elle était après tout fourrée dans la même hypocrisie que lui. Une prêtresse de Kesha qui faisait des besognes de petit truand dans le besoin...

« Jézékaël, ça n'a rien de classe. » ajouta-t-il, en coinçant sa pipe entre ses dents pour tasser précautionneusement en pressant les cendres avec le pied de son cure-pipe pour densifier un peu son tirage. Il prit une bouffée plus satisfaisante et se décida à poursuivre avec le même flegme teinté d'ironie. « C'est juste un artifice social nauséabond. En fait je sais même pas si j'ai encore le droit de me faire appeler comme ça. Seulement... 'Léogan' tout court ça fait pas très administratif. Et y a besoin de ça pour être colonel. J'ai mes ambitions sociales à satisfaire vous comprenez. »

Il étouffa un rire dans sa gorge pour tenter de faire figure sérieuse devant Orchid mais il n'y parvint pas tout à fait et il dut pencher un peu la tête et plonger son visage dans l'ombre de ses cheveux pour ne pas montrer son profond amusement.

« Moi... J'en sais rien, reprit-il lentement, en se recomposant un visage plus grave, et les rides transversales qui marquaient son front l'assombrirent et se creusèrent alors qu'il fronçait soucieusement des sourcils. Si elle disparaissait, précisa-t-il rapidement. J'ai des attaches ici, maintenant. J'pense que je pourrais démissionner et me ranger un peu. Faire un boulot honnête. Pour tenter le coup. Voir si j'en suis capable. Mais j'sais pas si c'est fait pour moi... Ou si je tiendrais en place. Argyrei et El Bahari me manquent vraiment beaucoup. Cela dit... marmonna-t-il, en pesant l'alternative de sa vie de fuite dans le sud contre ce qu'il aurait peut-être l'opportunité de construire avec Irina et leur fils, ici, on ne peut pas tout avoir dans la vie. Je suppose que je suis bon pour rester ici un sacré bout de temps. Mais c'est certainement pas les prêtresses qui me retiennent – pas d'offense, hein ! » s'exclama-t-il avec une sorte de sourire complice à l'égard d'Orchid.

Ce qu'il pouvait – ou voulait – révéler de sa vie privée s'arrêtait à peu près ici. Le reste, en fait presque tout, était un secret qu'il prenait un soin rigoureux à cacher. Aussi, pour ne pas s'attarder davantage sur lui, il en revint à elle et aux motifs préoccupants qu'elle lui avait déballés sur le coup de la rage. La colère faisait dire beaucoup de stupidités irréfléchies, bien sûr, mais elle était aussi un exutoire de choix pour toutes ces choses pleines de fiel qu'on avait encaissées silencieusement et qu'on gardait trop longtemps au fond de soi. Le tri était plutôt facile à faire quand on était capable de garder son sang-froid devant de telles démonstrations de férocité, aussi Léogan ignora-t-il les menaces de mort, et d'une pirouette peu scrupuleuse rajouta du sel sur la plaie.

« Y a rien qu'une paire de seins qui vous différencie d'un homme, Orchid. Et... commença-t-il en baissant ostensiblement son regard sur le bassin de la Zélos, une absence...notable d'entrejambe, dieux merci. Devant la cruauté et la prétention, nous sommes tous égaux. »

Il s'interrompit tranquillement et contempla la jeune femme d'un regard pénétrant, comme s'il était possible de la sonder jusque dans l'âme en la fixant suffisamment longtemps. Et puis doucement, une éclaircie dissipa les vapes de l'opium et de l'alcool et il réalisa pleinement la bizarrerie de son comportement. Il toussa avec un léger embarras et renversa sa tête sur le dossier de son siège.

« Ce serait trop facile, sinon. N'importe quel justicier pourrait prendre son cheval et partir en chasse au grand galop, répéta-t-il précautionneusement en suivant d'un œil de chat les mouvements d'Orchid près de lui, pourfendre toute l'engeance fautive des maux du beau sexe opprimé. Y a quand même mieux à faire. Il faut chercher un peu. »

Il laissa le silence s'installer peu à peu, seulement inspiré par le besoin brûlant de la fumée du tabac, qu'il roula dans sa bouche en prenant en même temps de longues bouffées apaisantes de sa pipe tiède.

« Vous vous enfermez dans le passé. » murmura-t-il, soudain, perdu dans le cours de ses pensées. Il leva la tête et épia Orchid avec un relent profond d'ombrage. « Demain vous aurez Herling. Je vous le laisserai si vous le souhaitez. J'ai juste besoin qu'il parle. Partant de là, vous lui ferez ce qui vous chante. Je veux savoir d'où il sort ses esclaves sexuelles à Hellas, où ses pratiques sont interdites, mais réapparaissent sporadiquement... Et si les soldats et les agents du Maire y sont mêlés... On a peut-être tiré le gros lot. »

Cette idée séduisante l'absorba un moment et il y médita en excluant presque la présence de son invitée, les yeux égarés au plafond, le long des poutres irrégulières qui le soutenaient. S'ils s'y prenaient bien, il y aurait peut-être moyen de faire sauter Bellicio. Jusqu'ici, Elerinna avait préféré le garder à la tête de la Mairie puisqu'il était devenu une marionnette qu'elle pouvait manipuler à sa guise. Mais maintenant qu'elle n'avait plus aucune emprise sur la situation et qu'il en avait pris assez conscience pour couper les fils et venir grappiller du pouvoir sur leurs plates-bandes, il était peut-être temps de le rayer définitivement de la carte politique de Cimméria.
Il secoua la tête en repensant à ce qu'il disait, à Herling et au deuxième défi qu'il voulait présenter à Orchid, et posa lentement ses mains sur ses accoudoirs en l'observant d'un œil sévère.

« Je vous laisserai faire ce que vous voulez, mais sachez qu'en lui arrachant les yeux et en lui déchaussant les dents, vous vous enfermerez à double tour dans votre passé. Vous penserez trouver satisfaction et justice, mais la vérité, c'est que vous n'en souffrirez pas moins qu'avant et il faudra recommencer, recommencer encore, sans plus de succès. Vous aurez toujours mal, toujours davantage, le souvenir n'en sera que plus brûlant, parce que vous n'aurez cessé de l'attiser en rejouant toujours la même scène dans votre mémoire. Si vous le laissez vous marquer toute votre vie, ceux qui vous ont fait ça – même si vous les avez trois fois tués – ce sont eux qui auront gagné, jusqu'à la fin. Je vous laisserai Herling demain, dit-il enfin, un éclat d'intérêt luisant subitement dans son regard. Nous verrons ce que vous en ferez. »

Il décida enfin qu'il n'avait plus rien à dire et cessa de réfléchir à ce qu'il devait avancer, pour se contenter de fumer devant la cheminée, le visage parcouru de lumières bleues et rouges. Et puis soudain, une petite horloge perchée sur une des caisses maritimes du salon sonna minuit d'un carillon plus éraillé que sinistre, comme si les cloches ricanaient ensemble du spectacle qu'ils offraient. Léogan se redressa instinctivement et se mit sur ses deux jambes comme un chien qui réagit au bruit du sifflet.

« Du thé ? demanda-t-il en se tournant vers Orchid avec le regard vague et éteint des noctambules. Ou vous préférez dormir ? Ne faites pas confiance à l'horloge, elle est en retard de... »  Il cilla à deux ou trois reprises comme si ça pouvait l'aider à se souvenir, mais rien ne vint. Il contempla Orchid, presque penaud, et acheva en haussant des épaules. « Ben elle est en retard. »


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MessageSujet: Re: Des habits et des moines   Lun 23 Fév - 0:01

Comment qualifier l’effet que le colonel avait sur la prêtresse ? Etait-ce possible de le qualifier tant d’une minute à l’autre la attitude pouvait de conséquences différentes. En tout cas le moins que l’on puisse dire c’est que la Zélos avait du mal à prendre du recul la moindre de ses mimiques que était sujet à se sentir agressée. Il faut dire que son aptitude à décoder les postures héritée de sa vie parmi les loups devenait dans le cas présent un sérieux handicap en tous les cas pour garder son calme. Le Sindarin avait la méchante propension à découvrir ses crocs et chez les loups s’était signe d’agression ou pour le moins de menace… Et lorsque cela venait en contradiction avec sa façon moqueuse d’incliner la tête qui veut dire « veux-tu être mon amis ? », vous n’aurez aucune difficulté à comprendre le désarroi de la Louve de Kesha lorsqu’elle était capable encore d’éprouver ce sentiment car une fois que la colère la gagnait, surtout à propos de certains sujets, il lui était bien difficile de retrouver son calme et laisser d’autres émotions prendre le dessus.

Ses menaces alors même étaient l’expression de ce qu’elle ressentait réellement et elle ne les oubliait que rarement. Personne ne pouvait plus se sentir en sécurité une fois celles-ci proférées. Libre à leur cible de se sentir soulagée de quitter ce monde, mais elle ne pouvait faire comme si rien ne s’était passé. Les loups lui avaient aussi appris à ne pas menacer en vain, sous peine de ne plus être prise au sérieux. Pour l’heure, elle avait une tâche à accomplir et elle savait qu’elle ne pourrait le faire sans le colonel et qu’en outre, la maîtresse de l’ordre aurait du mal à se satisfaire de la dépouille de son colonel en lieux et place de la discréditation des forces adverses. Elle ne pouvait alors que diriger sa colère vers autre chose. N’importe quoi pourvu que le stratège d’Elerinna n’en subisse pas les conséquences physiques…

En outre elle était écartelée entre l’enseignement de la meute et l’enseignement de ce que devait être l’humanité et s’attaquer à quelqu’un de diminué la rebutait d’autant que paradoxalement, quelque chose en elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine estime pour ce Sindarin qui croupissait au fin fond d’une cité sordide pour une belle qui… Elle ne savait pas trop quoi, mais certainement ne lui donnait rien de comparable à ce que pouvait être son sacrifice. Sacrifice ? DE quel ordre pouvait-il être et jusqu’où pouvait-il aller ? Par Kesha commencerait-elle à penser comme lui ? Impossible à concevoir pour la Zélos agrippée à son icône comme un naufragé à sa bouée de sauvetage… Alors pour contenir sa rage il valait mieux qu’elle ne regarde plus son hôte infernal et sadique.
Elle s’était habituée à sa propre image de femme froide et impassible, maîtresse de ses actes et de sa vie depuis qu’elle avait réussi à s’échapper de la prison de déments et surtout depuis qu’elle avait rencontré Elerinna Lanatae. Elle connaissait le brasier de haine et de rancœur qui couvait en elle mais ses occupations régulières lui permettaient d’évacuer le trop plein de pression que ce volcan pouvait faire monter en elle au fil du temps et des cauchemars qui la réveillaient encore trop souvent malgré l’enseignement de la grande prêtresse qui lui avait appris quelques techniques d’autosuggestion. Faire mordre la poussière à des individus comme Herling était une douce délectation et peut importait la manière dont ils expiaient. L’essentiel c’est qu’ils rejoignent l’enfer le plus vite possible. Un enfer terrestre ou vers l’au-delà s’il y en avait un mais un enfer ! Elle se plaisait parfois à l’imaginer, mais si elle était capable de le faire vivre derrière ses paupières closes c’est qu’il n’était pas encore assez terrible, pas assez monstrueux. C’était que ses tortures ne distillaient pas assez de souffrance, que le temps ne filait pas assez d’épouvante et de désespoir.

Mais pour l’heure l’enfer c’était bien les autres, l’autre, le Sindarin, ses questions et sa rhétorique, ses poignards assassins. Elle devrait peut-être l’inclure dans son enfer onirique… Elle ne pouvait pas grand-chose contre le discours et elle ne voulait pas entrer dans un conflit physique dont elle ignorait l’issue. Non qu’elle craignît d’être vaincue, c’était quelque chose qu’elle pouvait envisager avec sérénité, mais plutôt qu’elle ne voulût pas lui donner se plaisir ou abîmer le précieux stratège de la grande prêtresse. Son emportement de tout à l’heure aurait pu … Elle préféra ne pas y penser et chassa cette vision pour se concentrer sur sa bataille. Une bataille inégale. Elle le regardait et tombait sur sa maudite fumée ! Et soudain elle avait la solution. Comment se battre contre de la fumée insaisissable et sans forme ? Sans contenant et pourtant qui pouvait s’insinuer partout comme du poison dans votre esprit, dans vos veines. Tant qu’elle n’aurait pas donné une forme et une épaisseur à ce beau parleur elle serait comme un enfant dans les volutes noires de l’incendie qui ravage sa maison après avoir déjà anéanti ses repères. L’apnée était une solution si le nuage n’était pas trop étendu. Dans le cas contraire, il lui faudrait aussi se coucher comme tous les corps qui jonchent la fournaise noire. Elle avait besoin d’un fil d’Ariane pour la sortir de cette tempête nauséabonde. Son esprit tâtonnait pour trouver celui assez solide et assez long pour ne pas rompre ou l’abandonner au milieu d’un guet. Elle en avait quelques-uns à sa disposition ils avaient chacun un nom mais chacun leur défaut. Violence, nous avons vu pourquoi elle ne pouvait en cet instant compter sur lui. Famille, il y a tant de gens qui recherchent dans leur famille un secours, des valeurs. Mais cela faisait bien longtemps que ce fil-là était rompu. C’est à peine si des silhouettes fantomatiques hantaient parfois ses cauchemars ou que les prénoms résonnaient encore dans sa mémoire ! Il lui restait, la haine. Ce fil était d’une solidité à toute épreuve. Elle pouvait toujours compter sur lui, mais à cet instant il aurait été trop prompt à se tisser avec violence et de plus, le Sindarin malgré ses paroles assassines et des sourires odieux, restait encore difficile à haïr. Il lui restait alors Elerinna. Leur lien avec l’intelligence, la clairvoyance, l’intelligence. Elle savait qu’elle pouvait se cramponner à lui. Hors c’était précisément à ce fil que le stratège avait décidé de s’attaquer en la harcelant. Il fallait donc que cette fibre ténue tienne jusqu’à ce qu’elle est pu sortir de ses volutes sournoises, comme un grimpeur le long d’une paroi lisse remet sa vie à la solidité de la corde dont chaque fibre se casse contre les arêtes du roc…

Mais peut être que son salut viendrai que le fil qui la menait vers l’air libre était le même auquel il était en partie suspendu. Peut-être… Infime locution qui charriait avec elle tous les doutes mais aussi tous les espoirs. Il avait beau dire, il n’était pas là que par caprice, ou par le seul fruit du hasard ! Et Elerinna était la raison qui l’avait conduit lui aussi ici… S’il essayait de casser l’image de la grande prêtresse, c’est sans doute qu’une certaine rancœur envers elle était née. Quels en avaient été les ferments ? Igrim ne le savait pas mais il n’est si grande rancœur qui ne se bâtisse sur un grand amour ou d’un grand espoir, de quelques natures qu’ils soient…

Lorsqu’il l’interpela par-dessus son dossier comme un maître à une servante désobéissante, elle l’écouta les poings encore crispés avant de lui répondre. De quel pari parlait-il ? La vie était-elle un jeu de hasard ? Les personnes n’avaient-elles pas plus d’importance que des jetons sur le tapis de jeu ?

« Je suis redevable oui est-ce une moins bonne raison que d’être responsable ? Responsable de quoi ? Etes-vous plus libre que moi pour autant ? Responsable envers qui et pourquoi ? »

Elle peinait à faire des phrases construites, la colère était encore trop présente pour que ses idées s’agencent clairement. Elle pressentait simplement qu’entre responsabilité et reconnaissance la frontière était parfois ténue. L’une pouvait si vite se muer en l’autre… En outre comme Elerinna avait sans besoin des services du colonel, dans quel mesure lui n’avait-il pas besoin de se sentir utile à la grande prêtresse ? Si Igrim était redevable de son humanité à son mentor, cette dernière ne l’était-elle pas de toutes des sales besognes accomplies au cours de toutes ces années ? La maîtresse de l’Ordre de Cimméria était au centre d’un trio bien étrange. Dissociez un de ses membres qu’adviendrait-il de celui-ci qu’adviendrait-il d’Elerinna Lanatae. Ces pensées tournoyaient dans l’esprit échauffé de la Zélos sans pour autant prendre définitivement corps. Elle ne percevait réellement que les choses n’allaient jamais en sens unique et que sans doute les dépendances étaient réciproques. C’était un gage de symétrie et d’équité dans ces relations mais aussi de solidité. Evidemment le pendant était que le bris de ce genre de relation ne pouvait se faire sans crise. Crise pour les rompre mais sans doute crise après. Comme un loup chassé de sa meute, celui qui perdrait à ce jeu se retrouverait en errance, obligé à bien des choses pour survivre ou se reconstruire, se forger de nouveaux repères, retrouver une nouvelle meute si jamais il en trouvait…

Elle les regarda alors avec un œil où se dessinaient de nouvelles perspectives surtout lui le fanfaron le cynique sadique qui jouait avec les raisons de vivre de uns et des autres mais avait l’air tellement blasé qu’elle se demandait s’il en avait réellement une. Mais comme s’il pressentait qu’elle tenait un fil qu’elle pouvait tirer jusqu’à elle, il repartit à l’attaque et sur la défensive, le fil lui échappa, lui aussi de fumée blanche, évanoui au-dessus de la pipe, au-dessus du dossier de ce fauteuil qui semblait lui tenir lieu de rempart. Mais ses armes commençaient à s’émousser. Les insultes ?!! Bah ! La belle affaire. Une foutue idiote ? Et pourquoi pas ? Pourtant, s’il était des choses qu’elle ne comprenait pas, il en était qu’il semblait ne pas comprendre lui, du haut de son immortalité et de sa connaissance des gens. Elle aboya plus fort qu’elle ne voulait, sans doute encore sous l’effet de sa rage.

« Mais si Elerinna Lanatae est si maléfique ! Que faites-vous encore là ? Que n’allez-vous pas vous trouver une autre occupation ? Je suis une ignare de Zélos mais qui sait que la grande prêtresse de l’ordre a une vision. Quelque chose qui nous dépasse vous et moi mais que j’ai choisi, malgré vos sarcasme de servir ! Que cette vision la quitte ou qu’elle en change… »

Son ton retomba soudain aussi sourd que le grognement qui se meurt au fond de la gorge du fauve

« Je ne serai plus obligée de rien… »

*C’est ça cache-toi derrière ton satané fauteuil !*


Mais de quoi parlait-il ? Soit elle s’était mal faite comprendre soit il était moins perspicace qu’elle ne le pensait. Bien sûr que lui en particulier n’avait pas forcément de problème avec les Zélos. Si elle avait senti qu’il faisait partie du commun des gens dont elle parlait, elle ne serait pas là en train d’essayer de riposter à ses attaques ! Bien sûr qu’il y avait des exceptions ! Mais il avait assez parcouru le monde pour admettre quel était de regard des autres peuples sur ses congénères ! Et de quel charge, poste place parlait-il ? Elle n’en cherchait aucune ! Elle n’en revendiquait aucune ! Essayait-il de la lancer sur une piste dont elle ne voulait pas ? Elle haussa les sourcils d’incompréhension jusqu’à ce qu’il remette le doigt sur sa relation avec la grande prêtresse. Sa poitrine se souleva et elle ne put s’empêcher de rugir :

« Mais bordel ! Vous ne comprenez rien à rien ! Vous ne voyez rien sous vos grands airs de « Monsieur j’ai tellement vécu que je sais tout » ! Arrêtez de prétendre que sous prétexte d’exception les Zélos sont considérés comme les autres ! Prenez une semaine la place d’un Zélos à Héllas ou Hespéria et revenez me voir ensuite ! »

Elle marqua une pause pour se maîtriser

« Que les gens puisse trouver une place qui leur convienne alors que vous cherchez encore la vôtre ça vous estomaque hein ?! Et je ne fais pas QUE trucider des gens. S’il faut le faire, cela ne me pose pas de problème si c’est pour servir un objectif supérieur… Ce qu’elle a fait elle l’a fait sans rien demander en ECHANGE et j’ai fait de même ! Et il ne s’agit pas d’un échange, il s’agit d’une relation. Je parle de… »

Elle allait dire dévouement, mais elle savait que ce mot aurait été retourné illico contre elle. Elle se contenta blasée de repousser une mouche imaginaire dans la direction du fauteuil.

« Laissez tomber !... »

Sa voix était presque redescendue au niveau d’un murmure désabusé. Elle n’avait même pas répondu à l’allusion à l’animalité elle savait bien qu’elle aurait à jamais des facettes irrémédiablement animales, mais celles-ci, elle les revendiquait… Elle n’avait même plus envie de se jeter sur le fumeur là bien assis dans son vieux fauteuil. Comme si sa carapace avait commencé à prendre la mesure des piques qu’il lui décochait.
Elle écouta son anecdote.

*Tu vois que tu commences à comprendre !*

Ce qui s’était passé entre le Lhurgoyf et lui ressemblait à s’y méprendre à ce qui s’était passé entre Elerinna et elle. Et au bout du compte Igrim était prête aux mêmes extrémités pour la grande prêtresse que le Sindarin pour son ami. Mais au bout du compte il ne voulait pas en venir au même point qu’elle. Il en était resté à son histoire de racisme dont elle le dédouanait depuis… Depuis la fin de la bataille dans la chapelle, depuis qu’il la harcelait avec des questions métaphysique, depuis qu’elle savait qu’il la pensait digne de ses attaque même si, par Kron, elle avait une furieuse envie de l’envoyer le rejoindre à plus de la moitié du temps !

« Vous non ! Mais…»


Elle avait presque adopté un ton d’enseignant dépassé qui ne sait plus comment se faire comprendre, mais surtout elle se demandait si cette discussion allait mener quelque part à part à la satisfaction personnelle de Léogan d’avoir démoli les certitudes de son hôte et celle de ne pas l’avoir démoli physiquement d’Orchid… Mais c’était sans compter avec l’imagination débordante du stratège !

*Un défi maintenant ! Comme si cette soirée n’avait pas été un défi à elle seule !*

Elle écoutait sans comprendre ce qu’il attendait de lui. C’était le genre de défi perdu d’avance. Si elle y répondait, parce qu’un colonel fraîchement rencontré le lui demandait qu’elle valeur cela aurait-il ? Qu’elle se laisse influencer par le première personne venue ? Si elle continuait sa vie comme auparavant parce que, comme elle le li avait déjà expliqué cela lui convenait elle passerait pour l’esclave le gentil toutou…

« Qu’est-ce que vous me chantez là ? C’est le genre de pari absurde ! En admettant que la grande prêtresse me_ comment dit-il déjà ?_ ah, oui, me baise, on ne peut le savoir qu’au bout du chemin. Et ce bout-là ne sera pas décidé par un pari minable de fin de nuit. Ce jour, je pourrai vous dire si vous aviez raison ou pas. Vous pourrez même me dire : « je vous l’avais bien dit ! », mais en attendant, votre défi, vous pouvez vous le carrer… »

La prêtresse formelle et emmerdante était bien loin à présent et elle réfléchissait de moins en moins à paraître digne des demeures sindarine. Léogan avait mis le doigt où ça faisait mal avait appuyait, enfoncé ses piques au fond des plaies, et avait sans doute pu voir ce qu’il y avait à voir, sans doute même à l’insu de sa victime, mais en revanche celle-ci finissait par cristalliser ses opinions sur elle-même et sa maîtresse… Elle lui rendit son jeu de sourcil comme un reflet caricaturé, assorti d’un rictus de mépris adolescent. Ce piège-là, signifiait-il, je n’y tomberai pas ! Il lui faudrait accepter de suivre l’histoire jusqu’au bout pour être sûr d’avoir gagné ou perdu. Seul un don de divination pouvait lui donner une réponse anticipée… Un peu de son assurance et de son calme revenus, elle se décida à traverser la pièce lentement et reprendre sa place en face du fauteuil du fumeur. Devait-il toujours avoir de quoi tromper ses neurones en, bouche ? Une trêve semblait arrivée et il avait enfin décidé de livrer quelque chose de lui. Elle s’ima ginait le Sindarin dans les différentes postures qu’il décrivait et voulait bien croire qu’il était capable de tout cela. Ce n’était pas de rester dans une chambre ou dans un palais Canopéen qui lui avait donné cette connaissance des gens et de leurs vicissitudes…

Il oubliait peut être juste une chose, c’est que les trous dégueulasse dont il parlait on pouvait en partir quand on voulait, une fois qu’on les avait identifiés. Avant quelle importance ! Ils ne sont pas si dégueux que cela ! Elle lui avait parlé de trous dégelasses bien identifiés comme tels et desquels on ne peut s’échapper. Il lui parlait de liberté tantôt ! N’était-ce pas la même chose ? Si l’on n’a pas conscience de sa servitude est-on moins libre que l’esclave en constante rébellion, mais maintenu dans les fers ? De même si l’on choisit ses fers est-on esclave pour autant ? Celui à qui l’on laisse tous les possibles mais qui ne sait pas qu’en faire peut-il se présenter comme un être libre ? Là encore ses pensées s’allumaient de façon fugace dans son esprit, sans pour autant parvenir à se connecter complètement les unes aux autres, parasitées par les images concrète de Léogan sur un bateau, Léogan dans la mafia, Léogan bagnard, Léogan mercenaire, Léogan colonel, comme autant de couverture d’album pour enfant dans lesquels un héros récurent semble pouvoir mener avec le même bonheur toutes les activités du monde… Le pire c’est qu’elle pouvait sans difficulté admettre qu’il ait mené toutes ces vies avec panache et sincérité. D’où la question qu’il lui assénait depuis tout à l’heure mais à laquelle il n’avait pas répondu : pourquoi avoir laissé tout cela pour Elerinna Lanatae si un lien dont elle ignorait la nature ne le mettait pas à ses pieds ? Elle savait ce qu’elle faisait mais ne le qualifiait ni d’honnête ni de malhonnête, seulement d’utile ou d’inutile et parfois d’agréable… Nulle hypocrisie dans tout cela, seulement la nécessité de faire les choses qui doivent être faites. Elle ne s’était jamais considérée comme une véritable prêtresse, juste Igrim au service d’Elerinna.

Mais les récits du fumeur avait allumé des paysage et des images qui faisaient pétiller son regard et même étirait un petit sourire rêveur. Aussi lorsqu’il évoqua son identité et ses « ambitions sociales elle ne put s’empêcher de chercher son regard sous sa tignasse et de lui renvoyer avec une malice qu’elle n’utilisait que rarement :

« Ah ! Ambition ! Quand tu nous tiens !... »


Et ô surprise ! Il pouvait dire « j’en sais rien » ! Le voilà qui redevenait accessible au commun des mortels ignares et bercé d’hypocrisie !

« Vous êtes un chat ! Vous retomberez toujours sur vos pattes !... »


Pourquoi cette comparaison ? Elle n’en savait trop rien. Peut-être parce que pour avoir été capable de passer par toutes ces vies, il fallait avoir au moins neuf vie et être capable de sentir le vent tourner… Par contre de là à imaginer qu’il eût des attaches à Héllas ! Igrim se demanda de quelles attaches il pouvait bien s’agir… Ses hommes ? Une femme ?

« Igrim ne vous retient pas en effet. »


Elle lui rendit son sourire. C’était le Léogan qu’elle aimait, celui qui pouvait se comporter de façon compréhensible et chaleureuse. Pourquoi se devait-il de paraître si insupportable à d’autres moments, pour tout dire la plupart du temps. Pourquoi le Léogan bienveillant se faisait-il si rare jusqu’à ce qu’on puisse penser que cette facette de lui n’était qu’un piège…

*As-tu tant de choses à protéger, à cacher Léogan ?*

Cette pensée s’arrêta dans son esprit plus que permis à une abrutie de Zélos et elle entendit donc qu’à peine ses considérations sur les différences mâle -femelle. Elle se cdfontenta de lui lancer un regard carnassier qui en disait, long sur ce qu’elle était capable de faire endurer à son prochain.

« Sur ce point, je suis bien d’accord ! »

Aucune réserve qui aurait pu alimenter le débat sur la chose, même pas des choses autour de la force physique et de la domination qu’elle permettait ou pas. Ce n’était certainement pas conscient chez elle, mais s’engager sur cette voie aurait inévitablement provoqué un retour de bâton de la part du Sindarin sur sa volonté à elle d’être à la hauteur de toutes les tâches même celles dévolue d’ordinaire aux hommes pour des raisons physiologiques…

Les quelques fraction de temps à méditer du Sindarin pouvait laisser croire que les choses allaient en rester là. Il avait réussi son opération de déstabilisation et devait être assez satisfait de lui. Il devait pouvoir se contenter de ça pour cette nuit. De son côté, Igrim n’était pas mécontente de finir un peu plus détendue. Petit à petit, la colère s’était calmée et elle s’en réjouissait intérieurement. Mais c’était mal connaître le caractère de pitbull de Léogan en tous les cas c’est l’image qui lui vient en l’entendant revenir à la charge. Il ne se fatiguait donc jamais ?!

S’enfermer dans le passé ? Oui peut être, enfin, c’était une façon de voir les choses. S’il voulait dire que son passé l’avait marquée, c’était un fait. S’il prétendait qu’elle n’agissait qu’en fonction de lui, bien sûr que non ! Le futur était ce qui la guidait depuis quelques temps déjà depuis qu’elle avait embrassé les projets d’Elerinna Lanatae. Dire qu’elle était complètement neutre dans le désir de voir finir les pratiques des frères Herling, diantre non ! Dire qu’elle empêcherait la justice terrestre de faire son œuvre, non plus… Là elle était sans doute de mauvaise fois car pour elle, il était peu probable que les deux ordures se laissent prendre vivant demain et cette perspective la comblait d’aise ? Mais que ce soit elle oui quelqu’un d’autre qui leur donnent le coup de grâce, elle s’en fichait royalement…

« Je n’ai pas besoin de votre accord pour régler leur compte à ces crevures ! S’ils doivent comparaître devant un tribunal qu’ils y comparaissent. C’est là où le passé me laisse en paix…»

Elle hésita une bonne poignée de secondes car pesant la lourdeur de cette confession.

« Il y a cinq ans de cela, je ne serais même pas venue vous faire mon rapport. On aurait juste remarqué la désertion de cette pourriture et puis quoi ?... Mais c’est fini ça…"

Sa voix se fit murmure alors que ses yeux brillants du souvenir féroce de ses années de tueries se plantaient dans les prunelles pleines de défi du colonel, légèrement penchée en avant, comme pour le mordre.

« Les tuer trois fois ? Je les ai tué bien plus souvent jusqu’au dégoût. Alors oui mon passé me hante, mais mon futur me motive bien plus. VOUS êtes la garde prétorienne ce sera à VOUS d’agir comme tel demain. Je ne suis qu’une force d’appoint, un instrument et cette fois le vôtre dans la conclusion de cette aventure…»

Elle était là pour une mission et il était hors de question qu’elle la mette en péril surtout en ces temps peu favorable à cause de sa haine encore si présente. Elle savait qu’en cas de succès, le cours des évènements pouvaient en être changés et pas seulement pour Elerinna mais aussi pour la cité toute entière… Qu’était sa vendetta personnelle en comparaison ? Elle s’étonna elle-même d’avoir pu dire cela et renvoya un sourire vainqueur au stratège. Elle se redressa rassérénée et garda le silence.

La fumée de la pipe n’était plus une menace. Elle avait fait la paix avec elle. Elle ne savait pas comment mais elle avait l’impression qu’une barrière était tombée. Elle ne savait pas non plus si elle était tombée chez elle ou chez lui, mais elle le savait à sa façon de respirer plus librement à ne plus se sentir traquée. Elle sourit franchement à la proposition de Léogan.

« Un thé oui pourquoi pas. On a encore une journée à planifier non ? Après on dormira…»

Léogan avait sûrement déjà sa petite idée derrière la tête à propos de l’arraisonnement des deux frères au fond de leur tanière, mais n’étant pas très au fait des procédures militaires officielles ou non, elle préférait au moins en être informée et pourquoi pas donner son avis en fonction de la disposition des lieux qu’elle était la seule à connaître, en partie tout au moins.


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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Des habits et des moines   Dim 17 Mai - 2:47

Orchid avait l'air à bout de nerfs. Son regard dur étincelait d'éclairs de rage, ses crocs grinçaient dans un crissement aigu mais subtil, qui s'infiltrait à peine dans les oreilles pointues de Léogan et elle serrait des poings puissamment, comme pour se retenir de les lui balancer dans la figure – ce qui était un spectacle plutôt cocasse à observer. Il fallait reconnaître qu'elle avait du sang-froid. Et il ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il serait amusant de voir jusqu'où il pourrait pousser impunément avant de se prendre un taquet dans le coin du museau, en profitant simplement du statut intouchable que lui octroyait... Quoi, en définitive ? Ses blessures, son grade, sa place de bras droit du côté d'Elerinna ? Était-ce des frontières si difficiles à passer ?
Il devait y avoir autre chose, ce n'était pas suffisant. 'Elle a refait de moi une personne quand je n'étais plus qu'un animal', disait-elle. Elle l'avait apprivoisée, quoi. L'homme aurait beau se prétendre supérieurement civilisé, il ne restait après tout toujours qu'un animal. Pensait-elle qu'elle aurait moins de valeur si elle se laissait emporter par la rage et qu'elle lui explosait une arcade sourcilière d'un direct du droit ? Croyait-elle que la raison et la tempérance valaient plus que la sainte colère et la violence ? Que l'effort qu'elle faisait pour se brider était plus honorable que l'honnêteté d'un coup de poing qu'il aurait pourtant bien mérité ? Ou était-ce simplement le désir de résister à ce qu'il voulait aussi longtemps que possible, de le défier et de lui montrer illusoirement qu'il avait tort ?
C'était malheureux, tout de même, la fierté des gens, qui les forçait à se retenir toujours, même quand leurs désirs rencontraient ceux de leurs adversaires. On blâmait la lâcheté et l'indignité – mais après tout la fierté aussi n'était qu'une forme d'hypocrisie.

Léogan cilla comme un dormeur au réveil, au milieu de la fumée de son tabac, quand Orchid tenta une nouvelle fois de lui renvoyer violemment sa provocation. Il la regarda intensément, plutôt indécis sur la conduite à suivre. La différence entre redevable et responsable, hein ? Hé bien. Elle était asservie à une redevance. Il devait assumer la responsabilité des choix qui avaient été les siens. Qui était le plus prisonnier des deux, c'était difficile à dire, il aurait sans doute fallu entrer dans des détails historiques et compromettants... Que Léogan n'était pas prêt à divulguer ce soir-là.

« Y a une certaine différence, oui, et non elle ne joue pas en ma faveur. Non. Non, je suis simplement écœuré de voir que contrairement à moi vous avez le choix entre les chaînes et la liberté, et que vous choisissez les chaînes en me prétendant le faire librement, analysa-t-il, sèchement. Vous avez fait un choix dans le passé, maintenant que vous vous êtes passée les menottes, c'est fini, vous n'êtes plus libre. C'est rien que de l'esbroufe. Un sophisme – qui manque... cruellement... de rigueur et de logique. Ça ne marche pas avec moi, et même si ça marchait, ça n'a aucune importance, parce que la seule qui en pâtira, ce sera vous. Mais... ça ne fait rien, ça ne fait rien... » murmura-t-il, dans une indifférence nonchalante qui se mêlait à sa fumée blanchâtre. Dans quelques jours, ils se sépareraient et tout ça ne lui traverserait plus l'esprit. Elle pouvait se sacrifier pour qui elle voulait, ce n'était pas son problème.

Et elle poursuivait son attaque avec acharnement. Qu'est-ce que tu fabriques ici, Léo, si Elerinna ne t'apporte rien ? Il y avait bien longtemps qu'il avait renoncé à répondre à cette question. Les raisons n'étaient jamais suffisantes, et pourtant, il ne pouvait pas partir. Pas encore. Ça viendrait. Il avait attendu pendant trois, quatre, ou cinq décennies que ce moment vienne, et il était presque là.
Devant Orchid, cependant, il s'enferma dans un silence obstiné, avec un début de moue renfrognée sur le visage. Il n'avait jamais prétendu être bon joueur, après tout. Il l'écouta poursuivre sa diatribe révoltée contre ce monde qui s'essuyait injustement les bottes sur la gueule crochue des pauvres Zélos et il s'appuya sur les genoux d'un air d'indifférence hargneuse.

« Vous vous placez continûment en victimes, vous et votre peuple, alors c'est ce que vous serez toute votre vie. Pourtant il y a des exclus dans toutes les races, le monde n'est pas injuste que pour les Zélos. Le monde est injuste, c'est dans sa nature, voilà tout. Que ce soit vous ou un autre, ça n'a pas d'importance, ça sera toujours au tour de quelqu'un. Tous les gens sont tellement pleins et saturés de merde. Ceux qui gagnent sont toujours des exceptions. Vous ne sortirez jamais de l'oppression, elle est partout, ne vous sentez pas privilégiée par elle parce que vous êtes une peau-verte. Vous voulez qu'on vous reconnaisse ? Battez-vous contre ceux qui disent que vous êtes incapable de vous servir de votre tête, prouvez-leur le contraire, faites quelque chose d'imprévisible au lieu d'être systématiquement là où on vous attend ! – ça vous prendra toute votre vie, alors ne la gaspillez pas à piailler contre ceux qui vous disent que vous avez une chance de vous en tirer. C'est inutile. Vous m'direz... se battre aussi, c'est peut-être inutile, mais au moins... C'est valorisant... ? Non, hm, vous en pensez quoi ? Quel intérêt d'après vous ? Pourquoi vaudrait-il mieux vivre que mourir ? »

Il leva la tête vers elle, une lueur d'intérêt un peu cruelle dans le regard, et elle lui renvoya encore une fois son attaque, à l'aveugle ou non, c'était difficile à dire maintenant, alors il se renfonça dans son fauteuil avec un sourire acide. Et s'il n'avait envie d'aucune place ici ou ailleurs hein ? S'il n'en voulait pas, tout simplement ? Pourquoi les gens tenaient-ils tant à se trouver une place, à s'enterrer dans une boîte qu'on leur aurait filé et à finir par se dire sans avoir rien vu d'autre que c'était pas si mal, qu'au final, y avait pas besoin de chercher plus loin et que ça leur conviendrait très bien ?
Bah... Si elle voulait continuer à rentrer dans les cases qu'on lui avait déterminées, c'était son problème. Lui il avait pris sa décision, il ne passerait pas sa vie à faire les sales besognes des autres simplement parce qu'il y était habitué ou qu'il avait soit disant un talent en la matière – glorieux talent en vérité.

« Un objectif supérieur... » s'esclaffa-t-il, ostensiblement, son impudence naturelle aidée par le mélange détonnant des psychotropes, de l'alcool, de la maladie, de la douleur insidieuse qui s'échappait de ses plaies et de son manque de sommeil. « Roh, mais quand même, vous pouvez me la refaire sans trembler des genoux, celle-là ? De quel objectif supérieur vous parlez ? Non, sérieusement, expliquez-moi, je suis perplexe, en toute sincérité. Si vous savez pas que trucider les gens, faites un effort, justifiez-vous, je vous écoute. »

Il croisa ses doigts d'un air docte et bascula dans son fauteuil, le menton levé et le regard planté tranquillement sur la jeune femme, ignorant ses tentatives répétées de clore le débat. Il avait le sentiment qu'elle fuyait toutes les fois qu'elle rencontrait une difficulté, ou qu'elle renonçait à l'affronter par conviction de ne pas être à la hauteur. Mais si elle n'était pas capable de défendre les idéaux qu'elle disait servir – si elle n'essayait même pas – c'était qu'elle ne les comprenait pas ou qu'ils n'étaient pas assez tangibles. Dans les deux cas, son silence marquerait tout l'échec de son engagement.
Il ne tenait pas particulièrement à voir sa foi en Elerinna s'ébranler sous les coups de dague précis qu'il lui donnait pour la tester... Ou peut-être que si, au fond, peut-être... Il trouvait souvent dans la destruction un plaisir brutal, mais si intense et si libérateur, comme la douleur qui s'échappe doucement d'une plaie ouverte quand on la presse, si fort que le besoin d'anéantir quelque chose, de dévaster une âme, de démolir une trogne et de dévorer du vide lui revenait avec toujours plus de puissance. Paradoxalement, une fois que le mal était fait et qu'il se réveillait de son délire furieux, c'était comme si une part de lui mourait également – et le reste du monde et de sa personne lui devenait d'autant plus insupportable. Peut-être qu'il avait envie de pulvériser Orchid. Probablement même. Sans vraie raison. Il n'y avait jamais que les prétextes qui l'intéressaient.
Mais d'autres fois, il avait juste envie de l'écouter parler et lui donner à réfléchir – c'était comme sortir la tête hors de l'eau et sentir l'air regonfler tout à coup ses poumons. Là, il trouvait sur le visage sombre de la Zélos un soulagement ineffable, dans ses mots les plus agressifs un soutien et dans ses rares sourires une complicité dont il était plus avide qu'un assoiffé d'eau au milieu du désert.
Il avait envie de la faire fuir et rester, de la détruire et de la faire vivre, de la réduire au silence et de l'écouter. Il marchait sur un fil. D'une minute à l'autre, il tomberait accidentellement d'un côté, fatalement – impossible de savoir d'avance lequel. Mais il était très attentif à ce qu'elle pourrait dire, parce que tout dépendrait de ses paroles au fond et de l'effet qu'elles auraient sur lui.

Ce qu'elle répondit au défi osé qu'il lui avait lancé, cependant, désamorça de façon inattendue – temporairement du moins – la bombe à retardement qui se montait pièce par pièce en Léogan. Il cilla bêtement et dévisagea Orchid d'un air désappointé, un peu comme un gosse dont on priverait d'un truc pour une raison très adulte et surtout très obscure. Il ne comprenait pas franchement pourquoi ce pari était à temporiser. Le principe d'un pari, c'était de reposer sur une bonne part d'imprévisible, alors si elle attendait la fin de l'aventure pour s'y risquer, ça n'avait plus vraiment de sens – ni d'intérêt. Il grimaça en secouant la tête de déconvenue sous sa tignasse en bataille.

« C'est pas mon genre, les 'j'vous l'avais bien dit', maugréa-t-il, 'suis toujours là au début... Mais jamais à la fin. J'aime pas avoir raison, vous savez. Je préfère ne pas savoir au juste. Vous faites bien c'que vous voulez, moi je suggère, j'suis juste la p'tite mouche dans votre lait. Voyez ça comme un jeu. Comme un test ! s'exclama-t-il en redressant finement la tête. Pour me prouver que j'ai tort, allez. Essayez, faites-lui croire que vous vous barrez ! Juste pour voir. Franchement, j'suis très curieux, ça me fixerait. »

Il esquissa un sourire en coin espiègle, encourageant et bizarrement innocent. Cette nuit était étrange, pleine de légèreté et de nervosité, survoltée sous un écran du fumée paresseux, pleine de contradictions, de découvertes et de promesses, il lui semblait qu'elle ne finirait jamais. Il réalisait aussi que cela faisait des semaines qu'il n'avait pas parlé en privé avec quelqu'un, qu'il n'avait éprouvé ni suscité de complicité aussi naturelle, qu'il n'avait pas ressenti d'étonnement dans l'immense marasme de son désert sans mirage, et qu'il n'avait pas ri sincèrement en bonne compagnie.

« Hahaha ! » Il reprit sa respiration au milieu de deux éclats de rire, s'étouffa dans une quinte de toux sèche et s'essuya les yeux dans les pansements de ses mains, avant de pousser un profond soupir, les lèvres toujours tirées d'un sourire franc. « Oh, dieux, j'espère. Mais j'ai peur d'être une sorte de greffier un peu déficient malheureusement. Ou un chat à trois pattes peut-être. Vous savez, la sale bestiole, teigneuse, vivace, mais boiteuse, quand même... C'est drôle, cette vision que vous avez de moi. Ben, vous savez quoi, je l'aime bien. En tout cas, c'est toujours plus sympa que de se faire traiter de cabot d'Elerinna. Vous devez y avoir droit aussi non ? Et puis vous, c'est carrément dans l'thème, nan, vous devez pas y échapper. Non, bordel, sans déconner, c'est fatiguant. Ça vous dérange pas plus que ça, vous ? J'veux dire, bon, c'est vrai, la réputation... On s'en branle, hein, mais au bout d'un certain temps, c'est pesant. C'est pour ça que je pense que faire taire les gens, ça sert à que dalle, le problème reste. Y a pas d'fumée sans feu, comme on dit. »

Il avait un peu le tournis. D'ailleurs il se rendait bien compte que son discours commençait à manquer singulièrement de clarté, alors il se tut et avala d'une traite le reste de son verre de whisky, ce qui n'arrangea pas l'affaire. Il écouta vaseusement Orchid, assimilant ses confessions de chasseuse sanguinaire au coin du feu avec un calme sans étonnement. Depuis longtemps déjà il ne jugeait plus le meurtre différemment d'un acte quelconque. Il était si facile de tuer un homme. Sous le coup de l'énervement, ça pouvait arriver n'importe quand, n'importe comment, même sans le vouloir. La vie tenait à si peu. C'était un tout petit rien, qui retournait au néant d'une pression trop prolongée à la gorge, d'un simple coup de poing dans la tempe, d'une mauvaise chute et c'est tout. Au pire il fallait nettoyer la scène, porter le cadavre ailleurs, brûler ses vêtements, mais sinon une fois l'affaire bouclée, on n'en parlait plus.
Et il ne ferait pas exception à la règle. Sûrement qu'il finirait comme ça lui aussi – bêtement.

« A la bonne heure. » répliqua-t-il seulement à Orchid, en l'entendant dire finalement qu'elle avait choisi de mettre fin à sa carrière peu prometteuse de tueuse en série, ce qui lui épargnerait peut-être de figurer parmi ses trophées masculins à la fin de cette mission et de porter ses valseuses en collier autour du cou. Bonne soirée, vraiment. Il leva vivement son verre, profitant plus ou moins habilement de cette bonne parole pour porter un toast, mais ne s'aperçut qu'en le portant à ses lèvres qu'il ne contenait plus de whisky. « Ha. Ben tant pis. »

Il examina son verre avec perplexité et fut brutalement arraché à sa contemplation par un mot qui transperça les brumes de son esprit en sifflant désagréablement. Il la regarda droit dans les yeux et ricana aussitôt en secouant vivement la tête :

« Oh non non non, alors là, il n'en est pas question. Ne me mêlez pas à vos délires de maniaque de l'instrumentalisation, je refuse de participer à cette mascarade. Non mais ça tourne à l'obsession, c'est inquiétant vous savez ! »

Non et puis quoi encore, c'était quoi, ça ? Ils travaillaient ensemble, c'était tout, qu'est-ce qu'elle se montait la tête avec ses sempiternelles histoires de servilité revendiquée ? Il en avait rien à foutre lui, oh. Ça allait bien deux minutes, stop.

« Le sadomasochisme, très peu pour moi, je joue pas à ce jeu-là. Et puis, vous, vous proposez un truc pareil comme ça à un mec bourré, camé et à moitié agonisant dans son salon avec ça ? Vous avez peur de rien, hein. » remarqua-t-il moqueusement.

Une fois qu'elle eut accepté sa seule proposition à peu près polie de la soirée, cependant, il maugréa dans sa barbe en se dirigeant vers la cuisine, pas franchement désireux de s'épancher sur ses insomnies chroniques : « Oui, on dormira... Bon je vais faire ce thé. »

Il avança d'un pas de somnambule jusqu'à la porte du salon, qu'il força un peu pour passer dans le couloir et il glissa entre ses arbres tropicaux, dont les branches serpentèrent à son passage pour éviter de se froisser, avant d'entrer laborieusement dans la cuisine, en face. Il avait l'impression de flotter hors du temps, d'être une forme spectrale qui traîne des illusions de pieds dans une illusion de maison. Tout était très lointain et à portée de main.
Il mit l'équivalent de deux tasses d'eau à chauffer faiblement sur un feu d'épicéa, et pendant ce temps, choisit soigneusement dans ses placards une petite théière ronde en glaise ocre, dont la poignée latérale, placée perpendiculairement au bec verseur, faisait à l’œil comme une double trompe exotique et bizarre. Puis, avec toute la rigueur d'un rituel, il disposa deux cuillères bombées d'un thé d'une couleur de jade dans sa théière et y versa l'eau tiède. Il laissa infuser un certain temps, appuyé sur sa paillasse, les yeux dans le vague, avant de servir chacune des deux tasses peu à peu, jusqu'à la dernière goutte de la théière.
Enfin il revint dans le salon avec son thé et une coupelle de dattes, de noix et d'olives sur le bras, et considéra l'encombrement de sa table basse en fronçant du nez. Il se tint en équilibre sur une jambe et poussa un peu du pied toute cette cohorte de produits de soin, la monticule de parchemins, de plumes, le cendrier et même un carreau d'arbalète de poing qui servait de marque page à un livre de géographie, et put déposer ses tasses et sa coupelle au milieu du fatras. Il s'écroula dans son fauteuil avec un grognement de douleur à moitié soulagée.

« C'est du thé d'ombre d'El Bahari. Ça va vous tenir éveillée. Les Ascans appellent ça de la Perle de rosée. Rien à voir avec la bergamote de mamie qu'on vous sert au temple, là, c'est l'élixir des princes, Dame Tête de Pioche, l'eau des seigneurs. Ce soir, vous et moi, on fait tasse à part. On est à cent mille lieues des putasseries de tous ces baltringues qui traînent en ville. A votre santé ! »

Il leva sa tasse comme le verre d'un grand cru vieilli en cave, et ferma les yeux pour en boire une gorgée. C'était un thé particulier, qui n'avait pas grand-chose à voir avec ce qu'on goûtait habituellement dans les soirées froides de Cimméria, au coin du feu. Sa consistance crémeuse coula lentement dans sa gorge, en faisant traîner une saveur douce et sucrée, comme un élégant voile de velours. En un instant, il se trouvait déjà à cent mille lieues d'Hellas, de Cimméria, de ses banquises et de ses pièges à phoques. Il s'enveloppa dans les vapeurs capiteuses du sud et se laissa emporter à El Bahari, dans de vieux souvenirs de cagnard doré, de végétation dense, de lagunes turquoises et d'odeurs de forêts, de fruits pleins de soleil, de cascades et d'orages. Il resta un long moment les paupières closes, la tête renversée contre le dossier de son fauteuil, comme endormi, et seules ses mains couvertes de pansements qui caressaient distraitement sa tasse laissaient voir qu'il était encore à moitié conscient. Finalement, il entrouvrit paresseusement les yeux et observa la Zélos sans un mot, jusqu'à boire une autre gorgée de thé et se redresser sur les coudes pour dire finement :

« Jusqu'à la fin de cette mission, vous et moi, on est des collaborateurs en affaires, des partenaires. Vous avez une cervelle, elle fonctionne assez bien, alors faites-la fonctionner. C'est d'une caboche intelligente et autonome dont j'ai besoin, pas d'un instrument abruti. » Il haussa les sourcils d'un air rusé et brandit sa main vers Orchid pour sceller un accord, comme il avait usage de le faire autrefois, sur les ports des côtes de Pharis, de Mavro Limani et des Criques d'Argyrei, ou au milieu du désert dans des tribus de nomades vêtus d'indigo et de noir, un sourire de crapule aux lèvres, mais le regard brillant d'un enthousiasme franc et aventureux. « Alors, s'enquit-il, ses yeux sombres attachés aux yeux sombres d'Orchid, associée ? »

A aucun moment Léogan n'avait vu les choses différemment depuis la veille où ils avaient échangé quelques mots autour d'une bière jaune pisse. Être colonel, bras droit d'Elerinna, toutes ces sottises hiérarchiques ne lui donnaient pas la moindre prérogative sur les agents comme Orchid. Ils étaient du même coin de terre, elle et lui, du coin où on était tous égaux et où ce que les gens avaient de plus à malin à faire, c'était de survivre, un petit univers où on liait des accords frauduleux d'une bonne poignée de main sans ignorer qu'un jour le vent tournerait et que ce serait à nouveau chacun pour soi. Cette espèce de poignée de main d'un manque de scrupule très sincère ne s'était soldée en amitié qu'une seule fois dans la longue existence de Léogan, le reste avait fini par disparaître derrière lui. Rien de dramatique. Juste le temps qui passe et le monde qui change.

« Mmmh, marmonna-t-il, à nouveau enfoncé dans son fauteuil, le front soucieux. En ce qui concerne nos dispositions stratégiques, on va poster des guetteurs en civil dans la rue que vous nous indiquerez demain soir, pour être bien sûrs qu'Herling se pointe, parce que ce serait trop bête. Vous, vous infiltrez de nouveau leur trou, et si notre copain débarque, vous nous faites signe, on défonce la porte, on les prend en flagrant délit. J'suis chargé des enquêtes au sein de l'armée. Y a pas de problème de juridiction, non, vraiment, tout va pour le mieux.
La seule question en suspens, c'est Grimgel. Il faudrait trouver un moyen de l'attirer dans leur baraque, un moyen qui le confondrait également... Un faux ? Un faux de Herling, une lettre qu'on pourrait faire interpréter à notre guise par la cour martiale – les circonstances joueraient en faveur de l'accusation – et qui le mènerait droit dans la gueule du loup, seul, pour une raison qu'il jugerait légitime... J'suis pas très doué, avec une plume et de l'encre, mais si vous mettez la main sur un document qu'il aurait écrit, moi je peux mettre facilement la main sur un faussaire. Qu'est-ce que vous en pensez ? »


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MessageSujet: Re: Des habits et des moines   Dim 12 Juil - 12:02

Si une chose était claire pour Orchid c’était qu’elle ne voulait pas se laisser aller à exploser une  tempête de violence. Elle avait toutes les peines du monde à se contrôler face aux attaques de tout côté que lui lançait le Sindarin, mais elle savait qu’elle ne le devait pas et pour plusieurs raison. La première et non la moindre était qu’elle avait appris depuis la prison des déments que l’action impulsive avait de forte chance de vous emporter là où vous ne voulez pas et pouvez même être contreproductive au point de vous prendre la vie. Elle ne se sentait pas en danger face au colonel. Elle savait ou plutôt, elle devinait que tant que leur mission ne serait pas menée à bien, ce qu’il lui assènerait la laisserait en vie. En vie ? Que resterait-il de sa vie s’il parvenait à la conduire là où elle devinait qu’il essayait de le faire ? On en arrivait de fait à la seconde raison. C’est que comme lui, elle ne pouvait pas se permettre d’abimer le colonel de la garde prétorienne Il était trop utile, trop compétant pour s’en passer maintenant et étant donné son état physique, elle avait bien peur sinon de le tuer, du moins de le mettre hors d’état pour trop longtemps…

Elle n’était pas parvenu à cette maîtrise _ mais qui pouvait encore parler de maîtrise alors que tant de signes extérieurs venaient témoigner de l’état de tension dans lequel elle se trouvait_ comme par magie. Elle en avait fait des efforts pour calmer et endormir en elle l’explosivité Zélos ! En combien d’occasions avant d’en arriver là, elle s’était déçue, emporté par sa sainte ou pas colère ? En combien d’occasions avait-elle retourné sa violence contre elle ? Les loups l’avaient forcée à être excellente dans le domaine, eux qui sentent si bien les humeurs des créatures qu’ils croisent et touche finale, son mentor avait cristallisé son armure d’indifférence. Indifférence aux pensées des autres, à leurs émotions.  
D’ordinaire, maintenant, peu de gens pourraient discerner la violence ou les envies de violence en elle. Peu d’entre ceux qui foulent la terre sont capable de la faire sortir de ses gonds. Ce n’était qu’une raison de plus de détester cordialement et d’admirer aussi le colonel qui n’avait pas mis si longtemps à trouver la faille chez elle. Pourtant cette faille que représentaient ses rapports avec Elerinna chacun pourrait y penser et l’exploiter et d’aucuns avaient essayé. Mais personne n’était aussi proche de la Grande Prêtresse que l’officier et cette proximité lui permettait de viser plus juste d’insinuer des lames plus fine dans les fissures d’une carapace pourtant rompue à  ce genre de provocations.

Mais encore une fois que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agissait pas là de fierté. En tout cas pas au début. Ce n’était que les attaques répétée qui avait fait de leur échange une affaire plus que personnelle. Personnelle parce que c’était son moi profond qui était visé. Personnelle parce qu’elle ne voulait pas faire ce plaisir de sortir de ses gonds à cet arrogant Sindarin ! Parfois, la fierté est ce qui vous permet de tenir debout lorsque vos compétences intrinsèques ou acquises vous font défaut. C’est ce qui vous permet de donner le coup de pied au fond du flot qui veut vous emporter et vous noyer. Quand tout est vaincu, vous reste cette étincelle qui dirige tout votre être et qui vous empêche de rendre les armes. Là tout au fond de l’obscurité qui dort au fond de vous,  elle côtoie la haine et parait-il l’amour aussi. Elle domine la colère qui n’est qu’une faiblesse au même rang que l’abandon.

Elle laissa l’héritier de Jézekaël débiter son Nième reproche qui allait toujours dans le même sens. Rendait-il les armes se faisait-il à l’idée que la Zélos pouvait avoir des raisons qui valaient bien les siennes ? La seule chose nouvelle était l’aveu l’absence de de choix qui était la sienne. Tiens donc ! Elle aurait le choix et pas lui ? Elle était prête à laisser filer cette remarque lorsque son dernier murmure presque blasé vint pincer comme du mépris la fierté de la Zélos. Elle souffla par le nez avant de marmonner :

« Humpf ! Les autres ont le choix mais vous martyr parmi les Sindarins vous ne l’avez pas, bien sûr. »

Elle détourna le regard comme pour lui renvoyer le dédain qu’elle avait reçu quelques secondes plus tôt.
Et puis ses narines se dilatèrent elle ne savait pas trop si c’était de colère ou de satisfaction. Elle se retrouvait maintenant face à un mur. S’avouait-il vaincu, ô suprême délice ou ne la jugeait-il plus digne, suprême insulte, de continuer la joute ? Elle appliqua son poing crispé sur le cuir du fauteuil comme lors d’un coup de marteau au ralenti traduisant à la fois sa rancœur et la maîtrise qu’elle s’appliquait à conserver.

Qu’est-ce qui faisait que ces deux-là ne se comprenaient pas ? Elle lui parlait de combat et il le rejetait et voilà qu’il lui resservait le combat,  combat contre tout ce qui opprime. N’était-ce pas la même chose dont ils parlaient tous les deux ? Et non ! Finalement la différence était aussi grande qu’entre la mer et le ciel, entre le grain de sable et la plage. Elle lui parlait de destin commun et lui de destin individuel. Les hommes étaient-ils si désespérant pour lui que le collectif ne puisse être envisagé ? Tant que les choses ne seraient pas vues du côté des multitudes les individus se marcheraient à jamais dessus pour avoir une place plus près du soleil. En revanche, elles l’atteindraient le soleil une fois qu’elles se donneraient la main. Le chemin serait encore long elle le savait et il y aurait des combats, il y aurait des victimes et même d’innocentes victimes, elle-même se trouverait sans doute au nombre de celles-ci. Oui, cela lui prendrait peut être toute sa vie mais sera-ce un gaspillage ? Sa réponse était toute prête. Oui elle pourrait partir et vivre sa vie. Elle avait tout ce qu’il fallait pour vivre, survivre oui. Car qu’est donc la vie si elle ne sert pas à construire quelque chose, juste à passer sur la terre et y retourner ensuite, infime poussière balayée par le vent ? Peut-être que l’immortalité sindarine lui faisait-elle oublier ce détail. Le temps était compté aux autres et ils doivent à chaque instant choisir ce qu’ils en font. Tout le décor dans lequel elle se trouvait illustrait une vie d’errance de tergiversation d’essai et d’erreurs dans le meilleur des cas. Qui d’autre en ce monde pouvait se permettre d’envisager sa vie comme une interminable croisière ? Elle avait déjà eu quatre ou cinq vies et la dernière lui avait permis enfin de trouver un chemin à tailler devant Elerinna et elle le taillerait à travers la chair s’il e fallait pourvu qu’il mène au soleil de tous les peuples. La perspective était plus attrayante qu’une vie de Zélos méprisées, que celle d’une combattante sans plus de valeur qu’un coq que l’on lance contre son semblable pour teinter le sable de son sang pour le plus grand plaisir de ceux qui se donne une place plus haute. Plus attrayante aussi que la survie dans une prison infernale où plus qu’ailleurs vous oubliez qui vous êtes et si elle n’avait pas eu tant de frères parmi les loups pourrait-elle se vanter de sa vie animale ?

*Igrim ne se pose pas en victime. Igrim n’est plus une victime depuis longtemps, mais les victimes peuplent ce monde*

Elle garda cette dernière pensée alors qu’il attaquait le couplet sur l’imprévisibilité, gage apparemment de liberté, mais cette dernière qualité elle n’avait plus à prouver, ou peut être juste à lui, qu’elle en était capable. Elle lui avait permis de survivre dans les arènes du désert, de survivre encore dans la gouffre de la folie d’offrir en pâture la chair humaine à ses frères lupins et pourtant ensuite de retourner vers ceux qui marchent debout. Elle garda en elle cette pensée peut être pour suivre la suite du pamphlet mais aussi peut-être parce qu’elle était maintenant rattrapée par sa difficulté à tenir de long raisonnement trop longtemps en face par exemple d’un Sindarin qui se gargarise de grands mots que le commun des mortels ne peut comprendre et ne peut donc les accueillir que comme des insultes.

Des mots aussi insultants que le rire qu’il lui décocha en pleine face. Il riait alors qu’il semblait s’évertuer à ne pas vouloir comprendre sa position. Une blessure grandissait en elle. La meurtrissure de ne pas avoir su sa faire comprendre et d’être à chaque fois plantée devant ses insuffisances : insuffisance en politique, en philosophie, en clairvoyance, en art oratoire. Pendant un moment elle fut prise d’un vertige rouge sang. Elle se voyait empoigner Léogan et le jeter à travers la pièce, qu’elle dévastait ensuite. Une onde de colère lui traversa le cerveau puis s‘éloigna. Elle s’approcha lentement du colonel et cette lenteur calculée lui donna le temps de reprendre un ton glacial alors que son regard étincelait de fureur. Elle articula lentement.

« Un objectif qui fait de vous et moi de petites choses. Faire en sorte que plus personne n’essuie ses bottes sur la gueule de personne. Qui fera que chacun sera considéré comme aussi important que tous les autres et que tous les autres seront des « chacuns » libres d’être ce qu’ils veulent être… »

Elle n’attendait pas de réponse sur le sujet elle avait compris que leurs avis étaient diamétralement opposés sur la question mais poursuivit en se penchant vers le visage fébrile de l’officier. A quoi servaient les chefs, les rois les dieux ? A maintenir un équilibre supportable entre les gens pour les sortir de la barbarie ? Et s’ils n’en avaient plus besoin ? S’ils parvenaient à un niveau d’harmonie qui rendait ces béquilles inutiles ? Ni dieux, ni maître…

« Même si Igrim ne sait que trucider, elle veut bien le faire jusqu’à ce que ceci soit possible. Comme les peuples du nord possèdent des dizaines de mots pour désigner la neige et la glace, je pourrai faire varier les façons de trucider s’il le faut »

Elle marque un temps d’arrêt avant de reprendre avec le sourire complice cette fois.

« Chacun peut mettre ses compétences au service de ce but ultime et vous en avez tant… »

L’attitude du Sindarin lui parut soudain si vaine qu’elle se mit à le plaindre. Ne donnait-il pas plus de sens à sa vie qu’il rêvait de détruire les idéaux des autres ? Car que proposait-il en échange ? L’exercice de pouvoir surprendre, d’être imprévisible ? Et puis quoi la solitude réservée aux fous ?

Une nouvelle fois  elle regarda le bric à brac qui témoignait de l’errance de son contradicteur. Elle vit ses pérégrinations sur la terre mais aussi dans son esprit N’y était-il pas aussi étranger que partout ailleurs ? Elle murmura sans souci d’être entendue ou non :

« Que faudrait-il pour que tu croie en ton prochain Léogan Jézekaël ? »

En elle-même elle cherchait la réponse à cette question. Il parlait de son enfermement à elle mais n’était-il pas enfermé lui-même dans son cynisme et son désespoir ? Il l’avait hurlé presque il avait vu tant de fois et à tant de place dans le temps et l’espace que les choses n’étaient pas comme on souhaitait qu’elles fussent. Dans quel état se mettrait-il sin on lui présentait des possibles atteignables ? Retrouverait-il un espoir dans les hommes ou alors s’évertuerait-il à essayer de casser ce qui lui prouverait qu’il avait tort ? Deviendrait-il alors aussi prévisible qu’elle ? Il existait forcément sur la planète un endroit ou l’utopie avait déjà commencé à germer. Elle avait comme une furieuse envie de le prendre par la main et de l’emmener chercher cet endroit, point culminant de l’évolution des sociétés où un seul mot gouvernerait la seule façon vivre qui devrait être reconnu, le mot « respect ». Ce ne serait pas dans un temple, ce ne serait pas dans une meute de loups. Ce serait très loin mais pas si loin que cela ne vaille la peine d’entreprendre le voyage. Son regard se mit à briller d’un éclat presque halluciné…

Maintenant en face de lui, elle était complètement apaisée et respirait avec calme. Ses yeux scrutaient maintenant le visage de l’officier. Elle aurait donné beaucoup pour avoir la réponse à sa dernière question et c’était comme si elle dardait un rayon dans l’esprit du Sindarin pour le fouiller, l’explorer, le violer même s’il le fallait pour détricoter le fil de sa pensée et retrouver où tout avait basculé. A quel moment avait-il préféré la maîtrise des évènements pour le grimer en ce fameux imprévisible dont il se gargarisait ? Depuis quand renonçait-il à aller jusqu’au bout des choses sous prétexte de n’être jamais là où on l’attendait ? Elle eut un rictus sarcastique et un petit rire contracta brièvement ses épaules comme pour donner un nouvel élan oratoire à la Zélos.

« En fait vous manquez le meilleur du spectacle ! Le dénouement ! Vous pensez tellement tout savoir que même la fin des choses n’aurait pas de secret pour vous ?!!! En fait vous parlez de liberté des individus, mais vous n’y croyez même pas vous-même si vous pensez que tout est déjà inscrit dans votre clairvoyance de merde. Si vous voyez si bien l’avenir, pensez-vous être le seul dans ce cas ? Quelles sont les volontés qui en sont aussi capables ? Vous faites le lit des religieux que semblez détester si cordialement. Bravo ! Tout est écrit puisque je le lis ! Et je ne cherche même pas le nom de l’auteur de ce putain de livre qui nous donne à tous des rôles prédéfini ?!!! Quel est le vôtre Léogan Jezekaël ? Casseur d’espoir ? Comme ça pas de jaloux ! Si je n’en ai plus personne n’en aura !... »

Elle reprit son souffle quelques secondes et son ton qui commençait à s’enflammer retomba.

« Humpf ! Vous n’aimez pas avoir raison, mais vous n’aimez surtout pas avoir tort ! Combien de fois avez-vous averti votre frère que sa tour allait s’écrouler et l’avez-vous aidé à s’effondrer pour justifier vos avertissements ? Je parie même que les châtiments parentaux finissaient de vous convaincre que c’était bien vous qui étiez dans le vrai… »

Cela n’avait aucun sens dans le cas particulier qu’elle évoquait elle ne savait rien de ce qui avait pu se jouer dans l’enfance du Sindarin. Cette scène lui était apparue entre deux enfants quelconques comme une métaphore et elle l’avait juste transposée dans la demeure confortable de Canopée. Pourquoi ? Juste peut-être parce qu’il y avait une chance que ça fasse mal au Sindarin. Un coup au hasard sous couvert de réponse sur le fond du problème.

« La curiosité a ses limites, dirait-on ! Mais acceptez donc d’aller jusqu’au bout bordel ! Vous avez tout à y gagner et en premier lieu, me jeter à la figure mon échec. Ça doit être un défi à la mesure du clairvoyant Léogan non ? »

Mais le temps des défis passe pour passer à celui de la complicité. D’où venait-elle ? Il avait passé partie de la nuit à agir de concert en frères d’arme et l’autre à s’envoyer des répliques acerbes sur leurs façons respectives d’envisager la vie et ils semblaient osciller entre haine et profonde estime. Un peu le balai fascination répulsion si souvent invoqué par les psychologues de comptoir. Ils devaient bien avoir un point commun ces deux-là pour se supporter ! Le seul qui venait de prime abord était Elerinna Lanetae, encore et toujours. N’y en avait-il pas un autre ? La Zélos avait renoncé à chercher, elle se contentait pour l’heure de recevoir les assauts amers du Sindarin, ponctués çà et là d’étincelles de bonne humeur. De la bonne humeur, ils en auraient besoin pour venir à bout de la tâche qui les attendait avant la fin de la nuit et de son côté la prêtresse était lasse d’avoir tant parlé. Avait-elle jamais autant débité d’argumentaire que cette nuit ? Non sans doute et savoir cela aurait sans doute suffit au colonel à jubiler. « De la parlote, de la parlote » aurait-elle pensé d’ordinaire. Pourquoi s’était-elle laissé entraîner dans ce jeu ce soir ? La plaisanterie et l’autodérision du colonel alluma des étincelles de complicité dans ses yeux alors qu’un rire contenu mais franc appréciait le comparaison. Pour sûr, il faisait une sacrée teigne ! Ou peut-être du poil à gratter ?... Cabot d’Elerinna ! Et oui Colonel on avait beau faire, se donner tout le mal du monde à paraître indépendant on vous mettez toujours dans une boîte, on trouvait toujours une étiquette à vous coller sur le poil… Le problème resterait entier. Elle hocha la tête avec un sourire un peu triste mélange d’acquiescement et de signe de réflexion, mais garda le silence. De toute façon, les gens avaient plutôt tendance à se taire en sa présence et donc si elle devinait ce que pouvait être les qualificatifs qu’on accolait à sa personne, elle ne les entendait jamais où en de rares insultes de malheureux tombés entre ses mains et qui ne pouvaient plus témoigner pour la plupart…

Il était temps que la nuit se termine. Si elle était un peu lasse, malgré son habitude des nuits courtes, son compère ne semblait pas demander son reste non plus et l’abus des substances psychotropes ne semblaient pas en cet instant pouvoir le rendre plus disponible. Elles lui rendaient l’humour moins acerbe mais le faisaient passer doucement mais sûrement des clowns pathétiques de ceux qui ne font pas encore peur aux enfants mais qui ne les font plus rire. Elle se demandait s’il savait encore à quoi il répondait où s’il avait des phrases toutes prêtes à servir en telle ou telle occasion. Sans doute y avait-il des mots ou des phrases qui faisaient réagir le colonel au quart de tour. Elle eut un petit sourire triste. Elle le préférait plus combattif et plus cohérent aussi. Elle regrettait presque les instants où il avait failli la faire sortir de ses gonds. Etait-il conscient d’y être presque arrivé, d’être passé à un cheveu de la voir exploser ?

Pour l’heure il n’en était sûrement plus capable. Il confondait leurs échanges philosophiques avec les nécessités de l’action, celles qui prennent en compte les point fort et les faiblesses de chacun et décident avec pragmatisme de qui est  la barre. En outre, elle était à vingt mille lieues de pouvoir comprendre les allusions grivoises de l’officier. Elle se contenta donc de hausser un sourcil perplexe et de laisser passer les délires du colonel à qui elle pardonnait bien volontiers ses écarts soumis qu’ils devait être aux assauts de la fièvres de son sang, des vapeurs et fumées en tout genre. On a beau être Sindarin il y avait des limites à tout…

Elle le regarda donc se lever péniblement pour confectionner le thé en se demandant si elle ne ferait pas mieux de s’en occuper elle-même malgré l’incivilité que cela pouvait représenter pour son hôte. Ils avaient beau avoir passé le cap des conventions mondaine depuis fort longtemps elle se faisait encore une certaine image de la susceptibilité du raffinement sindarin et se retint donc de proposer de servir de béquille au colonel qui prenait le rôle de soubrette évaporée.
La soubrette disparut bientôt, mais devait manquer de l’empressement qui aurait du être le sien. Quelque chocs de vaisselle révélateurs de l’imprécision de ses gestes plus tard elle réapparaissait enfin alors qu’Igrim s’apprêtait à se porter à  sa rescousse. Le regard encore hébété en disait long sur l’état de fraicheur de Léogan et pourtant il parvenait encore à porter des choses en équilibre précaire. Elle eut un sourire amusé, peut-être même laissa-t-elle échapper un petit rire sans méchanceté aucune, mais sa propre lassitude ne pouvait l’en assurer. Elle se contenta alors de seconder les opérations de déblaiement de la table et de laisser le son complice s’affaler une nouvelle fois dans son fauteuil.

Les vertues de la boisson chaude du moment lui était un peu égale, cependant elle écouta la soubrette lui faire l’article et se sentit flattée de l’honneur qu’elle lui faisait de partager une telle boisson avec elle. Orchid leva doucement sa tasse à hauteur de son front vers son hôte en signe de remerciement et porta la tasse à  ses lèvres, exercices pas toujours glamour à cause de ses crocs mais facilité cette nuit par le taille raisonnable de la tasse qui pouvait trouver sa place entre les deux dents acérées. Elle prit sa première gorgée tout en observant le nirvana qui semblait prendre possession du voyageur immobile. Et de fait, ce thé n’avait de thé que le nom et même sa rudesse zélos ne pouvait le confondre avec certains pisse-mémère que les sœurs avaient comme rituel de boire entre deux soins ou deux méditations. Il y avait du soleil et des couleurs dans ce thé et les arômes en étaient à la fois plus marqués et plus subtils plus riches et plus sobre que ceux des thés servis au monastère. Elle pouvait alors comprendre aisément l’extase dans laquelle semblait flotter le Sindarin surtout s’il pouvait en plus y associer les images de ses voyages. Malgré l’application qu’elle mit à déguster le breuvage dont elle devinait ne pas apprécier toutes les vertus, elle eut fini sa tasse bien avant son hôte et commença même à ressentir une certaine impatience à se mettre au travail. Peut-être était-ce un des effets revigorants de la boisson ?

De son côté, Léogan avait fini par revenir sur terre et même à lui distiller un compliment même s’il n’avait pas pu se retenir de le terminer par une allusion désobligeante. Mais la Zélos était bien trop contente qu’on en revienne à l’action pour s’en formaliser et claqua sa main contre celle du stratège qui refaisait son apparition, paume contre paume, crochetant son pouce autour du sien comme pour sceller un pacte. Son regard gourmand en disait assez sur son désir de mener à bien cette mission et sur le plaisir qu’elle avait à le faire avec quelqu’un de la qualité de son complice. En outre, s’entendre mise sur le même pied que le colonel l’avait flattée elle ne pouvait le nier et elle avait tellement peu l’habitude d’agir autrement qu’en solitaire qu’elle en savourait d’autant plus le caractère exceptionnel. Après tout une fois de temps en temps, cela pouvait se révéler agréable et instructif…

« Associés ! »

Les vapeurs diverses qui encombraient le cerveau du Sindarin semblait s’être évanouies et elle préférait voir ce front plissé de concentration. Elle savait que seul leur but commun avait maintenant de l’importance…

Le plan du colonel se tenait sans aucun doute, mais cela demanderait qu’on prenne ces deux-là vivants et qu’on organise un procès. La Zélos était plus partisane de quelque chose de plus définitif et plus expéditif et surtout qui leur fasse perdre moins de temps. Elle connaissait mieux que personne les vertus de la patience mais en l’occurrence, il était grand temps de marquer des points contre les partisans du maire. En outre Herling devait être plus malin que cela et ne s’aviserait pas à laisser des traces écrites de son petit trafic avec son frère. Ce genre de chose remonte trop vite à la surface… Par contre… Une idée germait tout doucement dans sa tête qui demandait à être creusée mais… Les coudes sur les genoux, les doigts croisés et les deux index sous ses narines devant ses lèvres plissées, on devinait qu’elle était en pleine réflexion. Au bout de quelques secondes elle se décida à faire part de sa suggestion. Elle se redressa pour se donner plus d’assurance et prendre une inspiration avant sa prise de parole.

« Hum… Ça se tient… Je me pose juste la question du dit document. Est-ce bien crédible ? J’ai un peu peur aussi que cela nous prenne beaucoup de temps : trouver un document, un faussaire, réaliser le faux, le faire parvenir à Grimgel…»

Elle laissa quelques secondes pour rendre claires ses idées puis pointa son index sur la table entre les deux conspirateurs.

«  Si j’essaie de me mettre à la place de Grimgel, qu’est-ce qui pourrait me forcer à aller dans ce trou à rat ? Que je sois mis au courant des agissements d’une brebis galeuse et que je souhaite régler ça en famille pour éviter que ça se sache pour ne pas ternir la réputation de la milice non ? Dans ce cas je m’y rendrais seul,  surtout si je pense qu’il n’y a que les deux frères. La question est : comment je serais mis au courant ? Imaginons que le fournisseur de filles _ pour en offrir autant à son frère, il ne peut pas faire ça seul_ imaginons donc que ce fournisseur s’épanche dans les oreilles d’un milicien, désaccord sur le prix, beuverie, que sais-je…  Dans ce cas il nous suffirait de trouver le dit fournisseur, vrai ou faux, peu importe… Grimgel se ramène pour arrêter le ripou, carnage, on arrive trop tard hélas pour nos deux lascars, au besoin on les aide à passer l’arme à gauche, on libère les filles et vous voilà  des héros… »

Elle regarda, interrogative le colonel essayant de deviner sa réaction.

« A nous de peser le pour et le contre… »


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