Quelles journées!



 
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 Quelles journées!

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:: La Louve de Kesha ::

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Orchid Orcirdr

MessageSujet: Quelles journées!   Sam 6 Déc - 11:48

Le temps tournait à l’orage pour la grande prêtresse. La Louve de Kesha avait assisté dans l’ombre de Elerinna Lanetae à la monté de la défiance puis de l’hostilité puis à la convocation du concile qui ressemblait bien plus à une mise en accusation qu’à un conclave de gérance d’un ordre religieux. Ces dernières semaines, la grande prêtresse lui avait paru minimiser les évènements en cours et à venir ; gardant son habituelle sérénité dans laquelle était toujours difficile de démêler la confiance et une part de naïveté d’une brillante intelligence et une certaine suffisance qui pouvait l’amener à commettre par orgueil la faute de sous-estimer ses adversaires.

De son côté, Igrim serrait les dents en espérant que la légendaire habileté d’Elerina et sa capacité à avoir toujours au moins un coup d’avance sur ses détracteurs étaient toujours en action. Sa maîtresse ne lui demandait que rarement son avis et la Zélos était consciente de ses limites en matière de politique. Pourtant, il ne lui était pas nécessaire d’être bien fine pour noter les changements de regard des sœurs au réfectoire ou dans les salles d’apprentissages. Selon, la reconnaissance ou la crainte s’étaient muées en reproche silencieux et en haine larvée. Ce n’était pas que la prêtresse au katana s’en formalise plus que cela_ elle savait depuis longtemps déjà que les brebis ne savent pas le sang dont se tache le berger et son chien pour les garder en sûreté_ mais elle ne pouvait douter que les temps obscurs des luttes intestines allait arriver et que l’ordre n’en sortirait sans doute pas grandi. Quel sort la tempête réservait-elle à la première d’entre les servantes de Kesha ? Au fil des années et des intrigues, elle était devenue un chêne au sein de l’ordre mais aussi de la province et voire de tout le pays. Les orages ne la touchait que peu et chacune des sœurs pouvait se reposer à son ombre, mais l’ouragan qui s’annonçait ferait peut être appel à la souplesse du roseau… Elerinna serait-elle prête à faire les concessions qui s’imposaient quitte à reprendre ensuite la main ? La Zélos ne doutait pas que l’ordre ne pouvait de toute façon se passer de sa mentor et que parallèlement son habileté et ses compétences la remettraient au premier plan.

Cependant, Léogan l’avait convaincue que deux précautions valaient mieux qu’une et que doubler la certitude de voir Elerinna se maintenir au sommet malgré les intrigues par la crainte du besoin de fuir permettrait de ne pas se trouver pris au dépourvu. Il avait réussi à tracer un chemin dans les dédales de glace qui courait sous le pays. La tâche n’avait pas dû être simple car on ne comptait plus les disparus qui s’étaient perdus cors et bien au hasard des embranchements de cristal, là où la lumière bleutée fait croire à la proximité de la sortie alors qu’elle n’est plus qu’un avatar moult fois réfléchi et corrompu par d’innombrables réflexions figées.

Elle sortit de sa ceinture la carte relevée par le colonel de la garde prétorienne. Jusque-là un sans-faute. Elle aurait tout aussi bien pu lui faire confiance et c’est ce qu’elle faisait, mais deux précautions valant mieux qu’une elle s’était fait un devoir de vérifier la fiabilité du parchemin. Une erreur pouvait coûter bien cher le jour J. C’était aussi l’occasion de se rendre compte du temps à envisager pour déboucher près du village désigné pour le point de rencontre, envisager des caches de vivres d’armes et autre matériel. D’autre part faire face à une éventuelle poursuite était dans le domaine des choses possibles et donc à anticiper.

C’était donc l’esprit concentré voire soucieux qu’elle avait parcouru le dédale notant tous les endroits propices à une fausse piste ou l’installation d’un piège à poursuivant. Elle arrivait enfin en vue de la vaste grotte de glace qui s’ouvrait sur le désert glacé. Une pente douce descendait alors vers la vallée et en contre bas un village de pêcheurs d’après ses informations se nichait dans les bras minéraux d’une falaise en forme croissant. Igrim regarda un instant la bourgade et le paysage qui l’entourait. Il faudrait que des montures attendent les fuyards. Mais pour ces montures, il faudrait du fourrage et de la sécurité. Entre les bêtes sauvages, les chasseurs et autres malandrins, le tour de force ne serait pas facile à réaliser. La grotte pourrait devenir une écurie plutôt spacieuse, mais l’alimenter en foin jusqu’à une date indéterminée…

Elle se mit en demeure de reconnaître les lieux. Si Léogan avait choisi ce village c’était aussi pour son isolement. Isolement par rapport aux autres cités, mais par voie de conséquence des rumeurs et des indiscrétions. Cela valait peut être la peine d’en profiter. Elle amorça donc sa descente vers le village. Emmitouflée dans sa lourde cape doublée de fourrure, vêtue et bottée de noir comme à son habitude, elle avait tout d’une voyageuse. Une voyageuse avec un peu trop de classe et un peu trop alerte peut-être. Ses talons s’enfonçaient résolument dans la pente déjà en partie couverte de neige et lui donnaient les appuis qu’il fallait pour éviter les glissades impromptues, mais elle choisit de rouler au sol et d’ainsi souiller de boue et de neige sale ses effets, de même que sa tignasse finit de s’ébouriffer.

Il ne lui fallut que peu de temps pour rejoindre le village. Composé d’une vingtaine de masures, il ne payait pas de mine et peu aurait pu deviner qu’il allait accueillir une prestigieuse armée pour défendre une non moins prestigieuse personne. Mais pour l’heure, le temps du secret et du mensonge allait tomber sur cette communauté de pêcheurs. Elle plissa les lèvres de contrariété au-dessus des crocs étincelants de sa mâchoire inférieure. Habituée à maîtriser le temps la chronologie de ses missions par sa qualité de soliste, elle devait en l’occurrence composer avec les aléas de l’action coordonnée. Léogan d’un côté, les prêtresses d’un autre et enfin, le frère Sindarin dont on ne connaissait pas l’arrivée sur ces côtes. Il aurait pu arriver avec tout l’équipage nécessaire, mais en cas de retard de sa part la fuite serait peut être nécessaire… Et pour couronner le tout, qui disait village de pêcheur excluait les maquignons et les corrals.

Les rues sillonnées par les charrettes à bras et les habitants étaient couverte d’une couche de boue crayeuse qui finit de crotter les bottes de la Zélos alors qu’elle cherchait l’endroit le plus propice à se faire une idée sur la population du cru. Elle aurait pu se diriger comme souvent vers une auberge ou plutôt l’auberge du village, mais le débarcadère semblait au moins aussi animé qu’une taverne à la fin du jour à l’heure où il n’est pas encore temps de retrouver bobonne et ses gniards… C’est donc vers les rives encore libres de l’Océan qu’elle laissa ses pas la mener. Elle aimait assez se mêler aux masses laborieuses, celles qui luttent sans relâche pour leur survie au prix parfois de cette même survie. Son avis sur les choses de ce monde était souvent simple, mais elle aimait cette simplicité qui lui faisait voir d’un autre œil les intrigues de cours et aéropage. Ces dernières, au regard de cette opiniâtreté à gagner son pain jour après jour semblaient d’une futilité presqu’indécente. Qu’aurait pensé ce ripper des luttes intestines qui agitaient l’ordre ? Elle laissa traîner ses oreilles dans la foule, goûtant les décalages de réplique attrapées à la volée.

« Attention bon dieu tu vas balancer la pêche à la flotte ! »
« Le Léviathan semble avoir été aperçu au large… »
« Reste pas assis sur cette bite, la gaillard avant attend que tu l’astiques »
« La saison est déjà avancée et les réserves ne sont pas encore au plus haut… »
« Non mais t’as vu l’état de ta grand-voile ? »
« Mate un peu la pucelle ! Quel cul ! »


Si elle voulait parler gent équine, elle devrait sans doute aller voir ailleurs.

*Bon sang ! La peste soit de ces bouffeurs de poisson !*

Le problème se corsait plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Pas de chevaux pour assurer la fuite de la grande prêtresse. En faire venir par la surface prendrait bien trop de temps. Elle devait s’assurer alors que l’absence des ongulés ne soit pas un handicap. Elle sera les poings et les mâchoires. Elle savait ce qu’il lui restait à faire dans ses contrées enneigées, les hommes avaient recours à d’autres modes de déplacement et si la bourse de la Zélos ne pouvait s’en procurer tout un attelage, elle pouvait au moins en utiliser deux pour le transport des vivres. Elle était navrée pour Elerinna, mais elle devrait marcher et espérer que ce qu’elle avait prévu pour éviter une poursuite dans le labyrinthe de glace fonctionnerait…

Quelques dizaines de minutes plus tard Igrim remontait vers la grotte avec deux chiens de traineau et leur traineau chargé de vivres. Elle allait devoir abandonner tout cela pour rentrer finir les préparatifs à la cité. Ce n’était pas sans risque. Elle ne pouvait pas laisser les chiens vaquer librement mais attachés, ils risquaient d’être à la merci de prédateur tel qu’un leweira. On n’en avait pas vu depuis bien longtemps dans les parages, mais… Elle s’arrêta au seuil de la grotte avant de se tourner vers l’extérieur et tendre le cou vers le ciel. Un long hurlement de ralliement s’échappa de ses poumons. Puis, confiante, elle pénétra sous la glace. Elle n’avait pas de temps à perdre, il lui restait tant à faire ! La longe de bivouac fut donc prestement tendue le long de la paroi pour éviter les emmêlements intempestif et que les bêtes ne s’entravent voire ne s’étranglent. Les chiens encore attelés, prêt à partir furent alors longés, trop court au goût d’Igrime mais en occurrence elle n’avait pas le choix….

Il était intéressant de considérer le grand cas que la prêtresse faisait du bien-être des animaux et des canidés en particulier en comparaison des bipèdes soit disant intelligents et civilisés… Ses années aux côtés des loups et la loyauté de ceux-ci suffisait à donner l’explication. Elle avait mainte fois ressenti les regards réprobateurs de la part de tous ceux qui n’avaient pas pu comprendre ou même croire à cette vie passée ainsi qu’à l’héritage pour la Zélos. Elle n’e avait cure comme beaucoup des opinions et des rumeurs la concerant.
Elle prit les bajoues des deux molosses dans ses mains.

« Igrim est désolée, mais vous êtes de bons chiens et vous serez bien sage »

Les deux chiens se mirent à grogner alors qu’un halètement s’approchait. Elle caressa les deux gardiens de la fuite alors que Grimrl apparaissait dans son dos.

« Ca va aller. Il ne vous fera rien… »


Rien n’était moins sûr si l’on considérait la haine qui tenaillait parfois les deux branches canines, tellement proches et pourtant si férocement ennemies… Elle se tourna vers le grand loup dont les yeux vibrants et les babine retroussés au-dessus de ses crocs luisants confirmaient cette inimitié. Elle entama un étrange monologue fait de postures corporelles et de grognements, émaillé de langage commun. Puis elle se mit en devoir de décharger les vivres pour les animaux et de les disposer à leur portée.

Il était maintenant temps de retourner vers la cité. Une tâche moins agréable que la compagnie des loups l’y attendait…
En chemin elle fit le compte de ce qu’il lui restait comme finance ; 1000Dias de chien, 300Dias de traineau 100 Dias de vivre pour les bêtes et 200 pour les fuyards. Le reste devrait pouvoir tenir dans ce qu’elle avait prévu : un pic une hache et une corde… Avec un peu de chance il lui resterait encore de quoi aller se désaltérer dans une taverne.

Cela impliquait un aller et retour dans le quartier commerçant et une activité physique harassante même pour une Zélos. Lorsqu’elle eut terminé, elle se passa le revers du bras sur le front pour en chasser la transpiration et dégager les mèches de ses cheveux collées par les efforts. Tout était en place. Elle s’assura de la présence de la carte dans ses vêtements de cuirs maintenant souillés avant de tester l’étai, jeta un dernier regard vers le bout du passage qu’elle ne pouvait, de là, qu’imaginer avant de re-gravir les échelons du puits découvert par Léogan.
Elle avait beau avoir dégradé sa tenue, elle ne pouvait, passer présentement pour une indigente de la cité. Inutile alors d’aller se perdre « Aux mains sales » où elle attirerait l’attention plus qu’autre chose. Elle ne savait pas si le colonel avait envie d’en savoir plus sur ses préparatifs, mais elle décida d’aller trainer ses guêtres sur les docks où elle savait qu’elle serait rapidement repérée par ses hommes. S’il voulait la voir où lui envoyer un de ses hommes il lui suffirait alors de la faire suivre.

Peu de temps après, elle poussa la porte d’une taverne où l’ambiance détendue par les rire des artisans à la fin de leur journée de travail lui rappela l’heure déjà tardive. Tout absorbée par sa tâche, elle n’avait pas vu les deux derniers jours de reconnaissance et de préparatifs passer. Elle eut un sourire moqueur à son égard, mélangé à la satisfaction du devoir accompli. Elle se découvrit de sa cape qu’elle jeta sur un dossier de chaise avant de s’assoir et se laisser prendre par la contemplation des convives de l’endroit. Joueurs de dés, buveurs isolé ou en grande conversation et la serveuse et son balai de table en table. Existait-il donc un endroit paisible à Héllas ?


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Sam 17 Jan - 17:13

Sortir du temple ne fut pas aussi aisé que l'avait espérée Elerinna. Ses pas résonnaient sur le pavé clair du temple, malgré son invisibilité, et elle craignait qu'on ne la découvrît; elle se retournait fréquemment, au moindre courant d'air, et regardait anxieusement derrière elle. A l'ivresse qui l'avait envahi lorsqu'elle avait jeté à la tête -ou plutôt à l'esprit- d'Irina tout le bien qu'elle pensait d'elle, se substituait lentement, insidieusement, l'inquiétude de n'avoir fait qu'une immense coup de bluff, qu'une vaste esbroufe et qu'à la fin, elle échouerait lamentablement. Sous son front calme et haut, ça tempêtait dur, et ça ne s'arrêtait plus de cogner, à droite, à gauche, comme un marteau sur une enclume. Elle souhaitait rageusement n'être jamais reprise: elle ne voulait, pour rien au monde, donner ce plaisir à Irina. Les sentiments qu'elle lui vouaient, désormais, étaient plein de rage, de haine et de fureur, de même qu'à toutes les prêtresses de l'ordre, qui devaient encore être dans leur salle du conseil, hébétée, furieuse, pleine de la colère pudibonde qui envahit les Justes, et qui ne fait peur qu'au vieille dame et qu'aux enfants; parfois, certes, ça impressionnait aussi les vieillards, lorsqu'ils ne marchaient plus qu'à peine, et souffraient de la goutte. Mais on ne pouvait pas dire que c'était plus effrayant que cela: c'était de la peur pour gens pauvres, et pour infirmes.

Malgré tout, Elerinna ne pouvait s'empêcher de la sentir dans son ventre, la peur. En traversant rapidement les couloirs qui s'enfilaient, les uns après les autres, de salles en salles, elle la ressentait, qui oppressait méchamment sa poitrine, et qui faisait trembler ses jambes plus que de raisons. Toutefois, elle tentait de garder les idées claires: si elle désirait s'échapper du temple saine et sauve, et vers une autre destination que le labyrinthe de Zaléra, il n'y avait pas à tortiller; il fallait qu'elle garde la tête froide, qu'elle se maitrise encore quelques heures et qu'elle soit astucieuse. Elle l'avait été pendant des années, ce n'était pas le moment de se relâcher encore.

Durant son périple, elle croisa quelques soeurs attardées, qui étaient là pour on ne savait quelles raisons, et qui bavassaient, bien tranquillement, comme si de rien n'était; elles ne semblaient rien savoir de ce qui se tramait au sein de l'ordre, et vaquaient bien scrupuleusement à leurs discussions habituelles, sur les malheurs des pauvres, le beau temps qui commençait à revenir, même de quelques minutes à peine, et sur nombre d'affaires où elles n'entendaient rien. Il faut bien discuter, surtout lorsqu'on en y entend rien: ça passe le temps, et ça vous donne l'impression d'être quelqu'un. Ca valorise. Pour quelques temps, on oublie un peu sa misère.

Elerinna évita de s'approcher d'elles: elle n'avait aucune envie d'entendre leurs bavardages, et frémissait à l'idée d'être rattrapées. Lentement, sans gestes brusques, elle s'efforça de les contourner, ces godiches qui ne voulaient décidément pas bouger d'un pouce, plantées en plein milieu du couloir, sur leurs jambes courtaudes et le visage rougie par le froid. Lorsqu'elle passa derrière la plus grande, Elerinna retint son souffle mais manqua de trébucher. Dans l'effort qu'elle dut fournir afin de ne pas tomber définitivement, elle fit certainement un peu plus de bruit que ce qu'elle aurait du: les deux bavardes cessèrent leur discour, et tendirent l'oreille. Toutefois, Elerinna demeurait invisible: elles crurent à une fantaisie de leur esprit, et reprirent leur conversation. La belle sindarin continua sa route, le coeur battant comme un fou furieux, les tempes contractées : elle l'avait échappée belle.

Bientôt, elle passa devant la salle de prière. La porte sculptée qui donnait à l'intérieur était entrouverte; Elerinna aperçue de la lumière, à l'intérieur. Poussée par on ne sait quelle force, elle s'approcha de l'entrebaillement, et regarda. Peut-être souhaitait-elle contempler une dernière fois les vestiges de ce qui allait être sa vie passait; ou peut-être souhaitait-elle défier une fois encore les pouvoirs surhumains de Kesha. Elle y regardait, quoiqu'il en soi, comme fascinée, mue par une sorte d'angoisse, d'envie et de mesquinerie. Il y avait quelques apprenties, qui priaient avec beaucoup de ferveur, dans les premiers rangs. Une soeur surveillait l'ensemble de ce petit cortège de priantes, bien sages, bein raisonnables, et qui ne pipait mot. Alors qu'elle s'apprêtait à partir, elle aperçut Karel, un peu à l'écart, et qui priait comme les autres, la tête baissée, les genoux serrées scrupuleusement, dans une attitude de bienveillante soumission. La voir, comme ça, adorer une déesse séculaire, Elerinna ne put le supporter. Elle avait le visage contrit, les lèvres serrées,comme exultant de repentance, le front malade, la mine pensive: déjà, elle avait contractée cette maudite maladie de s'en remettre à plus haut que soi-même. Bon dieu! Elle valait pourtant mieux que cela, la belle sindarin en était persuadée.

Alors, elle entra. D'un coup, d'un seul, elle cessa d'être invisible, et s'avança dans la pièce, majestueuse. Elle devait bien tenter quelque chose, coûte que coûte pour cette enfant. Tout de même, il ne fallait pas qu'elle terminât sa vie comme ça, bien dévôtement, entourée de soeur qui la méprisait et qui se moquait d'elle si ouvertement.

-Mais... Commença la soeur qui avait redressé la tête, Grande-Prêtresse, n'êtiez-vous pas convoquée par le conseil?


Elle semblait étonnée, la soeur. Comme si elle ne s'attendait pas à la voir surgir, d'un coup d'un seul. Elerinna le comprenait bien: personne n'imaginait se faire surprendre ainsi; en outre, la tournure des évènements n'étaient point en sa faveur, et il y'avait toutes les raisons du monde de penser que tout cela allait très mal terminer. Pourtant, elle était bien là, devant elle, l'air triomphante. Elle ne savait pas que ce n'était qu'une fumisterie.

- Si fait, ma soeur, répondit Elerinna mielleusement, ayant vaguement oublié son nom. Et le conseil a tranché en ma faveur. En doutez-vous ?

La soeur ne sut quoi répondre. Elle était interloquée, et n'osait ni croire tout à fait ce que prétendait Elerinna, ni le contester vraiment. Elle avait l'air d'un poisson hors de l'eau; en dehors de la prière, elle ne devait surement pas faire grand chose, hormis des cataplasmes et des dévoteries. Finalement, elle articula :

-Mais, Grande-Prêtresse, ne devait-on pas l'annoncer à toutes les prêtresses de l'ordre, afin que cela soit officiel?

Elerinna la toisa et lui rétorqua d'un ton cassant:

-Et bien je vous l'annonce en personne, ma sœur. Est-ce assez officiel pour vous ?

Pour le coup, ça lui coupa le sifflet pendant une bonne minute. Mais la belle sindarin savait que le temps lui était compté. Elle ne pouvait se permettre de se laisser ralentir par une prêtresse de seconde zone: elle s'y prenait déjà suffisamment bien elle-même, à débarquer comme ça, tout de go, la fleur au fusil, en pleine salle de prière, alors qu'on la recherchait sans doute activement. Aussi, elle regarda ladite sœur dans les yeux, sans broncher, et l'hyptnotisa, d'un coup d'un seul.

-Maintenant, lui susurra-t-elle doucement, presque tendrement, asseyez-vous, et taisez-vous.

La soeur obéit sans résistance, vaincue.

Aussitôt, Elerinna se précipita vers Karel, qui ne cessait de la regarder à la dérobée avec les autres apprenties. Elle se saisit de sa main; elle était douce et fraiche, comme celle d'une enfant. Elle tremblait un peu, et il y'avait de vilaines crevasses sur certains de ses doigts. La belle sindarin se promit qu'elle ne partirait pas sans elle.

-Karel, lui dit-elle doucement, Karel, tu me fais confiance, n'est-ce pas? Je suis la Grande-Prêtresse de l'Ordre, après tout.

La jeune aspirante acquiesça sans mot dire; elle paraissait effrayée, pour ne point dire terrorisée, et jetait autour d'elle des regards affolée. Elerinna tenta de capter son regard et d'y fixer le sien; elle s'interdit de l'hypnotiser, toutefois. Elle ne voulait pas faire subir à Karel le sort qu'avait subi la soeur, toujours assise sur son siège, l'air idiot. Elle s'approcha encore un peu d'elle, et lui chuchota :

-Alors viens avec moi. Ne reste pas ici, j'ai besoin de toi.


- Où donc? répondit Karel d'une voix chevrotante. Vraisemblablement, elle n'en menait pas large.

Elerinna réfléchit un court instant. Elle n'avait plus beaucoup de temps: il fallait qu'elle fuit tout de suite, ou alors c'en serait fini d'elle.

-Je ne peux pas te le dire, finit-elle par ajouter à voix basse. Mais je te promets que ce sera un belle endroit, où tu seras libre de faire ce que tu souhaites. Allez viens!

Et tout de go, elle tira la fillette par la main afin de l'emmener avec elle, de gré ou de force. La pauvre enfant ne résista pas. Elle se laissa trainer à travers les rangées de sièges, en renversant des quantités sur le sol dans un fracas épouvantable et à grands renfort de cris. Dans la pièce, c'était la panique, on criait, on hurlait, on jacassait de tous les côtés. Tout le monde voulait y aller de son petit couplet, l'air de rien; c'était à qui ferait le plus de bruit. Dans l'excitation de la fuite, Elerinna renversa une statuette de Kesha, qui trônait stupidement sur une stèle. Elle en aperçut une autre, en vis à vis de la première, qu'elle saisit de son autre main; celle-ci était lourde et peu maniable. Ni une, ni deux, Elerinna la projeta de toutes ses forces en plein milieu du capharnaüm et rugit des propos blasphématoires: les apprentis se déchainèrent plus encore. De voir la Grande-Prêtresse dans un état pareil, ça les inspiraient: elles devinrent intenables et se mirent à riposter. Elerinna manqua de se faire éborgner par un livre, ou un quelconque projectile mais parvint à sortir de la pièce sans encombre. Là-dedans, désormais, ça se battait, ça s'éborgnait, ça s'étripait dans la joie: Les apprenties n'avaient pas encore appris les milliers de règles de bienséances des prêtresses; du moins elles ne les avaient pas encore assimilées tout à fait. Une bonne bagarre, ça ne leur paraissait, somme toute, pas une mauvaise chose. Après tout, c'était la Grande-Prêtresse qui avait commencé.

En passant, Elerinna fracassa la porte à l'aide de son pouvoir de la terre; ce fut le comble. Elle crut même entendre des 'hurrah!' dans la pièce. C'est dire si les apprenties étaient forts sérieuses. Mais la belle sindarin ne s'attarda pas: ce serait l'affaire des soeurs et de leur fameux sens de l'ordre. Ca pour être fameux, il l'était ! Parvenir à contenir des tigresses pareilles, ça tenait du miracle! Ou du sacrilège, tout dépendait du point de vu.

Dés qu'elle fut hors de vue, tenant toujours Karel par la main, bien serrée dans la sienne, elle redevint invisible. Elle ne tenait pas à être découverte il y'avait un quart d'heure; désormais, elle avait kidnappée une enfant. Si on la rattrappait, c'était sûre, elle y passerait sur le champs. Elle fila le plus vite possible jusque l'entrée du temple, dont elle dévala les marches à toute allure; Karel la suivait en haletant, et sans rien dire, effarée: Elle avait tant l'habitude d'obéir, sans rechigner, afin de n'être pas la cible de l'ire des uns des moqueries des autres, qu'il ne lui venait pas à l'esprit de se rebeller, ni d'émettre ne serait-ce qu'une objection. Elle se laissait trimballer, comme ça, sans mot dire, par Elerinna, qui faisait bien attention à ne pas lâcher sa petite main moite. Elle se jeta dans la première ruelle suffisamment obscure qu'elle aperçut, et s'y enfonça le plus possible. Lorsqu'elle fut certaine d'être hors de danger, elle cessa d'être invisible, et Karel avec elle. La belle sindarin s'accroupit à côté d'elle, et s'assura que sa protégée allait bien. Lorsqu'elle fut certaine qu'elle ne défaillirait point pour le moment, elle entreprit de lui faire un topo, tout ce qu'il y'a de plus rapide et de plus efficace:

-Ecoute moi, Karel, lui dit-elle. Il faut que tu me suives, maintenant. D'accord? Il faut que tu me suives sans faire de bruit. Nous parlerons plus tard. Ca te va? Hein, qu'en dis-tu?

La jeune apprentie semblait hésiter. C'est à dire que, d'ordinaire, on ne lui demandait jamais son avis; elle exécutait en silence ce qu'on lui demandait, et c'était tout. Qu'on la questionnât, comme ça, ça la surprenait.

-Mais... Commença-t-elle. On ne retourne pas au temple? Et mes affaires, je ne les ai même pas emporté!

Sur le coup, Elerinna ne sut pas quoi lui répondre. Toutefois, il n'était toujours pas question de lambiner: Igrim les attendait au puit de la tannerie, et il ne s'agissait pas d'y arriver avec la gare aux trousses. Elle décida de jouer franc jeu:


-Non, dit-elle enfin. Nous ne retournons pas au temple. Nous n'y retournerons plus jamais

.
Puis, voyant la mine déconfite et effrayée de l'enfant, elle lui caressa tendrement la joue, et ajouta dans un souffle:

-Mais ne t'inquiète pas, Karel. Je prendrai soin de toi, maintenant. D'accord? Et tu auras tout ce que tu souhaites lorsque nous serons en sécurité. Je te le promets.

L'enfant acquiesça, à travers les grosses larmes qui avaient commencé à couler le long de ses joues. Elerinna eut pitié d'elle; même lorsqu'elle pleurait, elle cherchait à étouffer ses sanglots, comme pour ne pas déranger. En elle-même, elle enrageait contre l'Ordre. Ah, elle était belle, leur morale, à toutes ces sêches folles du cataplasme et de l'onguent! Il y'avait pas à dire: elles avaient des méthodes efficaces, et qui marchaient très franchement! Pour un peu, elle y serait retourné afin de leur dire tout ce qu'elle en pensait. Seulement, elle n'en avait plus le temps, et pas franchement l'occasion. Elle s'empressa de sêcher les larmes de Karel, puis, elle reprit sa route.

Elerina prit soin de n'emprunter que les rues les moins fréquentées, les ruelles les plus crasses et les plus dégoutantes, où ne vivaient que des poivrots ivres morts qui gueulaient à n'en plus finir et des bonnes femmes hirsutes, à moitié folles, qui cherchaient hystériquement un peu d'argent pour se payer une tranche de pain. Elle tremblait à chaque bruit, et ne lâcha jamais la main de Karel qu'elle tenait fermement, comme pour la protéger du monde et qui la suivait, sans pleurer. Parfois, elles croisèrent des patrouilles de soldats braillards, qui furetaient dans tous les coins. On cherchait quelque chose, ou quelqu'un; Elerinne craignait de se trahir, ou d'être trahie par Karel. Elle espérait secrètement que cette dernière ne comprendrait que trop tard que c'était elle qu'on recherchait, et que c'était pour cela qu'elle se cachait.

Karel fut héroïque; du moins elle se tut. Cela était suffisant.
Enfin, Elerinna et sa jeune protégée parvinrent au lieu dit. La nuit était déjà bien entamée; dans le ciel, les nuages s'effilochaient doucement à la lumière blafarde de la lune. Un vent froid balayait Hellas et s'immisçait dans les corps, gelant jusqu'aux os les plus solides gaillards de Cimméria. Elerinna guida Karel jusqu'au puit, et chercha Igrim des yeux. En vain. Elle n'aperçut point la fidèle Zélos; un frisson lui parcourrut l'échine. Elle craignait qu'elle ait été découverte et qu'on l'eut déjà emprisonnée; Alors elles étaient perdues, toutes les deux aussi et tout cela avait été vain. Elle sonda anxieusement le gouffre sombre qui s'ouvrait, caché à l'abri du puit, et qui s'enfonçait dans les entrailles de la terre.

-Igrim, Igrim! Où es-tu? Souffla-t-elle dans les ténèbres.

Elle n'entendit aucune réponse. Alors, elle saisit les épais barreaux de fer qui plongeaient dans l'abîme et s'y engagea. Lorsqu'elle fut suffisament engagée, elle appella Karel et l'enjoignit à descendre elle aussi; la jeune fille obtempéra sans un mot et sans un bruit. Il n'y avait plus qu'à espérer que ce fut Igrim, au bout de la nuit, qui les attendrait. Elerinna frémissait en descendant lentement les degrés de métal; elle songeait à sa vie, à Karel et à Léogan. Elle craignait que tout cela n'ait servi à rien et d'avoir échoué pour de bon. Et elle s'en mortifiait d'avance.
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Orchid Orcirdr

MessageSujet: Re: Quelles journées!   Mer 21 Jan - 0:39

Le retour au temple ne lui avait guère laissé de temps. Il était clair que les choses ne tournaient pas comme Igrim l’avait supposé et que de toute évidence, les préparatifs dont elle s’était occupée allaient être utiles. Elle-même devait se tenir ^prête à toute éventualité et le meilleur endroit pour se rendre utile n’était pas dans la salle du conseil. Son témoignage ne servirait pas à grand-chose dans cette atmosphère délétère et son manque de compétence rhétorique et oratoire ne pouvait être qu’un handicap pour son mentor. Sa décision fut donc vite prise. Son passage au monastère ne fut donc que très bref et elle retourna à l’entrée su souterrain, non sans avoir vérifié par maint détours arrêts et ruses qu’elle n’était pas suivi par sbires quelconques, âmes damnés des conspiratrices, Irina Dranis en tête. Mais les dés n’étaient pas encore lancés et sans doute l’incertitude qui planait encore sur les débats ne permettait pas de se positionner en futur gagnant ou perdant. Et donc de lancer ses pions dans une direction ou une autre. Seul Elerinna et Léogan semblaient encore une fois avoir une longueur d’avance sur tout le monde, même si cette fois les arguments des adversaires de la grande prêtresse d’après ce qu’elle avait compris avaient été soigneusement préparés et peaufinés acculant sans doute l’accusée à la fuite. Ressassant ces pensées, une boule durcissait au fond de sa gorge en même temps que la rage et le désarroi monter en elle. Elle n’avait jamais pu imaginer que les sœurs de l’ordre oublient les qualités de la première d’entre elles ni ses agissements toujours tournés vers leur reconnaissance ainsi que celle de leur déesse.

C’est en serrant les mâchoires qu’elle descendit les degrés métalliques. Il fallait avant toute chose vérifier que tout était encore en place. Pour ce qui était de la sortie et des animaux, elle ne se faisait pas trop de soucis, même si pouvait toujours arriver, mais c’était bien plus pour son petit bricolage qu’elle craignait. Elle l’avait soigné du mieux qu’elle pouvait mais elle était loin d’avoir les qualités d’un sapeur. Elle arriva bien vite sur les lieux. Avec précaution, elle fit hocher la poutre centrale et verticale. Son équilibre était précaire à souhait et la corde encore en place, trainant au sol en direction de la liberté.

Il lui suffisait maintenant d’attendre. La grande prêtresse arriverait sans doute accompagnée de Léogan et tout serait ensuite fini pour eux en tout cas dans cette cité. Elle le savait, chacun d’entre eux allait être déclaré traitre, traitre à la cité, traitre à l’ordre. Une page allait se tourner une de plus dans la longue histoire de la Zélos. Elle ne craignait pas d’affronter une nouvelle existence. Elle ne pourrait jamais être aussi terrible que ce qu’elle avait vécu jusqu’à son arrivée au monastère et sa rencontre avec Elerinna Lanatae. De plus maintenant elle n’était plus sans défense. C’était comme si toutes ces années lui avaient servi à fourbir ses armes… L’assurance encore de suivre et de se mettre au service de la Sindarine était en elle-même un phare qui saurait la guider dans le futur.

Alors le monastère pourrait bien s’écrouler, et l’ordre disparaître ou prospérer. Sa foi n’avait jamais été assez grande pour qu’elle se sentît attaché à tout cela et ses sœurs la regardaient pour la plupart de fort loin et avec toujours cette sorte d’interrogation à son égard qui faisait qu’elles étaient bien peu à l’avoir vraiment accueillie. Sa famille spirituelle en avait fait ce qu’Elerinna avait voulu qu’elle devienne et de fait elle faisait plus partie des meubles que de la communauté… Cela ne la chagrinait pas, ne l’avait jamais chagrinée.

Mais le temps passait et rien ne venait. Ni les pas tant attendus, ni milice prétorienne. La Zélos en venait parfois à douter du déroulement des évènements. Si la grande prêtresse n’avait pas pu fuir ? Si Léogan était arrivé trop tard si quelques coups fourrés avaient été oudis contredisant la réputation de stratège du colonel qui pour une fois aurait été pris de cours par plus habile que lui ? Non ! C’était impossible ! Alors sans doute, Elerinna avait-elle réussi à retourner la situation en sa faveur et rester le guide suprême de l’ordre, Irina Dranis bannie avec toutes ses complices…

Mais comment en être sûre ? Le plus sage était pour elle d’attendre en espérant que l’un des deux Sindarins se souvienne d’elle ce qui n’était pas si évident que cela. L’une aurait sans doute bien des choses à engager pour rénover l’ordre de Cimmeria et l’autre savourerait alors une jolie promotion sans doute avec ses hommes… Elle rongea donc son frein en faisant des allers et retours entre le puits et le bout de la corde, vérifiant sa longueur, son nœud…

Ce fut au bout de la dite corde qu’elle perçut la chute d’un caillou. Elle tressaillit. A pas de velours elle se dirigea vers le puits.
Des raclements sur les barreaux… Cela ne faisait pas de doute, quelqu’un descendait. Elle essaya de reconnaître le spas assuré de Léogan mais les pas que ses sens aiguisés percevaient étaient plutôt hésitants. Ceux qui arrivaient ne connaissaient pas les lieux. Ils pouvaient être deux, peut être trois… Lentement pour éviter un tintement trop métallique elle sortit sa lame de son fourreau. Des voix venaient doubler maintenant, les bruits de descente. Les respirations lui confirmaient que le fidèle officier n’était pas là. En arrière sans doute pour assurer la fuite, prisonnier, peut être blessé ou même mort, lynché par les mégères religieuses en furie ? Ces hypothèses étaient plausibles, mais en son for intérieur, la Zélos se doutait que rien de tout cela ne lui était arrivé et qu’il les rejoindrait plus tard, par un autre chemin si besoin.

Elle finit par reconnaître la voix de la grande prêtresse déformée par l’écho du puits et parvint sous les pas des arrivantes car il s’agissait bien de deux femmes. Elerinna bien sûr, mais aussi une autre personne qu’Igrim ne connaissait pas.

Un soupir de contrariété monta à ses narines, mais l’urgence n’était pas là. Elle rengaina son katana. Il fallait aider les deux femmes à mettre pied à terre. Elle souffla par excès de prudence car il était fort peu probable que sa voix remonte à la surface.

«Attention ! Il manque deux barreaux en bas. Il faudra sauter.. .»


Elle suivi avec une légère appréhension la descente. La grande prêtresse venait en tête, suivi de celle qu’elle n’avait pas encore identifié, mais qu’elle avait, déjà cataloguée dans les poids morts et objets encombrants. Elle tendit ses bras vers sa maîtresse pour l’accueillir et amortir une éventuelle chute, puis, après s’être assurée qu’elle allait bien, elle en fit autant pour celle dont les vêtements ne pouvaient plus dissimuler maintenant qu’il s’agissait d’une novice.

*Bon sang qu’est-ce qu’elle vient faire ici !*


Elle laissa derrière elle la pauvrette au regard effaré qui visiblement se retrouvait perdue dans quelque chose qui la dépassait et se dirigea à hauteur d’Elerinna et lui murmura pour que la petite n’entende pas ses questions et ses réserves sur sa présence.

« Nous avons un problème. Elle n’est pas prévue dans le voyage. Elle doit repartir »


La Zélos pensait au traineau, aux vivres au manque de résistance de la jeunette. Elle allait compromettre le succès de la fuite, c’était certain dans l’esprit d’Igrim.
Un brouhaha au sommet du puits l’interrompit. Elle rebroussa chemin pour voir ce qui se passait. Pas besoin de longue étude pour reconnaître le cliquetis d’armes. Elle tendit le cou vers l’ouverture et distingua quelques visage masculins, mais guère plus

*Une patrouille*


« C’est là que je les ai vues entrer ! Je suis sûr que c’est elle!
_ Allez on descend !»


Orchid n’en attendit pas d’avantage. Elle prit la novice par le bras et la poussa vers la profondeur du tunnel tout en la suivant jusqu’à la Sindarine :

« Allez courez-vous mettre à l’abri ! Plus loin »

Son ton ne supportait pas de contestation et son mentor obtempéra sans poser de question entraînant à sa suite la gamine un instant paralysée et dont elle avait saisi la main. La Zélos rejoignit quant-à elle l’extrémité de la corde qu’elle tendit avant d’hésiter. Elle pouvait couvrir simplement leur fuite ou alors ajouter un bonus en se débarrassant que quelques miliciens forcément traitres à la grande prêtresse. Finalement elle choisit la sécurité et s’arque bouta, la corde sur l’épaule. Cette dernière restait obstinément tendue sans que rien ne bouge. Au-dessus des bruits de descente précipitée rendait la manœuvre encore plus urgente.

« Elle n’est pas loin, on va l’avoir ! »

*Cède, par Kesha !*


Lentement elle sentit que la corde venait à elle et elle redoubla d’efforts. Le bois grinça et la pierre gronda. Le bois gémit avant de craquer. La poutre bascula dans un fracas d’éboulis. Un nuage de poussière humide obscurcit la vue de la Zélos qui voulait s’assurer du succès de l’opération. Le silence était revenu. Plus une voix ne lui parvenait. Un caillou roula à ses pieds. La corde avait été tout juste assez longue. Plus courte et la Zélos risquait de se retrouver sous l’éboulis… L’humidité de la poussière la fit bien vite retomber. Le tunnel était bien scellé et sur une bonne épaisseur à ce qu’elle pouvait en juger. Un sourire, de satisfaction se dessina sur les lèvres de la Zélos avant qu’(elle ne prenne le pas de course pour rejoindre les deux femmes. Elle n’eut pas à aller bien loin. Elle les trouva blotties dans une encoignure de terre et de glace. La gamine n’en menait pas large, sans doute le bruit, et Elerinna la serrait dans ses bras pour la rassurer. Igrim ne pouvait plus rien contre sa présence. Elle haussa les épaules sans aucune empathie pour la peur de la jeunette et pris le tunnel en direction de leur nouvelle vie.

« Igrim passe devant. Il faut se dépêcher. »

L’utilisation de la troisième personne qui la reprenait parfois, trahissait bien la contrariété qui était la sienne de devoir traîner le boulet que représentait une adolescente. Une chose était sûre : elle ne ferait pas échouer la fuite, dût-elle se débarrasser de tous les poids morts…


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Dim 25 Jan - 23:46

Le trou s'enfonçait abruptement dans la terre, tout droit, sêchement, dans une obscurité inquiétante qui jetait sur les parois déchiquetées des ombres difformes. Au-dessus d'elle, alors qu'elle descendait prestement par les barreaux tordus et rouillés, Elerinna pressentait l'angoisse de Karel, ses mains tremblantes et son regard voilé. Elle non plus, d'ailleurs, n'en menait pas large: Elle voyait à peine où elle posait le pied, et manquait de glisser à chaque geste. Dans la précipitation, elle craignait de rater une prise, et son trouble la rendait hésitante. Plusieurs fois elle crut tomber et se rompre le cou sur le sol humide et profond; il n'en fut rien.
Lorsqu'elle le pouvait, elle encourageait doucement Karel, d'une voix qu'elle voulait rassurante, mais qu'elle ne pouvait s'empêcher de trembler, car les ténèbres s'épaississaient peu à peu et que ses pied dansaient toujours dans le vide. La jeune enfant écoutait en dodelinant de la tête, pathétiquement cramponnée comme une petite folle au barreau, qu'elle tenait de ses deux mains, de toutes ses forces, parfois en fermant les yeux et remuant les lèvres afin de se donner du courage. Elle reniflait très fort, à cause du froid, et était très pâle; ses lèvres bleuissaient inéluctablement. Elle avait peur aussi, mais ne cessait de descendre, courageusement, aveuglément, à la suite d'Elerinna. Malgré tout cela, pas un instant elle ne songea à remonter à la surface et à regagner le temple: Elle ne voyait plus, désormais, que la Grande-prêtresse qui l'avait emmenée avec elle sans raison, et dont elle ne comprenait pas les agissements et oubliait tout le reste, les prêtresses, l'Ordre, le parfum de la nourriture, dans le réfectoire, et les longues soirées de veille à prier la déesse, interminablement.

Au bout d'un long moment, le trou finit par s'agrandir, et le froid par être moins mordant. Le vent n'atteignait plus le visage des deux fugitives, et ne les giflaient plus méchamment, roidissant les membres et percutant les os; sans dire qu'il faisait chaud, les profondeurs terrestres préservaient des excès hivernaux. Elerinna aperçut bientôt la lumière tamisée d'une torche, qui dansait sinueusement dans un coin, et Igrim, qui la regardait, la mine sombre. Il fallut sauter afin de parvenir tout à fait jusqu'en bas.

La belle sindarin y parvint sans difficulté; Karel, quant à elle percuta violemment le sol et chuta lourdement. Plutôt que de sauter souplement à terre, elle s'était laissée tomber comme une pierre, à bout de force, et elle émit un bruit très sourd en s'affaissant sur le sol. Elerinna se précipita afin de l'aider à se relever.

-Karel! Karel! S'écria-t-elle précipitamment, parlant très vite. Oh par tous les dieux ce n'est pas possible! Karel, tu vas-bien? Tu peux te relever?

Disant cela, une expression inquiète s'était peinte sur son visage et altérait son beau regard; un méchant petit tic lui agitait la lèvre supérieur qui lui donnait, avec ses sourcils froncés, un air tout à fait singulier.

Mais Karel n'avait, tout au plus, que quelques égratignures au genoux, et les cheveux salis par la chute. Miraculeusement, elle était tombée sur le flanc, et avait atterri sans se briser quoique ce fût. Elle se releva sans difficulté et en se frottant vigoureusement les jambes. Elerinna s'apprêtait à lui faire la leçon, comme il lui était arrivée -rarement- de le faire avec Léna, sa fille dont elle savait si peu de chose. Karel, d'ailleurs, par certains aspects, lui ressemblait: elle avait ce même regard doux et naïf, et ne semblait faite que pour la tendresse. Elle n'embêtait jamais personne, et semblait constamment perdue dans ses pensées ce qui la rendait à la fois très touchante, et extrêmement maladroite. Toutefois, elle fut devancée par Igrim, qui voulait qu'elle remontât aussi sec, sans demander son reste, parce qu'elle ne serait qu'un poids mort et qui était venue le lui dire, discrètement à l'oreille.

-Tu n'y penses pas! lui répondit Elerinna avec véhémence. C'est hors de question! Si je la laisse remonter, elle crèvera dans la rue parce que l'Ordre n'aua pas voulu la reprendre, ou finira entre les mains d'Irina. Et je ne le permettrai pas, Igrim, pour tout l'or du monde je ne le permettrai pas! Cet enfant a trop souffert.


A la fin de sa tirade, elle avait presque glapi, puis, avait subitement baissé la voix, comme si elle la suppliait. Elle était prête à tout afin que Karel terminât le voyage avec elle. Il était tout à fait hors de propos de songeait à ce qu'elle remontât. Mais elle n'eut pas le loisir d'en débatte davantage avec la Zélos: Du bruit se fit entendre du trou, qui béait comme une gueule énorme dans le plafond humide. Igrim s'enquit rapidement de l'origine de ce dernier. Il était fort simple: la garde avait déjà retrouvée leur trace.

Furieusement, Elerinna lâcha une bordée de jurons et s'élança dans la direction qu'indiquait Igrim. Au passage, elle attrapa la petite main de Karel et l'enjoignit à la suivre, à courir même, le plus vite qu'elle le pouvait, afin d'échapper aux gardes qu étaient à leur trousse. L'enfant n'émit aucune résistance, hébétée, et fit ce que lui demanda la belle sindarin sans un mot. Depuis sa chûte, elle semblait comme perdue, réfugiée en elle-même et ne disait rien, bougeait à peine, la tête ballant d'un côté et de l'autre, sur son joli cou frêle que le froid avait rendu pâle comme le marbre. Elle courut aussi vite que lui permirent ses jambes d'enfant, parvenant à grand peine à se maintenir à la hauteur de la belle sindarin. Lorsque la poutre qui soutenait la galerie s'effondra, elle s'arrêta net.

Elerinna sentit Karel s'arrêter. A son tour, elle stoppa sa course et fit volte face. La jeune enfant, tétanisée, ne bougeait plus; la vacarme l'avant épouvanté et elle était incapable de quoique ce fut. Elerinna la serra fort contre elle et, lui caressant doucement le cheveux, lui prononça des paroles douces et rassurantes; la jeune enfant l'étreignit à son tour, de toutes ses forces, et fut secouée par les sanglots. Elle était exténuée, transie, désorientée; les larmes étaient comme un exutoire à cette existence qui avait tout perdu.

Igrim resta froide, et entama la longue marche qui les attendait encore avant de sortir définitivement de Hellas. Elerinna lui emboita le pas, sans un mot, suivie par Karel, qui trottinait à ses côtés en reniflant très fort, et en se frottant ses yeux rougies d'avoir trop pleuré. Pendant de longs instants, ses reniflements incessants furent les seuls bruits qui se répercutèrent sur les murs des conduits étroits qui serpentaient sous la terre. Elerinna, de son côté, ne savait trop quoi dire: Igrim semblait froissée, fâchée, même, de la présence de Karel. Finalement, elle finit par prendre la parole doucement, presque humblement:

-Je sais que la présence de Karel te dérange, Igrim et, crois-moi, je m'en excuse.

Hésitante, elle se tut. Désormais, elle n'était plus Grande-prêtresse de Cimméria, mais qu'une fuillarde politique. Sa position était pour le moins inconfortable. Igrim n'avait plus vraiment de compte à lui rendre: en soi, elle ne lui devait rien. Elle reprit néanmoins d'une voix plus ferme et plus vive, s'échauffant presque :

-Mais, je ne pouvais pas la laisser! Tu comprends, dis, Igrim? Je ne pouvais pas! La laisser là-bas, entre leur main ... Je ne pouvais pas!

Et elle répéta ces derniers mots, comme une litanie, comme si elle désirait s'en convaincre elle-même; car il n'était pas impossible, après tout, que Karel causât leur perte à tous, en effet. Elerinna continua sur un ton plus badin, sur le ton de la confidence:

-Tu sais, Karel était une pauvre enfant, au sein de l'Ordre. Elle était maladroite et peu douée pour les exercices qu'on lui demandait. D'ailleurs, on savait que je lui portais une attention toute particulière. A tous les coups, on aurait fini par l'utiliser. Et si on ne l'avait pas fait, elle serait devenue une prêtresse de seconde zone, bien obéissante et bien humble comme il faut, du genre qui ne fait pas de bruit. Pourtant, c'est une fille intelligente, d'une intelligence bien particulière.

Alors qu'elle disait, l'étroite galerie s'élargit d'un coup, et dégagea une cavité de grande taille, ovoïde et dans laquelle s'ouvrait trois autres longues galeries, toutes aussi étroites les une que les autres et qui s'enfonçait sinueusement dans la terre. Du regard, Elerinna interrogea Igrim qui avançait à grande foulée, résolue, et qui l'avait écoutée de bout en bout, sans broncher. Elle craignait de l'avoir offensée, mais gardait sur le visage un air digne, que venait affadir la fatigue et l'inquiétude; de la main, elle tenait toujours celle de Karel, qu'elle trainait presque derrière elle.
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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Mar 27 Jan - 22:08

Le fil des derniers évènements se rejouaient dans la tête de la Zélos. Beaucoup trop de choses restaient incompréhensibles et la première d’entre elles était la présence de la gamine. Elerinna était quelqu’un de pragmatique. Comment avait-elle pensé que s’encombrer de cette novice allait leur faciliter les choses ? Où était passé la grande prêtresse aux analyses fines et implacables ? Celle qui voyait au premier coup d’œil les possibilités les plus porteuses, les choix les plus judicieux ? Que lui était-il arrivé pour qu’elle imagine que le petite avait la moindre chance de se sortir du guêpier dans lequel elle venait de l’entrainer.

Il n’y avait qu’à la regarder descendre dans le puits, se ratatiner lamentablement là où un enfant aurait fait cela sans y penser ! Et puis comment expliquer l’arrivée si précipitée de la milice si ce n’est pas l’alarme prestement donnée par le monastère après un kidnapping ? Bon sang qu’allait-on faire de cette mijaurée incapable et pleurnicharde ?!!!! Pleurnicharde ! C’était sans doute ce qui exaspérait le plus Igrim. Elerinna était plutôt du genre à pousser ses protégées dans leurs derniers retranchements. Elle les voulait voir au bout d’elles- mêmes ! Et là elle n’était que douceur, maternage pour une gamine qui n’avait pas la moindre chance de survie dans l’aventure qui leur était promise. S’il fallait déjà la relever chaque fois qu’elle trébuchait, la consoler au moindre bruit de danger… Car enfin ce n’était que le bruit du danger qu’elles avaient dû affronter qu’arriverait-il lorsqu’elles y seraient véritablement confrontées ?

C’était incompréhensible ! Les derniers évènements avaient dû altérer le jugement d’Elerinna Lanatae. On pouvait bien imaginer que se faire chasser de l’ordre que l’on a servi avec tant de dévouement depuis tant d’année pouvait affecter même quelqu’un de la trempe de la Sindarine. Peut-être la petite n’était au bout du compte qu’une otage. Cette éventualité rassura un instant la Zélos. Mais quelle piètre otage ! Qui voudrait remettre la main sur une même pas encore prêtresse aussi incapable et empotée ?! Au final elles allaient être obligée de la laisser mourir de froid et de faim quelque part dans les étendues glacées du nord ce qui n’était pas très charitable ni enviable comme fin.
Mais cette éventualité disparut bien vite de l’esprit de la louve de Kesha. Ce regard ! Mais à la fin c’était un regard définitivement maternel. Ce pouvait-il que ?...

*Elle va compenser !...
Cela aurait été plus simple de chercher et de ramener la vraie ! Même contre sa volonté !*


Orchid ne savait que peu de chose sur la fille de son mentor, seulement qu’elles ne se voyaient que très rarement. Elerinna ne s’était jamais confiée sur le sujet et la prêtresse armée n’avait jamais cherché à creuser la question. C’était du domaine du privé, presque tabou. Elle pouvait juste imaginer à présent que le Sindarine n’était plus grande prêtresse que Léna, si c’était bien ainsi que se nommait sa fille, lui manquait. Igrim ne pouvait cependant imaginer que sa maîtresse ait perdu la raison au point de comparer cette… cette idiote avec sa fille !

Les arguments de sa maîtresse n’étaient pas aussi percutants qu’à l’ordinaire. La petite avait suivi contre son gré Elerinna que risquait-elle à remonter à la cité et rejoindre le temple ? En quoi allait-elle représenter une menace pour quiconque et surtout pour quelqu’un de la trempe d’Irina. Igrim ne l’avait côtoyée que brièvement mais elle avait dû admettre que la duchesse rouge était quelqu’un d’exceptionnel et Karel… Et Karel… Elle haussa les épaules comme pour accepter provisoirement les arguments d’Elerinna. De toute façon, les évènements s’étaient précipités et ne leur avaient pas laissé le choix… En tout cas la petite égarée dans le monde réel des intrigues et de la fuite pouvaitr au moins se targuer de mettre la Sindarine dans tous ses états. Lorsque ce sujet était abordé, sa froide sérénité d’analyse semblait passée dans la boîte à souvenir. Igrim sentait qu’elle devrait faire comme elle l’avait déjà fait, faire en sorte que les soucis secondaires ne viennent pas troubler l’avenir et les plans de sa maîtresse. Combien de corps gisaient sans vie sur le passage de la Louve de Kesha et ne viendraient plus tourmenter les pas d’Elerinna Lanatae ? Certains avaient été seulement cités au détour d’une conversation avant de rejoindre Kron et personne ne s’en était plus inquiété… Karel pouvait bien être une entrave de plus à ôter de la voie que le destin traçait pour le celle qui demeurait pour Igrim, LA grande prêtresse de l’ordre de Cimmeria.

Heureusement le Sindarine n’avait pas perdu ses réflexes dans les moments de danger ni sa confiance en sa main armée et avait promptement réagi. C’était bien la seule chose qui rassurait la Zélos. Elle avait pu faire ce qu’elle avait à faire sans avoir à se soucier du devenir de sa protégée. Oui, SA protégée car malgré sa présence, Karel ne comptait pas parmi les personnes dont elle se sentait en charge… Elle pourrait bien servir d’appât, de leurre, d’otage, C’était les seules raisons qui n’en faisaient pas totalement un poids mort pour la survie de son mentor…

Toujours tirant sur la corde, la Zélos les avait vues disparaître au premier coude, assez loin pour être en sécurité, mais lorsqu’elle les retrouva enlacées l’une pleurant dans la giron de l’autre, ses récriminations contre la présence de l’enfant en larmes, un instant mises au second plan par le nécessité de l’action, se firent plus violentes
Les propos de Léogan lui revinrent en mémoire : « Non, parce que c'est ce qu'elle fait tout le temps. Prendre les gens en pitié... Et tenter de les sauver – une vraie sainte. »
Il avait peut-être raison en fin de compte…

*Rien à voir entre cette pauvre fille et moi ! Même à l’état de bête je pouvais encore survivre. Mais elle…*

Durant leur progression, elle essayait de faire abstraction de la présence de l’intruse à leur côté. De ses pas précipité et affolés, de ses reniflements ininterrompus. Les excuses de la grande prêtresses lui parvinrent comme une gifle supplémentaire. Elle n’avait jamais eu à s’excuser ! Elle n’en avait pas besoin ! Prenait-elle conscience d’une erreur pour en être réduite à cette extrémité ? Elle était la grande prêtresse et les grandes prêtresses ne s’excusent pas ! Elle était son mentor et elle n’avait rien à se faire pardonner ! Pas à elle qu’elle avait hissé à la force de son mental d’acier au niveau de prêtresse hors de sa condition animale !

Simplement, elle ne comprenait pas. Qu’avait cette fille de si spécial ? Et les autres novices ? Elle avait pu les laisser ! Que risquaient-elles de moins que Karel ?
Sans doute La Sindarine voyait quelque chose qu’elle ne voyait pas. Ce ne serait pas la première fois. La clairvoyance d’Elerinna Lanatae avait fait sa réputation et la Zélos ne pensait même pas se comparer à elle. Elle ravala donc ses récriminations et se contenta de pousuivr le chemin qui devrait les conduire vers le jour, vers une nouvelle vie et des nouveaux projets car elle n’en doutait pas Elerinna devait avoir plus d’un projet à l’esprit… Elle écoutait son récit et ses arguments, aussi attentive qu’elle l’avait toujours été. Pourquoi n’était-elle pas surprise de la maladresse et les incompétences de la novice ? Quant à son intelligence… Elle demandait à voir. Déjà si elle parvenait à sortir de cette aventure en un seul morceau ce serait déjà bien…

*L’utiliser ? Mais à quoi ? Comme paratonnerre ?*

Karel semblait le genre de personne qui concentre sur sa personne tous les avatars possibles comme certains personnes concentrent sur eux les moustiques au dégel du printemps dans les marais au bord de la lande dans le creux des tourbières où elles seront encore capables de s’enliser…
Comme à leur habitude, Elerinna exposait son point de vue et la Zélos se contentait de noter le plus détails possible. Le genre qui vous fait deviner sans que les choses soient dites ce que voulait la grande prêtresse de l’ordre de Cimméria. Si on ne voulait pas qu’elle soit utilisée contre la prêtresse en fuite il y avait des moyens plus simples que de la traîner derrière soi… Par semple la perdre dans ces galeries où les réflexions de la lumières sur la glace et les pentes trompeuses vous mènent sur des pistes sournoises… Arrivées dans la salle ovoïde, Igrim leva la main pour intimer l’ordre de s’arrêter à ses suivantes. Cet endroit elle l’avait cherché longtemps. Dernier endroit où elles pouvaient encore être rejointes par un autre accès. Elle pensa à Léogan. Elle pensa à la patrouille de tout à l’heure. Elle était seule pour défendre la grande prêtresse avec une novice, véritable boulet à traîner. Elle ne pourrait tenir tête à une patrouille qui arriverait par la voie de droite. D’un autre côté, si Léogan arrivait ici une fois qu’elles seraient parties, il serait piégé si elle mettait son plan à exécution. Elle devait trouver une solution pour couvrir leur fuite et permettre en même temps à Léogan de les rejoindre. Ce dernier serait bien utile en cas de coup de force, même si la dernière fois qu’elle l’avait vu, il devait encore cicatriser de ses blessures… Le moment était peut être venu pour Karel de se montrer utile.
Igrim de tourna vers elle, lui prit les deux mains, mit un genou au sol pour se mettre à sa hauteur.

« La Grande Prêtresse a besoin que vous. Elle vous aime vous l’avez vu, mais il se peut que ses ennemis cherchent à la capturer et pire encore. Je vais donc vous demander quelque chose de très important. »


Elle marque une seconde d’arrêt pour tenter d’être le plus clair possible

« Igrim veut que vous restiez là. Vous ne risquez rien des soldats. Vous avez été enlevée. Lorsque les soldats arriveront courez dans cette galerie. »


Elle désigna la galerie du centre.

« Ils finiront par vous rattraper, mais ça nous donnera le temps de mettre la grande prêtresse en sécurité. S’ils vous ramènent au temple, nous pourront toujours venir vous rechercher si vous souhaitez rejoindre Elrinna Lanatae. Mais plus tard… »

Elle lui prit le menton entre son pouce et son index gantés de cuir noir.

« Vous comprenez ? »

La petite acquiesça sans mot dire et la Zélos se releva satisfaite.

« Notre guide a eu raison de vous faire confiance… »

Elle se tourna vers Elerinna et lui indiqua la troisième galerie.

« Nous devons y aller maintenant. »


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Jeu 29 Jan - 3:39

Igrim s'arrêta brusquement. Jusque là, elle avait écoutée Elerinna sans mot dire, l'air renfrogné, et avait continué d'avancer à grandes enjambées souples et rapides. La belle sindarin admirait sa vélocité et son calme apparent, bien qu'elle devinât la désapprobation de la Zélos sous le masque d'inexpressivité qu'elle arborait sans relâche et qu'elle aurait bien aimé briser, parfois, afin qu'elle se révélât un peu. Au fil du temps, néanmoins, elle avait appris à reconnaitre ses réactions, le subtil plissement des lèvres, l'orientation du regard, le teint des yeux, le maintien, la démarche; A force d'obversation, elle avait fini par la déchiffrer, péniblement, à force de tâtonnement incertains, et de patience souvent mal récompensée. Igrim lui demeurait souvent obscure, et elle respectait la plupart du temps l'intimité de celle-ci, bien que rien ne l'y obligeât vraiment; toutefois, la curiosité, maligne et sournoise, finissait toujours par vaincre ses scrupules, dont elle faisait d'ailleurs assez peu de cas. Alors, dés qu'elle le pouvait, elle observait la Zélos, scrupuleusement, minutieusement, n'omettant aucun détail, ne ménageant aucun effort, n'épargnant aucune piste. A ce jeu-là, elle avait d'ailleurs finit par obtenir quelques succès et en était fort satisfaite. Toutefois, elle s'interdisait de lire dans ses pensées et de violer son esprit. Igrim lui était totalement dévouée; elle n'attendait rien de plus de sa part.

Au croisement, Igrim n'hésita pas longtemps. Elle se retourna souplement vers Karel, s'agenouilla à ses côtés, et lui confia une 'mission'. Ah fameuse mission, ça oui! On pouvait dire que c'était du bon boulot, un suicide programmé, une belle injustice. Elerinna faillit intervenir, se récrier, jurer ses grands dieux; elle n'en fit rien. Quoiqu'il lui en coutât de l'admettre, l'idée de la Zélos était brillante, bien qu'elle mit en péril la jeune enfant, certainement au-dela de ce qu'elle pouvait imaginer et qu'il lui fallut, en quelque sorte, la sacrifier afin de permettre sa fuite. Il ne s'agissait, en tout et pour tout, que de se débarasser d'elle, sans vergogne, après l'avoir emmenée dans ce traquenard sinistre et dans lequel elle n'avait rien à voir, de près ou de loin et qui ne lui apporterait que des ennuis. Il n'y avait pas à dire, c'était une idée brillante. Et bien cruelle avec ça!

Elerinna, cependant, se tut jusqu'à ce qu'Igrim en ait tout à fait terminé. Karel quant à elle, semblait terrifiée, et ne pipait mot. A peine hocha-t-elle la tête lorsque la Zélos l'interrogea. Surement n’acquiesça-t-elle que par angoisse, afin de ne pas froisser son interlocutrice qui devait l'effrayer plus que de raison avec son regard froid, ses mains de cuir, et ses manières cavalières, presque brutales pour une enfant.

-Très bien, finit-elle par articuler, très lentement. Karel, tu feras comme vient de le dire Orchid d'accord ? Mais j'y ajoute une condition. Ecoute moi-bien.

Ayant dit, elle s'accroupit à côté de l'enfant afin d'être à sa hauteur. Puis, elle la fixa droit dans les yeux, comme ça, sans ciller jusqu'à ce que Karel ne détournât plus le regard. Alors, elle continua d'une voix forte et claire:

-Lorsque tu prendras le couloir central que t'as indiqué Orchid, conduis la patrouille le plus loin que tu le pourras et si tu le peux, égare-la dans les étroites galeries, par tous les moyens possible, peu importe. Je veux que tu ailles le plus loin que tu pourras avec elle à tes trousses. C'est d'accord?

L'enfant acquiesça de nouveau, sans broncher. Elle tremblait de tout ses membres, surement de peur et de froid. Elerinna fut prise de pitié envers cette pauvre créature grelottante qu'elle avait fourrée dans Kesha savait quoi, et à qui elle demandait encore une tâche bien difficile pour une âme si jeune. Hélas, il n'y avait probablement pas d'autres moyens. Elle continua sur le même ton, tâchant de ne pas laisser sa voie trembler:

-Je sais que tu le peux Karel. Toi et moi pouvons nous rendre invisible n'est-ce pas? Utilise ton pouvoir à bon escient. Et quand tu seras assez loin, suis le conduit principal sans t'arrêter. Il sort de Hellas par l'est; j'enverrai deux homme te chercher. Tu les reconnaîtras au blason qu'ils porteront. Un faucon noir sur fond rouge. Tu t'en souviendras, d'accord?

Karel acquiesça de nouveau; puis, il fallut partir. Elerinna emboita le pas à Igrim, et elles s'enfonçèrent toutes les deux dans la galerie de gauche qui s'enfonçait profondément dans la terre. Celle-ci suintait d'humidité et décrivait un coude vers l'ouest au bout d'une centaine de pas environ. Là, elle filait tout droit sur près de trois cent pied de long, sans s'arrêter, et rétrécissait davantage de pieds en pieds, jusqu'à n'être plus qu'une sorte d'étroit sentier encerclé par une roche épaisse, humide et aux arrêtes saillantes qui décrivaient des zig zag fantastiques sur lesquels se mouvaient fomidablement les ombres projetées par les torches. Il devint difficile d'y avancer debout; Elerinna fut contrainte de se courber et la position lui vrilla méchamment les vertèbres. Le sol était glissant et inégales. Il était malaisé de s'y déplacer rapidement.

Bientôt la galerie s'élargissait cependant et devenait à nouveau praticable. La roche y était plus sêche et plus abrupte aussi; l'air s'y faisait plus lourd. Elerinna put à nouveau se déplacer debout sans se heurter à la paroi rocheuse et sans risquer de glisser. Igrim marchait toujours à grands pas devant elle, vivement et à la même allure que tout à l'heure. Elle ne semblait nullement essouflée par la longue marche ni fatiguée par l'effort. Elle affichait le même masque que d'ordinaire qu'il était tout à fait vain de couloir percer. Elerinna, cependant sentait l'irritation d'Igrim et se le reprochait. Vivement elle força le pas afin de revenir à sa hauteur.

-Tu ne dois certainement pas comprendre ce que je faisais avec une gamine dans les pattes n'est-ce pas ? Entama-t-elle tout de go. Et certainement aussi que tu dois considérer cela comme un acte tout à fait insensé surtout dans la position dans laquelle je me trouve.

Elle ménagea un instant son effet puis acheva en souriant:

-Et d'une certaine manière je ne peux pas te donner tort! Karel n'est pas une guerrière d'exception, ni une magicienne. C'est à peine une enfant, une novice de l'ordre. Rien de grand et de puissant dans ce monde. Mais elle est encore pure, Igrim vraiment tout à fait pure. Et c'est pour la pureté qu'on se bat, durant les guerres.


Etait-elle pure elle-même, d'ailleurs? Certainement plus depuis longtemps. Il n'était plus question de cela désormais; la justice la beauté, la vérité, tout cela n'était plus pour elle. Il n'était plus question que d'énergie féroce, que de clameurs, que de combats. Le reste viendrait après, et surement ne viendrait-il pas. Mais au moins fallait-il essayer, et que l'homme demeurât libre.

-D'ailleurs ajouta-t-elle subitement, c'est aussi une question de politique. On a beau faire tous les calculs que l'on veut, cela ne marche pas toujours comme on le souhaite. D'ailleurs, ça ne mache pour ainsi dire jamais. Tout ce que l'on prévoit par de savants calculs finit presque invariablement par s'envoler, pfuit! ou par s'avérer faux, du moins très incertains. Ce qui importe, c'est de comprendre les hommes. Pas les mâles, je veux dire tout ceux qui ont forme humaine et qui sont accessibles au langage. Y compris les pauvres gens, les salauds, les criminels, les maladroits. Surtout ceux là, en fait. C'est en les comprenant eux, et en sachant d'où ils viennent que l'on connait l'origine et les fins du pouvoir. Tu ne crois pas Igrim ?

Puis, elle ajouta avec une morgue cynique:

-Mais tu ne vas probablement pas me répondre, ou très prudemment, je m'en doute. Pourquoi ne me répondrai-tu pas très franchement, pour une fois? Je ne suis plus Grande-prêtresse désormais, tu sais. Je ne suis qu'une fuillarde. Tu pourrai très bien me planter là et me laisser à mon sort. Pourquoi tu ne répondrai pas?

Elle lui avait dit cela sans crier garde, pas vraiment méchamment, mais pas tout à fait innocemment non plus. Alors qu'elles avançaient à travers le dédale de galeries, son insatiable curiosité, son avidité d'en connaitre davantage sur Igrim la taraudait à nouveau; et elle ne pouvait s'empêcher de songer à Karel, à sa fuite éperdue et si brutale finalement, et à tout cet étrange chaos qui remuait inlassablement les entrailles du monde, dans un fracas épouvantable et inaudible.
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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Sam 31 Jan - 23:19

Igrim était depuis longtemps consciente d’être un objet d’observation pour la grande prêtresse, mais cette dernière était bien la seule personne à qui elle ne tenait pas rigueur de ce comportement à son égard. Sans doute parce qu’elle en avait pris conscience progressivement et que cette observation avait sans doute était la base qui avait permis à la grande prêtresse de la ramener vers l’humanité si l’on peut désigner ainsi les compétences et les attitudes des bipèdes qui se qualifient d »’ordinaire d’intelligents en opposition avec le règne animal. La grande prêtresse avait aiguisé son regard sur la Zélos et celle-ci s’était prêtée petit à petit au jeu. D’un autre côté, la Zélos en perdition et à la dérive qui était arrivée presque par hasard au monastère, avait frotté les talent développés chez les loups pour décider d’accorder sa confiance à Elerinna Lanatae. D’aucuns diront que cette compétence avait sans douter été dévoyée par le rapport de reconnaissance qui s’instaura entre les deux personnes que rien ne rapprochait de prime abord. En tout cas La louve de Kesha avait petit à petit appris à comprendre à demi-mot les désirs et les demandes de son mentor. Sans doute à l’occasion avait-elle pu commettre des contresens, rien dans la communication et son décryptage n’est science exacte mais elle n’avait eu que très exceptionnellement l’occasion de le regretter… Mais pour l’heure c’était avec Karel qu’elle avait maille à partir essayant de percer ce que la Sindrine pouvait voir en elle de si exceptionnel qui avait justifié son enlèvement du monastère et se s’encombrer de sa présence dans une fuite qui n’était pas gagnée d’avance…
Elle avait mis toute sa douceur pour persuader la novice d’accepter la mission qu’elle lui confiait. Elle avait bon espoir de convaincre la fillette qui semblait en admiration devant Elerinna, mais elle doutait fortement que cette dernière accepte sans rien dire le rôle qu’elle essayait de confier à la gamine. Elle s’attendait à ses protestations et en même temps qu’elle s’adressait à Karel, elle essayait de préparer les arguments qui feraient plier sa maîtresse. Quelle ne fut pas sa surprise de l’entendre acquiescer à son plan ! Se rendait-elle enfin compte de la folie qu’elle avait commise ? L’explication était satisfaisante mais ne parvenait pas à convaincre la Zélos qui connaissait la finesse de la Sindarine et doutait qu’elle ait renoncé à ses arguments pour la garder l’enfant terrorisée qui tremblait devant les deux femmes. Même en agissant sur un coup de tête, elle était capable de faire défiler les arguments le pour et le contre, les chances de succès à toute vitesse dans sa tête et après analyse de se tenir à sa décision. Elle était pourtant en train de prouver le contraire…

Elle avait raison d’émettre des réserves sur cette volteface et les premières paroles d’accord passées, la suite du discours était pour la Zélos un désaveu complet. La grande prêtresse avait donc décidé une fois pour toute que la novice devait vivre… Elle mettait tout en œuvre pour la ; sauver, même si ses souvenirs des lieux devaient remonter à bien longtemps car une grande prêtresse ne court pas les galeries glacées du labyrinthe tous les jours non plus… Igrim resta cependant stoïque digérant son échec, sans toutefois aucune rancœur contre la grande prêtresse. A elle de se montrer fairplay et d’admettre sa défaite. Elle ne pouvait pas faire marche arrière et ne voulait pas non plus contredire Elerinna, sa bienfaitrice. Elle gardait par devers elle le renseignement sur l’obstruction des passages connexes à la voie qu’allait emprunter la gamine, à cause d’un éboulement qui avait par la même occasion déséquilibré la galerie et créé une crevasse meurtrière comme au bas d’un toboggan. Ce qui allait sans doute sauver Karel était la stratégie de l’invisibilité soufflée par la Sindarine et qui lui permettrait de ne pas courir droit devant elle et de laisser passer une éventuelle escouade d’ennemi vers son fatal destin. Orchid pouvait au moins se réjouir de cela… La petite n’était pas encore tirée d’affaire mais sa protectrice venait de lui mettre de bonnes cartes dans les mains.  La Zélos se prit à espérer que la fillette était aussi maladroite que le disait Elerinna, mais elle savait par expérience que pour sauver sa vie, n’importe qui était capable d’exploits inimaginables en temps ordinaire…

Les adieux n’en finissaient pas au goût de la Zélos mais enfin, elles reprirent le chemin vers la sortie. Igrim ne jeta aucun regard en arrière. Elle avait passé le cap où l’on éprouve des remords à cause des moyens employés pour atteindre un objectif, surtout si celui-ci était la survie d’Elerinna Lanatae. Soit ces moyens sont en rapport avec le succès attendu et il n’est nul besoin de revenir dessus soit, ils ne le sont pas et on ne les envisage que le temps de les écarter… Elles passèrent devant les blocs de glace en équilibre précaire qu’elle avait repérés et qui auraient dû servir à obstruer le passage derrière eux. Mais l’absence de Léogan à leur côté leur imposait de lui ménager une porte de sortie. Là aussi, Igrim s’interrogeait. Elerinna n’avait pas encore mentionné le nom de son colonel. 2tait-il en bonne santé ? Son retard était-il prévu ou les choses s’étaient-elles déroulées plus mal que prévu ? Toujours était-il que la grande prêtresse se montrait bien silencieuse sur le sujet et pourtant le Sindarin aurait été bien plus utile que la novice, le conduit de glace aurait pu être bouché et la question du sacrifice de la novice ne se serait pas posé…

Dans les parties basses du parcours, la prêtresse semblait avoir du mal à progresser et Igrim ,ne pouvait s’empêcher de penser qu’en cas d’échec de leur ruse, leur rythme de progression était bien trop lent. Elle s’effaça devant Elerinna afin de servir de bouclier en cas de danger à l’arrière mais surtout pour pouvoir entendre plus facilement les sons qui leur parviendraient en cas de poursuite. A certains endroits, le roc émergeait de la glace et de petits torrents traversait le couloir ou l’empruntaient un moment dans le même sens que les fuyardes. Il y avait plus aisé comme chemin, mais il avait l’avantage de ne pas permettre à plusieurs poursuivants de s’y tenir de front ni même de manier leurs armes avec précision. Igrim pouvait espérer tenir d’éventuels poursuivant en respect au moins le temps de permettre à la Sindarine de rejoindre le traineau et les chiens… Après, adviendrait que pourra…

La Zélos avait donc du prévoir plusieurs coups d’avance pour protéger leur fuite et elle enrageait en pensant à Karel dont la seule venue réduisait tous ses efforts à néant. La seule chose qui s’était déroulée comme prévu était l’éboulement du début du tunnel il lueur donnerait un peu d’avance, mais chacun savait que les boyaux communiquent à plusieurs endroits et qu’il n’y avait besoin que d’un guide pour le parcourir maintenant que les chausse trappe que la Zélos avait semées sur leur passage ne pouvaient être utile.

Le boyau s’élargissait de nouveau et elle passa à l’avant pour impulser un rythme plus soutenu sans devoir faire de remarque à Elerinna et pour devancer les directions aux intersections suivantes qu’elle avait repéré durant ses préparatifs… Elle fut cependant satisfaite de constater que sa protégée tenait le rythme et même se portait à sa hauteur. De son côté Orchid qui ne mélangeait pas l’action avec les considérations existentielles fut prise de cours par les premières phrases de son mentor. Elle auraitr mieix fait d’économiser son souffle car le trajet était loin d’être terminé et elles n’avaient pas encore l’assurance d’avoir distancié leurs poursuivants… Elle jeta un regard perplexe à Elerinna.

Certes elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait avec un boulet à traîner dans de telles circonstances, mais le lecteur le sait déjà et nous ne reviendrons pas là-dessus. La Zélos ne demandait pas à ce que son mentor se justifie ; et le fait qu’elle le fît posait plus de questions à la Louve de Kesha qu’elle n’en solutionnait. Elle n’était qu’un appareil de la prêtresse et n’avait pas à se justifier et surtout pas au moment où tout cela passait au second plan par rapport à leur situation précaire…

Elle essaya cependant d’écouter avec le plus d’attention possible les arguments de la Sindarine, mais là encore quelque chose lui échappait. La guerre était sale et personne à part les aveugle ou les emmurés vivants ne pouvait dire le contraire. La pureté n’avait rien à voir avec la guerre. On ne gagnait une guerre qu’avec le sang des autres. La seule chose à se demander était de savoir si verser ce sang en valait la peine ou non… Mais sans doute seule une personne pure pouvait tenir de tels propos et cette hypothèse renforçait l’estime qu’elle avait pour sa compagne de fuite. Elerinna était indubitablement pure et Kesha ne pouvait pas l’avoir abandonnée définitivement. Une fierté supplémentaire crut en elle malgré sa foi toute relative. Cette pureté la laissait parfois trop innocente pour se rendre compte des nécessités de la guerre et Igrim tenait là une nouvelle légitimité pour agir comme le faisait depuis toujours dans l’ombre de sa maîtresse, le plus souvent sans qu’elle lui demandât ou ne lui rendît des comptes… D’ailleurs elle était bien incapable d’analyser les choses comme le faisait sa maitresse. A chacun sa destiné. L’une bâtissait de grands projets, l’autre se salissait les mains pour aplanir les difficultés que les rêves rencontrent invariablement. Elle était bien, d’accord que comprendre les autres donnait du pouvoir et permettait de l’utiliser soit en faveur des démunis soit en faveur de ses intérêts, mais pour le reste, elle restait très circonspecte quand au succès des complots ou des intrigues, des calculs ou des stratégies. Elle avait juste pu vérifier qu’il était plus facile d’agir au jour le jour que de se projeter trop dans l’avenir, mais qu’en contrepartie, les actions qui paraissent utiles au moment où elles sont actées peuvent se révéler désastreuses à long terme. Elle avait depuis longtemps entériné le fait qu’elle n’était capable que d’agir dans un futur très proche et s’y cantonnait…

Elle ne vit pas le coup arriver et le poignard se planta en plein cœur et l’obligea à s’arrêter, droite et sombre dans le couloir bleuté de glace, entourée des volutes que la chaleur de la marche faisait tourbillonner autour d’elle comme une aura. Pour une fois franchement ? Avait-elle été une fois dissimulatrice à l’égard de sa grande prêtresse ? Lui avait-elle menti une seule fois ?
Elle attendit que le prêtresse s’arrêtât à son tour et se retournât. Elle la regarda dans les yeux le regard neutre que la Sindarine connaissait si bien était teinté d’un accent de tristesse. Orchid articula lentement comme dans un rêve :

« Igrim se souvient de son arrivée au monastère… »


Tout était dit. Elle aurait pu raconter tout ce que Elerinna Lanatae savait déjà : les mois de rééducation au monde civilisé, l’acceptation de la sauvageonne, son accueil, le don du langage et des connaissances du temple. Une place à part parmi les sœurs qui l’avaient regardée les premiers temps comme une pestiférée avant de l’accepter sous l’impulsion de leur guide. Elle aurait pu raconter tout cela mais ce n’était pas la peine. Enfin, l’espérait-elle… Et tous les « pourquoi » sur leur relation était contenus là, tous les « pourquoi» à cette fuite et cette protection avait leur réponse dans cette simple réponse.
Elle baissa la tête comme rarement cela lui arrivait puis la redressa :

« Ne traînons pas »


Elle repassa devant la grande prêtresse avec pour seule but d’atteindre l’entrée où l’attendait les trois canidés et l’équipement qui leur permettrait de mettre le plus de lieues possible entre eux et leurs ennemis


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Jeu 5 Fév - 14:57

Les yeux d’Igrim étaient sombres, dilatés, hébétés, et la regardait tristement. D’ailleurs, ses épaules s’étaient un peu raidies, son visage avait exprimé une expression blessée, fugitivement, et qui ne lui était pas coutumière. D'Ordinaire, elle affichait un masque impassible et sombre qui le rendait peu amène, mais qu’Elerinna ne trouvait pas déplaisant quoique il arborât parfois une fixité effrayante et zélée. Mais elle ne craignait pas la zélos : elle connaissait son dévouement absolu et, bien qu’elle l’utilisât dans des besognes sales et compromettantes, elle la respectait davantage que la plupart des sœurs de l’ordre. Il était fort aisé de prier à son aise, enfermé entre quatre murs, le nez baissé vers le sol, ou adorant pieusement une icône ou une statue sacrée ; il était bien plus difficile de plonger ses mains dans la fange, de voler, tuer, torturer pour le compte d’un autre que soi-même, et sans plaisir.

La douleur d’Igrim était perceptible ; Elerinna la ressentit dans l’intonation franche, un peu voilée de la Zélos, et dans son regard qui se baissa brusquement, bien plus que de coutume. A son tour elle se troubla.

Igrim lui avait était présentée un matin clair par une prêtresse de l’ordre qui se nommait Numÿe. C’était une prêtresse de second ordre, qui s’acquittait de ses tâches quotidiennes avec beaucoup de zêle et de méticulosité, et qui était connue dans l’ordre pour sa franchise et sa bonne humeur. Elerinna ne la connaissait pas intimement car ses fonctions ne le lui permettaient pas, mais elle lui avait toujours fait forte impression et elle l’appréciait davantage que ses consœurs. A cette époque, déjà, la belle sindarin éprouvait une grande répugnance à l’égard de la plupart des sœurs de l’ordre. Elle leur trouvait l’air sordide derrière leur bondieuserie mortifère, leur protocole sempiternel, et puis, tous ces titres ronflants, ces appellations bien pédantes à souhait ! Pouah ! Ca sentait l’escroquerie de loin, et il n’y en avait pas une pour sauver l’autre ! Souvent, elles se moquaient d’elles avec Léogan, et ils s’esclaffaient tous deux des saillies bien cruelles que ce dernier parvenait toujours à dénicher, on ne sait où, dans les recoins tortueux de son esprit amer. Parfois, ils s’amusaient à concourir sur ce sujet : C’était à celui qui trouverait la plaisanterie la plus piquante et la plus drôle. Inévitablement, cela finissait par une fantastique escalade de situations loufoques et de plaisanteries irrésistibles et perverses ; mais à l’époque, il était encore permis de rire de tout et particulièrement du vicieux et du lâche. Moquer un Tartuffe était encore gratifiant : il y’en avait à tout va dans l’ordre.

Quoiqu’il en soi, le matin était clair, et Numyë avait demandé une audience dans les plus brefs délais. Elerinna avait accepté, bien qu’on l’eut averti que la prêtresse en question était accompagnée d’un démon, ou d’une femme-loup, et bien d’autres surnoms tout à fait flatteurs et encourageants. Et tout cela, par-dessus le marché, dit avec de grandes expressions apeurées, des remontés de sourcils fort déplaisants, et autres manières de s’exprimer très maniérés. Absolument tout ce qu’il fallait faire pour que la grande prêtresse autorisât immédiatement à ce qu’on laisse entrer Numÿe et la créature dont il était question.

D’ailleurs, ce n’était pas l’unique raison qui avait poussé Elerinna à accepter si promptement. Numyë devait lui fournir un rapport sur une petite exploitation au sud de Hellas qui s’étaient endettée auprès de l’ordre, et qui tardait à s’acquitter de sa dû. D’ailleurs, elle aussi tardait à s’acquitter de son rapport. Légitimement, la belle sindarin se questionnait quant à la raison de ce retard qui n’était pas coutumier chez Numÿe. En outre, elle se demandait si celle-ci n’avait tout simplement pas été victime de quelques traquenards, empêchée de mener à bien sa mission, gisant sur un bas-côté le crâne fracassé ou la poitrine ouverte.
Numÿa était rentrée précipitamment dans son bureau et s’était mise à parler très vite, et très fort, comme en proie au délire. Ses traits étaient très animés, et elle gesticulait dans tous les sens, employant à de nombreuses reprises le terme de ‘sauveuse de loups’ qu’Elerinna ne comprit pas très bien. Elle semblait en proie à une vive émotion, qu’elle peinait à contenir, et qui l’embrasait tout entière ; ses joues étaient rubicondes d’agitation, ses lèvres tremblaient. Et puis, elle ponctuait ses phrases d’un ‘oh mais je m’exprime mal, je m’exprime si mal !’. Enfin, d’un geste, elle lui désigna l’ombre qui l’avait suivi, et que la belle sindarin avait à peine regardé. Elle ne pouvait en dire davantage. C’était Igrim.

Elerinna avait eu pitié de cette pauvre créature qui agissait plus comme une bête sauvage que comme un être doué de raison. Elle savait à peine prononcer son nom ! Un nom aux sonorités rauques et gutturales, presque effrayant, qui lui seyait pourtant à merveille. La belle sindarin avait décidé de la garder au sein du temple et s’était employé par tous les moyens à lui redonner une certaine humanité. Puis, elle l’avait gardé à son service et l’avait employé à diverses tâches peu reluisantes qu’elle ne pouvait accomplir elle-même et qu’il lui était tout à fait impossible de faire mener à bien par un organisme officiel quelconque, quand bien même il disposerait –ce qui était fréquemment le cas-, d’un système officieux particulièrement performant. A ce petit jeu-là, on finissait toujours par perdre : un service n’est jamais tout à fait payé, ni tout à fait oublié ; lorsqu’il faudrait qu’il fut absolument introuvable, il ressortait brusquement, à cause de ces petites organisations criminelles qui pullulaient partout et qui bradaient du ‘secret bien gardé’ un peu partout. Igrim, elle, Elerinna le savait, était muette comme une tombe, et toute dévouée à sa cause. Elle était l’agent idéal pour ce genre de crapulerie sale qui demandait à être enterré de toute urgence et à tout jamais pour n’être jamais exhumée.

En quelque sorte, Igrim sauvait la vie d’Elerinna, qui lui avait rendu l’humanité. C’était un échange de bons procédés.

-Moi aussi, je m’en souviens, Igrim, lui répondit-elle simplement d’une voix douce. Je n’oublierai jamais ce jour-là.

Bien qu’elle ne le montrât que trop rarement, Elerinna appréciait le travail qu’Igrim accomplissait pour elle et qui n’avait rien de bien plaisant, ou de très gratifiant ; Elle se savait redevable, en quelque sorte, en éprouvait une sorte de honte dissimulée qu’elle n’aimait guère ressentir ; elle ne sentait que trop combien elle était dans une position fragile et précaire. Igrim ne lui était pas seulement utile : elle garantissait sa sécurité et sa survie. Il eut été mal avisé de l’oublier.

La belle sindarin se hâta d’emboiter le pas à Igrim qui avançait à nouveau à grandes enjambées. Elle s’efforça de suivre son rythme sans démontrer le moindre de fatigue, et y parvint avec un certain succès, bien que la zélos marchât vite ; Elerinna savait combien il était nécessaire de se hâter et s’y employait désormais de toutes ses forces.

Tout en marchant, elle se prit à songer à Léogan. Celui-ci avait pris des risques considérables afin de permettre sa fuite ; D’ailleurs, elle commençait à sentir poindre en elle une sourde inquiétude. Ne devait-il pas les rejoindre dans le dédale ? Y parviendrait-il, ou lui était-il impossible de les rejoindre ? Ne devrait-il pas déjà être là ? Et elle scrutait les parois rocheuses, les moindres croisements, écoutait les bruits, épiait les sons en frémissant. Elle enrageait en elle-même à l’idée d’avoir peut-être condamnée Léogan, et se maudissait de sa stupidité. Igrim, devant-elle, ne cessait de marcher à grands pas, sans s’arrêter et regardant fréquemment autour d’elle. Les étroites galeries semblaient ne vouloir jamais finir.

Un instant, elle crut déceler le subtil écho d’un bruit de pas. Mais il était si petit, si ténu, qu’elle crut s’être trompée. Elle força à nouveau le pas, et se tint à la hauteur d’Igrim.
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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Mar 10 Fév - 19:56

Elle s’en souvenait ? Et bien que dire d’autre ? Cela ne suffisait-il pas à répondre à la question ? Parfois les atermoiements des personnes de pouvoir la dépassaient. Quelque chose avait-il changé si fondamentalement que l’on dût se poser la question de remettre en cause une fidélité de tant d’année ? Mais il était vrai que pour la Sindarine, ces quelques années avaient dû passer comme un battement de cil…

Déjà elle se reconcentrait sur leur fuite. Le chemin gravé dans sa mémoire de Zélos se déroulait sans peine sous ses pas laissant les fausses pistes derrière elle, les pattes d’oie trompeuses et les crevasses avides. Léogan avait bien reconnu l’endroit et elle en avait parfois aménagé les carrefours pour laisser des indices trompeurs aux poursuivants. Les éclats de glaces décrochés par le passage pressé de fuyard, les traces de glissade… Elle avait même indiqué leur passage de façon tellement ostentatoire qu’elle espérait que les éventuels poursuivants trouveraient l’indice trop gros pour ne pas le suivre, ultime coup de bluff déjà testé lors de la « grande chasse ».  Sa seule crainte était que Léogan ne se fasse piéger par l’un d’entre eux, mais elle connaissait les capacités du Sindarin de se repérer et espérait qu’il lui faisait assez confiance. Enfin, elle espérait qu’il savait les Zélos capable de s’orienter sans faille dans les dédales de couloirs une fois reconnus. Ces grands façonneurs de galerie avaient développé cette compétence au fil des générations…

Elle pensait aux poursuivants. Elle pensait à Léogan se demandant si elle avait fait le bon choix en lui laissant une sortie de secours au mépris de la sécurité de la grande prêtresse. Elle ne se faisait pas d’illusion sur le temps que la novice qu’elles avaient laissée derrière elle allait leur faire gagner en cas  d’irruption d’une patrouille. Au moins elles ne l’avaient plus dans les pattes.

Etrangère aux souvenirs qui refaisaient surface dans l’esprit de son mentor, elle était tout entière tendue vers sa mise en sécurité, vers l’accomplissement de cette mission qui, elle le sentait n’était pas comme les autres. Bien sûr parce que pour la première fois elles étaient les fugitives et non les proies que pour la première fois même si elle ne le réalisait pas encore complètement elle n’escortait pas LA grande prêtresse. Mais autre chose préoccupait Igrim. La fin d’une époque ? Un pressentiment ? §Quelque chose lui hurlait que le bout du tunnel ne déboucherait pas vers la suite logique d’une histoire qu’elle voyait déjà complètement écrite aux côtés d’Elerinna Lanatae. Quelque chose lui avait échappé sans qu’elle parvienne à l’identifier. A quel moment ce malaise l’avait-il pris ? A l’arrivée de la novice certes, mais ce n’était pas la même que celle qui lui vrillait l’esprit en ce moment. Après la question de la Sindarine ? Oui également, oui certainement, ce devait être ça… Pourquoi cette question et pourquoi maintenant ? La représentante de Kesha se sentait-elle si désemparée qu’elle doive se rassurer auprès de sa main armée ? Ce serait une première. Avait-elle déjà des projets qui nécessitaient de compter ses alliés ? Elle n’avait jamais exigée de sa protégée qu’elle la mît au courant de ses desseins, pourquoi en aurait-elle le désir aujourd’hui ? Parce que quelque chose avait changé ? Mais quoi de si fondamental. Elle sentait qu’à se torturer avec ses interrogations le principal pouvait lui échapper. Le principal, c’est dire leur mise à l’abri…

Elle se retourna brièvement en sentant la prêtresse revenir à sa hauteur. Quelle ironie. Elle avait vécu des siècles et bien des évènements et elle gardait son physique d’adolescente en fleur. Igrim n’avait rien vécu des soubresauts de l’histoire et pourtant prenait des allures de grande sœur protectrice pour cette fragile pousse pourtant pleine de clairvoyance et d’expérience, bien plus que la Zélos en tout cas. Les rôles naturels semblaient inversés et la Zélos en conçut une certaine émotion. La responsabilité qu’elle avait endossée dépassait tout ce qu’elle avait pu ressentir jusque-là. Etait-elle capable de s’en montrer digne. Un vertige s’ouvrit sous elle et elle détourna le regard pour le reporter vers l’avant. Avancer. Il fallait avancer et sortir de la zone d’action des forces qui s’étaient certainement lancées à leur poursuite. Il serait toujours temps ensuite de faire des projets. Mais les projets ne servent à rien dans la demeure de Kron… Elle n’avait jamais douté durant toutes ces années et aujourd’hui peut être le jour le plus important elle sentait monter une peur panique de l’échec. Echouer à la sauver, échouer à la sortir de ces tunnels de glace, échouer à la lancer vers l’autre vie qu’elle avait assurément programmé depuis bien longtemps. Habile stratège tout comme Léogan elle avait toujours plusieurs coups d’avance sur ses ennemis. Mais elle, Igrim serait-elle capable de faire cet infime travail qu’était de la mettre en sécurité ? Son visage se ferma encore davantage et ses sourcils obscurcirent son regard noir. Non ! Elle devait faire taire cet affreux doute qui grandissait en elle. Il aurait fallu condamner le passage. Tant pis pour le colonel, il trouverait bien une autre issue ou un autre moyen de les rejoindre et s’il ne trouvait pas… S’il ne trouvait pas et bien ce serait sans doute le prix à payer. Elle aurait du oui, sceller ce passage. Dans son esprit grandissait l’image de cette ouverture qui vomissait toutes les forces d’Hellas et de du monastère lancées à leur poursuite.

Elle stoppa brusquement sa progression et fit face à la grande prêtresse.

« Je l’ai entendu aussi »

Parlait-elle du léger crissement là quelque part au fond du tunnel ou de la peur d’échouer ? Elle lui tendit sa torche.

« Continuez, Igrim vous rattrapera… »


Rien n’était moins sûr, alors qu’un simple aller et retour jusqu’au passage ne devait prendre que quelques minutes voire quelques dizaines de minutes. La présence qui approchait semblait solitaire, mais pouvait être l’avant-garde de forces plus importantes…

« Allez ! Le loup guidera les chiens… »


Sans attendre de réponse elle tourna les talons et rebroussa chemin dans le tunnel. Si elle percevait le crissement de pas l’autre devait sans doute le faire aussi. Inutile donc de se mettre à courir pour lui donner encore plus d’indices.
Elle s’arrêta au premier tournant et écouta les pas d’Elerinna s’éloigner. Elle chercha des yeux une anfractuosité où se glisser alors que les dernières lueurs des torches disparaissaient. Elle n’avait pas peur du noir. Elle l’avait subi si longtemps dans la prison des déments avant qu’il ne devienne son allié. Soudain elle redevenait le fantôme qui avait appris à surprendre ses proies et les exécutait sans pitié. Inutile de fermer les yeux, la concentration venait toute seule. Les pas approchaient et pourtant ils se faisaient discrets. L’être faisait preuve de prudence. Elle se devait d’en faire autant. Sa lame tenue verticale à deux mains contre son bras était prête, à frapper, elle prenait conscience de tout ce qui faisait fonctionner son corps. Sa respiration se fit plus fluide pour ne pas siffler aux oreilles de celui ou celle qui approchait. Elle devait seulement patienter jusqu’au moment où l’intrus serait trop près pour réagir à son attaque.  Les pas se précisaient come la vision d’u objet qui s’approche. Les crissements de glace gagnèrent en résolution, elle pouvait presque compter les fragments de glaces que le cuir écrasait. Lorsque les frôlements d’étoffe lui parvinrent elle sut que le moment approchait. Les premières lueurs d’une torche rétrécirent doucement son iris dilaté par l’obscurité.  Ses doigts s’affermirent sur la garde. Elle jeta un œil derrière elle afin de vérifier qu’aucune ombre traitresse ne la dénonçait. Tous les doutes qui l’avaient assaillie quelques minutes plus tôt s’étaient envolés. C’était le moment où le doute vous tue et elle avait encore tant à faire… L’écho de la marche de sa cible se confondait de plus en plus avec le bruit originel. L’éclat de la lumière grandissait. Comme le grand-duc dans la nuit dont les oreilles remplacent les yeux son esprit suivait la progression des bottes sur le sol. Les ombres projetées par la flamme de la torche se firent de plus en plus mouvantes, signe qu’elle n’était plus très loin. Elle évalua le nombre de pas encore nécessaire pour mettre le marcheur à portée de lame. Cinq. Les muscles de ses bras jouèrent sous le cuir. Quatre, il n’était plus temps de lever plus haut sa lame, un reflet en mouvement ne pourrait être pris pour un reflet d’une face de glace… Trois, la torche se refléta contre la paroi opposée, disque flou de lumière comme un soleil d’hiver à travers la fine couverture blanche du ciel. Deux, les muscles de ses jambes déjà bandés n’attendaient qu’un signal pour se détendre et la propulser à la rencontre de sa proie. Un ! La lame siffla à hauteur de col.

Le coup de taille s’arrêta net à l’apparition du visage familier bien qu’en triste état. Elle observa des pieds à la tête le nouvel arrivant tout en remettant sa lame au fourreau.

« Elle est partie devant. Igrim va finir de fermer le passage… Faites vite !»


Elle tendit la main vers la torche. Elle en aurait besoin pour gagner du temps et elle savait pour y avoir assisté que ses pouvoirs pouvaient lui permettre de se passer de la flamme.


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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Quelles journées!   Lun 16 Mar - 1:41

Le passage du puits avait été condamné.
Le passage du puits avait été condamné.

Cette rengaine insupportable tournait sans s'arrêter dans son crâne où elle donnait naissance à une migraine excédée de fatigue et d'irritation, tandis qu'il faisait face à l'évidence, paralysé de froid devant les décombres du puits, dans la petite rue des bas-fonds qu'il avait indiquée à Elerinna tout à l'heure. Léogan frissonna d'horreur et referma plus étroitement sa cape doublée de fourrure sur son manteau trempé de son propre sang.
Et ses bottes claquèrent enfin sur les pavés. Il revint sur ses pas et prit la direction du seul passage qui, à sa connaissance, pouvait faire jonction avec celui qu'avaient emprunté les deux prêtresses renégates. Elles avaient dû être repérées par une des patrouilles qu'Irina avait envoyées à leurs trousses. Il fallait faire vite. Si la garde prétoriale avait découvert qu'Elerinna tentait de s'échapper par ce passage des grottes de Fellel, elle s'était sans doute précipitée également à l'embouchure des égouts de la ville, où Léogan se dirigeait lui-même d'un pas vif désormais.

Il pestait intérieurement contre Elerinna et sa prétendue télépathie, qui n'avait pas jugé bon de l'informer de ce revirement de situation, et se glaça dans l'amertume en remarquant que c'était peut-être la moindre des négligences qu'elle avait commises envers lui ce soir-là. Ses doigts gantés labourèrent le creux de ses paumes, où il ressentait encore une légère brûlure qui lui rappelait continuellement sa faiblesse, le presque litre de sang qu'il avait perdu, l'horreur qu'il venait de vivre et celle dans laquelle il laissait Irina en partant courir sur les talons d'Elerinna.
Il fallait faire vite et rattraper la garde avant que les choses ne tournent mal.

Il rasa les murs pendant un bon quart d'heure et descendit toujours plus bas dans les bas-fonds ouest de la ville, esquivant les patrouilles sur le qui vive qui faisaient courir leurs torches partout dans les rues et dans les maisons des citoyens effrayés par les incursions agressives de la milice, qui se retirait irrémédiablement de leurs logis les mains vides et la bouche pleine d'excuses.
Dans une petite ruelle sombre, au creux d'une placette qui ne payait pas de mine, Léogan trouva la bouche humide et nauséabonde des égouts, une voûte à plein ceintre sous laquelle circulait une eau rare dont la surface était gelée. Il posa son pied dessus, et le givre craqua sous ses pas. Il se trouva bientôt à patauger dans une eau froide et sale, qui lui montait jusqu'à mi-botte, avec son guépard, Mejaÿ, qui marchait sur ses talons avec méfiance, et ils descendirent dans les boyaux de Hellas, éclairés seulement par l'énergie électrique qui crépitait dans le creux de sa main.
Néanmoins, ils purent bientôt progresser au sec, sur des pavés qui longeaient le cloaque, mais ils avaient suffisamment traîné dans la boue glaciale pour se transir de froid et empester le rat mort. Finalement, au bout d'un certain temps, il s'arrêta devant un petit conduit fermé par une grille, dont il fit fondre les barreaux rapidement, afin de s'y glisser à plat ventre, le visage marqué par une expression d'infinie lassitude.
C'était là un raccourci qu'il avait repéré quelques semaines plus tôt et scellé lui-même pour éviter d'être pris de court dans leur fuite. Il était malheureusement... Difficilement praticable. Il soupira un bon coup pour chasser sa longue tignasse noire qui lui tombait sur les yeux et commença à ramper, suivi par Mejaÿ qui poussait des grognements d'incompréhension et de protestation. Il avança péniblement pendant de longues minutes, alourdi par ses vêtements qui avaient au moins le mérite de protéger ses coudes et ses genoux pendant qu'il se traînait de tout son long sur les vieilles pierres du conduit, et qu'il commençait à maugréer tout seul comme il en avait l'habitude.

« Ha oui, pourquoi pas, tiens, les putains d'égouts. Sinon ce serait pas l'aventure, pas vrai ? Espèce d'enfoirés... vociféra-t-il dans le vide. J'vais vous dire ma façon de penser. Haha ! Oh écoute Léo, je t'f'rai colonel ! Colonel de mon cul oui. Grand maréchal des bourbiers nordiques... Commandant, haha, commandant d'un régiment de rats au garde à vous. En mission dans les égouts. Ce s'rait bête de pas... Rester dans le thème, ouais. Qu'est-ce que j'fous ici moi... » cracha-t-il en écrasant son visage brûlant contre la pierre froide du conduit. Il se sentait atrocement mal. Sa respiration était saccadée et il pensait sans cesse à Irina, qu'il laissait derrière lui après l'avoir vidée de ses forces, moribonde et fiévreuse, pour courir à travers toute la ville et ramper dans les égouts à la poursuite d'Elerinna et Orchid. Il poussa un grognement de rage et martela violemment son poing contre la pierre. Les os de sa main encore fragile, où commençaient à s'épanouir les bleus de ses multiples fractures désormais résorbées, s'entrechoquèrent et le choc fit vibrer son bras jusqu'à faire exploser une douleur lancinante dans son épaule.
« Oh j'en ai marre, mais j'en ai marre... » Quelque chose en lui était prêt à laisser tomber toute sa carcasse là et à l'abandonner à une crise de panique qui irradierait ses nerfs, flinguerait les morceaux fragiles de la résolution qu'il avait réussie à former et ferait exploser ce sanglot qu'il gardait enfermé depuis des heures dans son armure d'homme invulnérable. Sa gorge se dénoua légèrement pour aspirer un hoquet d'air putride. Derrière lui, Mejaÿ s'impatientait et donnait des coups de mâchoire oppressés à ses bottes. Léogan hocha la tête fébrilement et tenta de reprendre contenance en rassurant le jeune guépard d'une caresse télépathique évasive.
Il se concentra de longs instants pour calmer son rythme cardiaque, puis leva lentement la tête vers le bout de la canalisation où luisait doucement la lumière des grottes de Fellel. Ce n'était pas le moment de faiblir. Il prit une profonde inspiration et recommença à ramper sur ses coudes, les dents serrées. « Je jure que jamais plus... Jamais plus j'm'engagerai dans l'armée. »

Cette promesse grotesque le fit ricaner tout seul un petit instant, il se sentit friser l'hystérie et la pression retomba tout à coup. Il se focalisa sur l'épreuve physique qu'il devait mener à son terme dans l'immédiat et il banda ses muscles pour progresser plus rapidement dans le conduit, les yeux opaques et brûlants, fixés sur le trou qui déversait sur lui sa lumière crue et les conséquences imminentes des décisions qu'il avait prises.
Bien.
Il se traîna laborieusement sur une quinzaine de mètres, ralenti par l'épaisseur trempée de tous ses vêtements qui pesaient toujours plus lourd à mesure qu'il avançait et l'étroitesse du tunnel qui semblait toujours se rétrécir sur lui. Il n'avait jamais été particulièrement claustrophobe mais il devait bien avouer qu'il ne faisait pas son fier à l'idée de se coincer dans ce passage, de ne pas réussir à s'en extirper et de crever là comme une bestiole dans une souricière, candidat intéressant à l'expérience insensée qui consisterait à déterminer qui de l'hypothermie, de l'anémie, de la fatigue ou de l'asphyxie aurait le dernier mot de sa fantasque existence.

« Ma vie est bourrée d'expériences enrichissantes, après tout. Maintenant je sais ce qu'éprouve un lapin dans son terrier. Brillant... ! Non, vraiment, Léo, t'exagères... Toujours à... » Il posa une main sur le rebord extérieur du conduit, se contorsionna pour passer son deuxième bras au-dessus de sa tête, prit appui avec sa deuxième main, et se tira vers la sortie. « Hmmmf... » Et puis il se péta la gueule dans un couloir des grottes de Fellel. « Râler. »

Mejaÿ bondit souplement derrière lui et s'ébroua avec un grondement de mécontentement. Il lança un regard outragé à son maître indigne, qui s'était affalé contre un mur de glace, le souffle court, et qui ne daignait plus bouger, qui l'avait guidé sous terre dans un bourbier d'eau sale, puis dans un terrier ridiculement étroit, et les dieux seuls savaient où débagoulerait leur petite équipée dans les moments qui viendraient, ça n'en finissait plus ! Il était fatigué, lui aussi. Le climat de ce pays l'affaiblissait, il avait suivi Léo toute la journée aux quatre coins de Hellas, il avait dû se bagarrer avec un bipède pour garder son imbécile d'humain en vie, et il ne voyait pas le bout de cette nuit maudite, qu'ils passaient à crapahuter pour des raisons qui le dépassaient et qu'il s'agaçait à vouloir comprendre, alors que Léo lui avait promis qu'ils seraient bientôt dans le sud à se dorer la pilule aux soleils. Il le prenait pour en jambon. C'était pas en s'enfonçant comme des taupes dans le ventre de la terre qu'ils finiraient par déboucher à l'autre bout du continent, fini de rire !
Il flanqua un coup de patte dans le bras de son compagnon et frotta sa tête contre sa poitrine pour l'encourager à se relever, mais il n'écopa en retour qu'une caresse lasse entre les oreilles, avant que finalement ce fichu Sindarin ne fasse l'effort de se remettre sur ses deux jambes.

Ils marchèrent longtemps, éclairés par les crépitations bleutées qui germaient entre les doigts de Léo et qui remontaient brutalement dans son échine au milieu de ses spasmes nerveux. La faiblesse de son pouls lui donnait parfois un pic de vertige qui l'obligeait à arrêter nette la cadence d'enfer qu'il s'imposait, et l'essoufflait considérablement dans son effort. Mais il avait l'esprit clair. C'était tout ce qui comptait.
Et puis, au bout de vingt bonnes minutes de marche, il commença à percevoir le bruit sourd et lointain de la patrouille qu'il poursuivait depuis près d'une heure maintenant. Les miroirs glacés des grottes de Fellel réverbéraient la lumière de leurs torches dans une nuée de rebonds rayonnants qui parvenaient faiblement jusqu'à Léogan. Il gagna encore de la distance en pressant le pas, mais il éteignit avec soulagement la source d'énergie qui éclairait ses pas, pour se laisser guider par les lueurs incertaines qui brillaient au loin comme des lucioles bourdonnantes.
Il éprouvait un malaise de plus en plus vif à pister furtivement ses hommes dans les souterrains de Hellas. Car c'était ses hommes, là-bas, des types auxquels il avait commandé pendant un demi-siècle – pas eux personnellement, bien entendu, après tout ses effectifs avaient toujours été en majorité Terrans et leur espérance de vie ne leur permettait pas d'accomplir, malgré toute la bonne volonté du monde, un service de cinquante ans – mais enfin c'était ses types à lui et s'il avait l'habitude de leur raconter des cracs pour leur faire garder le moral, il n'avait aucune idée de la manière dont il devrait les embrouiller ce coup-ci.
Ce serait facile, sifflait une voix subtile dans sa tête. Il avait leur confiance, il suffirait d'improviser, de dire qu'Orchid leur bloquerait le passage d'une façon ou d'une autre et qu'ils perdaient leur temps à les pourchasser ici, qu'il valait mieux... Envoyer un message au corps territorial pour qu'il cueille les prêtresses renégates à la sortie. Ou mieux, qu'il y avait eu un contre-ordre. Bien, ça, un contre-ordre. Et s'il voulait, après tout, il pouvait le donner lui-même, ce contre-ordre, officiellement il était toujours leur chef.

Soudain, une clameur éclata en échos sauvages dans les galeries de glace. Léogan s'arrêta un instant et écarquilla les yeux de stupeur. Des bruits de cavalcades résonnaient de tous les côtés et surtout, il entendit la voix du major Erwin Baria, le pyromancien le plus doué de sa garde, un de ses meilleurs hommes, hurler au-dessus du capharnaüm :

« Reviens ! Reviens, idiote ! Non ne la suivez pas !
‒ Je ne la vois plus ! La gosse a disparu !
‒ HAAA ! »

D'autres cris répondirent au premier, ainsi que de grands fracas d'armes et de corps qui s'empêtraient et se brisaient au milieu du grondement des pierres qui se fissuraient, cédaient et s'éboulaient en cascade.
Un frisson de panique remonta en un éclair dans l'échine de Léogan. Il bondit et se précipita à l'aveugle dans la galerie.

« ARRÊTEZ, ABRUTIS, CE PASSAGE CONDUIT A UN PRÉCIPICE ! Solveig, qu'est-ce que tu fais ?! »

Mais nom de dieu, qu'est-ce qui se passait là-bas ?!

« SOLVEIG !
‒ PETITE REVIENS !
‒ SOLVEIG !
‒ ERWIN RESTE EN ARRIERE !
‒ SOLVEIG C'EST UN PIEGE ! 
‒ BARIA ! » hurla Léogan.

Il surgit comme un diable de sa boîte dans la caverne ovale qui devait faire le point de jonction avec son itinéraire de base, entre les deux hommes que le major avait réussi à contenir en arrière, juste à temps pour le voir s'engouffrer dans la bouche noire d'un couloir en pente raide en s'époumonant derrière Solveig.
Il l'entendit presque aussitôt tomber dans un bruit sourd et dégringoler dans un vacarme épouvantable sur la roche et la glace. Le cœur de Léo manqua un battement. Il dégaina sa dague à rouelles d'un geste vif et s'engouffra à son tour dans ce couloir mortel qu'il avait déjà inspecté des semaines plus tôt, et où il sauta d'un bond précis malgré l'obscurité épaisse. Il ne glissa pas dans la pente mais se réceptionna lourdement sur une plate-forme glacée où il attrapa une stalagmite d'une main et où il enfonça sa lame d'un envoi puissant du poignet.
Les clameurs s'étaient tues dans la galerie, on entendait plus que le bruit d'une respiration sifflante et des derniers petits éboulements qui résonnaient sinistrement dans le silence profond de la grotte. Léogan appela Baria de toute la force de ses poumons. Au bout de quelques instants une voix faible lui répondit et l'affolement qui l'avait mené jusqu'ici fit place à un calme très calculateur. Il fit naître quelques étincelles d'électricité entre ses doigts pour repérer le major dans l'obscurité. La pente de la galerie, très raide, bifurquait à droite sur un passage très étroit qui continuait dans le ventre de la terre, mais le couloir principal s'ouvrait en fait plus largement sur un précipice noir, au-dessus duquel Baria était suspendu, accroché à une saillie rocheuse.
Léogan, du haut de son promontoire, avisa d'une deuxième plate-forme plus bas, sur laquelle il pourrait atteindre le soldat et le tirer de son trou. Sans hésiter un instant de plus, il récupéra sa dague et bondit souplement sur l'avancée de glace, qui gémit lugubrement quand il s'y reçut. Il grimaça, les tripes tordues d'angoisse, et s'agenouilla pour tendre une main au major, qui leva la sienne pour tenter d'attraper les doigts de Léogan, à la lumière bleutée et vacillante de l'électricité qui courait sur son autre bras. Les deux hommes s'accrochèrent avec fermeté et Baria dut lâcher la pierre qui le retenait au-dessus du vide pour se laisser hisser sur le promontoire de glace.
Mais quand il dut soutenir d'un seul bras tout le poids du major, Léogan réalisa tout à fait sa bévue. Il pâlit brusquement et dut éteindre aussitôt leur seule source de lumière pour tendre son deuxième bras à Baria et ne pas le laisser glisser dans le précipice. Celui-ci leva aussitôt son autre main pour essayer d'attraper à tâtons celle de son supérieur qui calait ses bottes dans des cavités du mur pour ne pas tomber dans le vide. Un vertige effroyable lui faisait tourner la tête et il ne se sentait aucune force. Plaqué contre la glace, incapable de bouger, il poussa un grognement et chercha à s'agenouiller en tirant sur ses épaules, les bottes heureusement coincées dans la roche, mais décidément le soldat était trop lourd.

« Va falloir ralentir sur la blonde, major Baria... »

L'autre émit un petit ricanement désespéré et se trouva sans voix pour lui répondre. Ils étaient tous deux paralysés dans le noir et Léogan respirait de plus en plus difficilement, les membres tendus par l'effort. S'il ne le remontait pas tout de suite...
Il ferma les paupières vigoureusement, serra les dents et tira à nouveau sur les muscles de son dos, sur ses épaules, sur ses avant-bras douloureux, sur tout ce qui lui permettrait de se redresser et il se sentit enfin, très lentement, quitter le contact roide de la glace. Baria s'élevait laborieusement dans les airs et bientôt, il put s'accouder sur le promontoire et Léogan, terrassé, n'eut plus qu'à l'aider vaguement à se hisser complètement à ses côtés. Enfin, ils s'effondrèrent tous les deux contre le mur de la galerie et entreprirent de retrouver leur souffle.

« Baria, mon vieux, s'étouffa Léo, dans une quinte de toux sèche, me refaites jamais ce coup-là, je vous tuerais. Vous avez... Vous avez votre dague à rouelle sur vous, pas vrai ? »

Près de lui, son subordonné laissa soudain échapper un sanglot. Léogan se souvint brutalement de la raison pour laquelle il s'était précipité sans réfléchir dans le tunnel, il se pétrifia d'horreur.

« Solveig, gémit-il, d'une voix blanche, Solveig, elle est... Je ne comprends pas, je ne comprends... »

Léogan posa une main hésitante sur l'épaule du garde, dans la nuit du précipice, et murmura avec douceur, mais néanmoins d'un ton insistant :

« Il n'y a rien à comprendre, Baria, reprenez-vous, il faut remonter et je ne pourrais pas...
‒ Solveig...
‒ Major, si vous vous magnez pas le tronc, je vous flanque dans le vide, ce sera toujours plus pratique de remonter tout seul ! vociféra Léogan, dont les nerfs écorchés s'enflammèrent tout à coup.
‒ Oui... Oui, colonel.
‒ Donnez-moi votre dague. »

A la lumière bleue de ses mains, il se releva et s'étendit de tout son long pour planter la dague de Baria dans le mur de glace, à mi-distance entre les deux plate-formes qui permettaient de rejoindre la caverne ovale. S'assurant de la solidité de sa prise improvisée, il déglutit, prit un peu d'élan et bondit. Son premier saut, court, lui permit de reprendre appui d'un pied sur la dague et de se projeter sur le promontoire supérieur où il s'accrocha au moyen de sa propre lame. Lorsqu'il eut montré l'exemple, il la laissa tomber aux pieds de Baria, qui n'eut plus qu'à l'imiter, et, après un deuxième saut, moins périlleux, ils se retrouvèrent finalement en haut de la pente raide qui avait précipité le reste de la patrouille dans les abîmes. Baria avait le visage ravagé, Léogan était pâle comme un linge.

« Qu'est-ce c'est que cette histoire de mouflet, parvint-il à dire, cependant, d'une voix rauque, c'est pas après Elerinna Lanetae que vous étiez censés courir ?
‒ Elle a enlevé une gamine au temple... répondit faiblement le major, en tendant une main vers l'un des ses subordonnées pour recevoir une nouvelle torche.
‒ Oh misère.
‒ ...on a assimilé ça à une prise d'otage, mais apparemment elle l'utilise aussi comme bouclier humain et comme leurre. Mais colonel, objecta-t-il soucieusement, tandis qu'il retrouvait les deux hommes qu'ils avaient laissés derrière eux dans la grotte ovale, comment vous êtes arrivé là, le lieutenant Arthwÿs avait dit...
‒ Oui, je sais, j'étais presque mort, mais j'vais mieux, alors on va pas tailler une bavette pendant trois quarts d'heure, il faut sortir d'ici.
‒ Vous voulez laisser fuir cette garce ?
‒ On ne peut ni les retrouver ni les rattraper par les grottes, assura Léogan, incapable de le regarder en face. Il y aura d'autres pièges. Nous ne sommes que quatre.
‒ Elle n'a que sa Zélos avec elle ! rugit Baria, avec un sursaut de férocité, les yeux brillants d'une cruauté avide de justice. Solveig est morte, je veux la peau de la Lanetae et de sa chienne, elles doivent payer ! » Il s'apprêtait à s'enfoncer dans la troisième galerie, en faisant signe aux deux autres de lui emboîter le pas, quand il s'immobilisa subitement, blême à son tour, pour se tourner vers Léogan. « Mais, attendez...
‒ Baria, répéta-t-il sèchement. Faites demi-tour, c'est un ordre.
‒ ...attendez je ne crois pas avoir précisé avant ça que cette catin était accompagnée, colonel. 
‒ … »

Vidé de toute énergie, l'esprit lourd, Léo se figea devant son major, cherchant vainement ce qui dans ses paroles avait pu le trahir. Baria le scrutait, la figure brûlante de fureur, et il voyait dans ses yeux la fournaise de sa colère qui enflait de plus en plus et semblait sur le point de lui exploser à la face. Son long silence passa sans doute pour un aveu pour le soldat qui poussa un cri de rage. Pendant ce temps, Mejaÿ venait se couler dans les jambes de son maître, le poil hérissé, et montrait les crocs tandis que Léogan reculait d'un pas, le regard fiévreux, et cherchait à gagner du temps.

« C'est vrai, acquiesça-t-il avec froideur. Une merveilleuse chose que la hiérarchie du corps prétorial, n'est-ce pas, Baria ? Vous me demandez si je suis dévoué au temple ou à Elerinna Lanetae, c'est ça ? La seule question que vous auriez dû vraiment vous poser, c'était si Elerinna Lanetae était dévouée elle-même au temple – enjeu déjà plus pertinent, quoi que son procès et sa fuite y aient répondu avec... Le mérite d'une grande évidence, acheva-t-il, en enroulant lentement ses doigts sur la garde de sa dague à rouelle.
‒ Ordure... siffla Baria, le visage décomposé et la voix tremblante de révolte et de dégoût, avant de tenter de dégager Léogan d'un geste violent. Laissez-moi passer, vous ne pouvez pas m'en empêcher, je vais... »

Léogan commença à chanceler mais il se rétablit en le repoussant en arrière d'un coup d'épaule brutal. Il leva la lame de sa dague sur la gorge de son ancien major qui s'immobilisa en grinçant des dents de fureur. Son regard trahi lui transperçait la poitrine.

« Vous n'en ferez rien, souffla Léogan, lentement, restez en arrière. »

Il recula lui-même de quelques pas vers le passage où Orchid et Elerinna s'étaient engouffrées un peu plus tôt, comme un félin acculé, les épaules voûtées et prêt à riposter à la moindre attaque des trois hommes qui lui faisaient face. Ce n'était pas bon du tout. Ils se scrutèrent de longs instants, cherchant une ouverture dans la posture de l'ennemi, la main sur la garde de leurs épées, progressant lentement vers le couloir à mesure que la pression montait. Les yeux de Léogan volaient de tous les côtés, en quête du moindre élément dont il pourrait tirer parti pour sauver sa peau. Mejaÿ feulait près de lui, les babines retroussées, mais il lui intima par télépathie de rester tranquille. Son regard s'accrocha soudain à un bloc rocheux au-dessus de sa tête, à l'instant où il passait dans le couloir, plus étroit que la cavité ovale où les trois soldats auraient pu avoir l'avantage s'ils avaient eu l'intelligence ou le courage de l'attaquer au moment opportun.

« Et dire que c'est avec moi que vous avez fait vos classes... » les nargua-t-il d'un ton de professeur exaspéré, en posant le pied à l'endroit qu'il avait repéré.

Dans un râle de colère, le petit seconde-classe du trio se jeta sur lui en tirant son épée, mais Léogan lui rentra dedans avant qu'il n'ait eu le temps de défourailler et lui flanqua un grand coup de coude dans la mâchoire. Le soldat recula avec surprise, les yeux captivés par la lumière de la dague de son ancien colonel et celui-ci en profita pour le repousser de l'autre bras avec une décharge électrique qui le propulsa sur son compagnon, tandis que Baria les bousculait avec un juron pour fondre sur lui. Sans prendre la peine de dégainer, il attrapa Léogan par le col et s'abattit de tout son poids sur lui. Trop faible pour résister au plaquage, il s'écroula sur la glace en laissant échapper sa dague, tandis que le major s'écrasait sur lui sans plus d'égard pour sa torche qui roula aussi par terre. Le poing de Baria lui percuta le front dans un impact sourd et sa tête se fracassa sur le sol. Sonné, il écarquilla les yeux et ne vit plus rien pendant un petit moment, du moins jusqu'à ce que le poing ne se rabatte sur son arcade sourcilière et qu'une myriade de points rouges ne vienne clignoter sur ses rétines. Les bras tremblants, il plaqua ses mains sur la poitrine du soldat pour le repousser. Il n'eut la force que d'en venir à ses derniers retranchements d'anguille prise au piège et renforça son appui par un éclair d'énergie électrique qui tout à coup précipita Baria deux mètres en arrière.
Léogan se releva précipitamment et tituba sur place une seconde ou deux, tandis que son major gémissait sur la glace, les membres encore parcourus d'une décharge qui mettait du temps à s'évanouir. Lui, ne laissa pas le temps au troisième soldat de se résoudre à tenter également sa chance, il se jeta à l'aveuglette sur une cavité dans le mur, pile sous le bloc rocheux maintenu en équilibre au-dessus de sa tête, et il en tira une corde qu'Orchid avait savamment attachée à une pierre massive qui en s'écroulant entraînerait la chute des autres.
Il s'arc-bouta devant les yeux ébahis de ses trois hommes, Baria jura, le dernier soldat s'élança, lui crut ne jamais réussir à bouger cette foutre de pierre, mais, dans un dernier effort, tournant le dos aux gardes et tirant la corde sur son épaule, il perçut enfin le bruit du roc qui cède, qui gronde et s'effondre en tempête. Au milieu des nuages de poussière, il entendit le major hurler à ses hommes de rester en arrière et le plafond du couloir dégringola à toute vitesse entre lui et eux. Lâchant sa corde dans une dernière étincelle de lucidité, Léogan ne resta pas longtemps penaud face au cataclysme qui menaçait de lui tomber sur le coin du nez. Il ramassa la torche de Baria et sa dague, refit volte-face et bondit en avant alors que tout le passage se détruisait comme un jeu de dominos sur ses talons.

Il courut à s'en déchirer la poitrine, le visage en feu, sous une grêle de cailloux qui lui pleuvaient dangereusement sur la tête, et se mit à couvert sous ses bras tout en suivant son guépard qui filait dans le couloir à une vitesse folle. Il courut pendant un temps qui lui sembla une éternité, étouffé par la poussière, les poumons secoués par la toux et les abdominaux labourés par des points de côté de plus en plus lancinants. Et puis, soudain, le couloir se rétrécit en descendant en pente raide, son plafond se fit plus bas et, harassé et perclus de douleur, il vit dans l'étranglement subit de la grotte une chance ultime de salut. Mejaÿ s'y jeta sans méditer davantage qu'au pressentiment que son maître lui transmettait et Léogan, derrière lui, glissa sur ses bottes et se laissa tomber dans la pente avec la précision presque aveugle d'un homme qui avait fait la route tous les jours depuis des semaines – il aurait pu tout aussi bien le faire les yeux bandés. Il roula sur lui-même et enfin, dans un dernier coup de tonnerre qui ébranla le petit conduit où il s'était réfugié, une pierre massive s'écrasa sur le trou qu'il venait d'emprunter. Allongé sur la glace, enseveli sous une épaisse couche de poussière, de givre et de graviers, Léogan écouta la catastrophe toucher à sa fin dans les grottes de Fellel.

Le cœur battant à la chamade, les oreilles remplies d'un bourdonnement qui ne s'arrêtait plus, il resta assommé par terre un petit moment. Ses poumons se remplissaient d'un air froid et minéral, chargé d'un grain désagréable qui lui piquait la gorge, irritait sa poitrine et le secouait d'une toux rauque. La respiration lui revint laborieusement et il réussit à cracher un peu de salive lourde de poussière et à s'ébrouer faiblement.

« J'suis dans vot' camp... Bande de cons... »

Naturellement, il savait bien qu'il ne pouvait pas en vouloir à Baria. S'il lui avait dit la vérité, le major aurait certainement volé à son secours, il l'aurait même probablement aidé à mener Elerinna au camp des Lanetae pour négocier la cessation des hostilités, dans l'espoir que toutes ces menaces de guerre n'aient que l'effet d'un pétard mouillé. Mais Baria était un homme bien et un type rangé, il ne pouvait pas décemment lui demander de ruiner sa carrière et de risquer l'exécution pour haute-trahison pour Elerinna, surtout après ce qui était arrivé au sergent Solveig Vestri.
Il devinait l’œuvre d'Orchid derrière ce traquenard rusé et sans scrupule – ce n'était sans doute pas la si douce Elerinna qui aurait eu l'idée de se servir de la gamine pour gagner du temps, en fait il les devinait d'ici, les mièvres raisons qui l'avaient poussée à enlever cette enfant – et la présence du piège dans la galerie qu'elles avaient empruntées avec lui, et qu'il avait déclenché lui-même, disait bien qu'elle n'avait improvisé cette embûche que pour lui permettre de fuir derrière elles. Là, avachi sous les débris de la grotte effondrée, Léo prenait peu à peu conscience que s'il y avait quelqu'un à qui reprocher la mort de ses hommes, c'était lui, lui, ses plans foireux et tous les choix contradictoires qu'il avait faits ces dernières heures. Il ne se souciait pas de savoir si la fille avait survécu ou non, à vrai dire, ce n'était pas son problème, la vie de Solveig Vestri et d'Erwin Baria, et de ces autres gardes qu'il avait entraînés, protégés, reconnus, gradés, et qui étaient morts parce qu'il avait choisi entre eux et Elerinna son ancienne maîtresse, valait infiniment plus à ses yeux. Il était responsable de leur fin.
Non décidément, il ne pouvait pas en vouloir à Baria. A vrai dire, il ne pouvait même pas dire en toute bonne foi qu'il était dans le même camp que lui.

D'un coup de manche fébrile, il essuya la sueur, la poussière et le sang de son visage couvert des ecchymoses qu'il avait héritées du major et d'Irina et il se redressa sur ses coudes. Il était dans son propre camp. S'il arrivait au bout de ce qu'il voulait faire, si ça marchait, il n'y avait rien à regretter. Alors il faudrait à tout prix que ça marche.
La respiration saccadée et irrégulière, il se releva et courba l'échine sous la voûte basse de la galerie pour reprendre sa progression. Il rangea sa dague à rouelle à sa ceinture, ramassa sa torche, et marcha derrière Mejaÿ qui le surveillait avec inquiétude de ses yeux jaunes et luisants.
Il pressa le pas. Sa course dangereuse dans les boyaux lui avait sans nul doute fait gagner du temps, mais il était encore en retard et il devait les rattraper avant qu'elles ne fuient sans lui dans le désert de glace. Il savait que si Orchid se sentait trop pressée par l'urgence, c'était ce qu'elle ferait.
Qui ne tient pas sa place... Reste sur place. C'était un credo qu'il ne reniait pas lui-même.

Les grottes s'élargirent et il fut enfin en mesure d'avancer aussi vite qu'il le souhaitait – du moins autant que ses forces le lui permettaient. Il repérait rapidement, en courant presque à travers les galeries, glissant avec précision sur la glace dans les virages, les fausses pistes qu'Orchid avait laissées sur son chemin mais le trajet était si bien imprimé dans son esprit qu'il ne s'arrêtait pas un instant pour douter sur les traces et tergiverser sur la route à emprunter.
Il marcha en équilibre sur une bande de glace étroite au-dessus d'une crevasse profonde, bondit, se rétablit et repartir au quart de tour. Ses sens étaient engourdis, il avait l'impression d'avoir la tête enfoncée dans le heaume d'une armure, mais il ne s'en préoccupait pas, il était bien trop concentré à rester en équilibre sur ses jambes. Aussi lorsqu'Orchid le cueillit tout à coup au détour d'un couloir, il ne perçut même pas sa présence et lui rentra dedans violemment. Un sursaut tira ses épaules en arrière quand il s'aperçut qu'elle pointait sa lame sur sa gorge, il trébucha et s'écrasa en glissant contre le mur de la galerie.
Immobile, le souffle court, il cilla pour mieux distinguer les traits fins mais austères de la Zélos, sous la nuit profonde de ses cheveux. Il tenta de lui sourire pour marquer son soulagement, mais le résultat fut assez crispé, tandis qu'il cherchait à retrouver ses constantes. Une lueur de sa vieille espièglerie rejaillit faiblement dans son regard.

« Hé bien, encore un centimètre et... J'espère que vous ne le regretterez pas. » plaisanta-t-il, à mi-voix.

Mais la jeune femme s'apprêtait à saisir déjà la torche qu'il portait à la main, avec la même efficace pressée que d'usage, pour partir fermer le passage que Léogan avait dû faire ébouler dans l'urgence. Il recula le feu d'un geste vif et posa une main apaisante sur l'épaule de sa partenaire qui, de toute évidence, après avoir dû gérer la fuite dans les tunnels seule avec une grande dame bavarde et une petite fille paniquée, s'était mis les nerfs à vif.

« Orchid, murmura-t-il, baissant légèrement la tête pour la fixer de ses yeux sévères dont la force et la résolution exerçaient un magnétisme rassurant. Du calme. Tout va bien. On ne laisse plus personne derrière, maintenant. On ne peut nous suivre, je m'en suis assuré. Pas besoin de plus de sacrifice de votre part pour aujourd'hui. Faites-moi confiance, venez. »

Après avoir prononcé ces courts ordres, avec une mesure pleine de précaution, il referma légèrement sa main gantée sur son bras pour l'entraîner avec lui vers l'avant. Il la relâcha sans tarder quand elle se décida à marcher à son rythme et il tenta de maintenir son pas à bonne allure pour ne rien laisser voir de sa faiblesse, quoi que le voir porter une torche plutôt que d'user de ses ressources magiques constituait un indice notoire. Mais il ne toucha pas un mot à ce sujet et continua à progresser à grandes enjambées, Mejaÿ sur ses talons, pressé d'en finir avec cette expédition souterraine éprouvante.
En même temps, il ne pouvait s'empêcher de lancer quelques coups d’œil furtifs à Orchid, le cœur lourd de suspicions et d'un sentiment de trahison étouffant. Bientôt il devrait faire face à Elerinna, pour qui il avait tout laissé derrière lui, à toutes les manigances qu'elle n'avait pas honte d'avoir menées dans son dos et qui affichait maintenant la vérité avec indifférence. Il avait la sensation extrêmement dérangeante de s'alourdir du poids dont elle se délestait toujours pour pavaner avec sa légèreté et son air mutin inaltérables, tandis qu'il devenait pire que moins que rien – un être minable et dégoûtant, une chose laide qui buvait comme un trou, s'oubliait dans la drogue, dormait dans un cagibi insalubre, une créature méconnaissable, vide et exsangue.
Il s'arrêta brutalement, les yeux pleins de feu et de fièvre, et se tourna soudain vers Orchid, qu'il dévisagea avec une intensité délirante.

« Dites, avant... Vous étiez au courant, vous...? Ou c'est juste moi... ? » Ou c'était juste lui, qu'on avait laissé sur le bord de la route parce qu'on ne savait plus que faire de sa carcasse moribonde ? Ça prenait trop de place peut-être ? Ça encombrait, c'était pas pratique ? Trop usé, au bord de la fin, ça sentait déjà les ordures et le sapin ? Il scruta farouchement le faciès grave de la Zélos et il sentit au fond de lui gronder ce monstre de fureur et de colère qui lui donnait envie de sauter à la gorge du monde entier, et de lui déchiqueter la trachée à elle aussi, qui savait sans doute depuis leur rencontre ce qu'il avait ignoré tous ces mois où il avait rêvé de partir et de se reconstruire. « Et vous... vociféra-t-il. Vous êtes prête à faire la guerre pour elle ? »

Un rictus de mépris, réel cette fois, crispa ses traits fatigués et blêmes, jaunis comme du vieux parchemin qui se froissait. Quand il pensait à tout ce qu'il lui avait avoué dans son salon cette nuit-là, au soutien un peu brut de décoffrage, mais rassurant, qu'il avait cru voir en elle, aux belles paroles qu'elle lui avait dites...
Ha, oui... ! Et elle avait osé lui soutenir que son pari était insignifiant, pour mieux cacher qu'elle n'était qu'une esclave sous ses artifices de liberté. Elle avait choisi naïvement ses chaînes, elle se targuait, avec cette prétention insupportable, qu'elle avait obtenu la clef en sus et qu'elle s'en servirait quand elle le déciderait, ha ! Et elle était là, encore avec lui, après avoir écumé les bas-fonds de la ville, enchaînée à lui comme à un boulet, elle était encore là, inchangée, butée comme au premier jour, dans l'obscurité de ces grottes où elle suivait sa maîtresse jusqu'à un point de non retour, loin de cette société humaine avec qui Elerinna avait prétendu la rabibocher ! Et toujours libre, pas vrai ! Tout ça n'avait aucun sens !
Ha, la brave petite ! Elle se bannissait, elle se faisait hors-la-loi, elle coupait tous les ponts qu'elle s'était acharnée à reconstruire ici, elle brûlait toutes ses cartouches pour Elerinna, rien que pour Elerinna, mais après tout, elle le faisait librement, alors c'était pour le mieux ! C'était pour la bonne cause, comme on dit, oui ! Admirable !

« Je suis une ignare de Zélos mais qui sait que la grande prêtresse de l’ordre a une vision. Quelque chose qui nous dépasse vous et moi mais que j’ai choisi, malgré vos sarcasmes de servir ! Que cette vision la quitte ou qu’elle en change… Je ne serais plus obligée de rien… »
C'était ça, la vision qu'elle servait, en vrai ? Hé bien elle n'avait qu'à faire ça, puisque c'était ce qu'elle voulait ! C'était ce qu'elle aurait ! La guerre, avec tout son cortège d'atrocités, où elle pourrait exercer les seuls talents dont elle croyait disposer ! « Je ne fais pas QUE trucider des gens »,  qu'elle disait, l'innocente, et avec quel aplomb ! C'était la meilleure de l'année. « S’il faut le faire, cela ne me pose pas de problème si c’est pour servir un objectif supérieur… » Et à son baratin, elle y croyait ?! Foutue idiote ! Tête de nœuds, empaffée ! Eh bien on allait en manger encore, de l'objectif supérieur, on allait noyer le poisson avec, puisqu'il était si délectable, ce fantôme odorant mais seulement volatile qui relevait le goût de cendre du gigantesque désastre où ils couraient se vautrer tous les trois !
Mais elle allait encore lui cracher « laissez tomber ! » – parce qu'il ne pouvait pas comprendre, hein ? Personne ne pouvait comprendre Orchid Orcirdr qui marchait la bouche en cœur dans des tunnels glacés derrière Elerinna Lanetae pour se jeter dans la première guerre venue. Personne, et pas même l'intéressée principale, à coup sûr.
Alors avec un grognement de rage, Léogan porta sa main à ses tempes, où se fracassait l'émeute épaisse de son sang, et il se détourna brutalement de la jeune femme pour repartir en avant, sans plus le moindre espoir de l'entendre revenir à la raison.




Dernière édition par Léogan Jézékaël le Lun 23 Mar - 14:35, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Dim 22 Mar - 16:00

Les narines de la Zélos se plissèrent elle ne savait pas trop par où était passé le Sindarin, mais les odeurs qu’il charriait avec lui, lui en donnait une petite idée : égouts, cimetière à rongeurs, atelier de potier. Elle le regarda des pieds à la tête sans pouvoir retenir un petit sourire amusé. Elle savait, depuis leur mission commune, qu’il n’était pas du genre à se formaliser à traîner dans les lieux les plus sordides, mais il était tout de même du peuple canopéen et cela l’amusait toujours d’imagier ce peuple descendre de son raffinement supposé pour dégringoler jusque dans la fange du commun des mortels. On a les petits plaisirs qu’on peut… Mais elle ne s’attarda pas sur la mise défraichie de son complice de circonstance ni même à répondre à son trait d’humour. Elle aurait eu bien du mal d’ailleurs à répondre de façon détachée. Outre qu’elle avait appris à accorder une certaine estime au colonel, elle ne savait pas trop ce que savait le Sindarin des projets de la grande prêtresse, enfin celle qu’elle continuait à considérer ainsi malgré son état de fugitive. Sa mine austère habituelle était le meilleur rempart à l’expression de la gêne causée par la sensation de trahir quelqu’un qui avait fini par mériter sa confiance.

Un feulement lui indiquait sur le côté la présence d’un félin. Elle tourna légèrement la tête pour identifier l’animal qui accompagnait Léogan. Un guépard ! Il devait adorer la température de l’endroit !... Autre problème, le loup qui attendait à la sortie. Si un autre félin lui aurait fait craindre pour son compagnon des steppes, le guépard avec sa fine morphologie et ses griffes non rétractiles comme le reste des félidés risquait de faire les frais d’une confrontation violente si on n’y prenait garde.
Elle remit sa lame au fourreau et indiqua du pouce au-dessus de son épaule :

« Il y a un loup à la sortie… »

Puis reposant les yeux sur le nouvel arrivant et distinguant les stigmates de blessures encore fraiches, celle qui avaient eu le temps de recevoir des soins et les plus récentes, enfin toutes celles que la poussière collée par la sueur lui laissait le loisir d’observer.

« Vous tiendrez le coup ? »


Apparemment oui et déjà il l’attirait sur le chemin en direction de la sortie alors qu’elle laissait traîner un regard vers l’arrière, tout juste rassurée par les paroles de Léogan. C’était insensé comme cet homme aux apparences si délicates pouvait encaisser les coups et les revers et continuer à aller de l’avant. Cela faisait sans doute parti de ce qui l’avait fait monter dans l’estime de la Zélos. Pas le genre à s’apitoyer sur lui tant que le travail n’était pas achevé… Elle plissa les yeux pour l’observer plus en détail alors qu’ils marchaient avec la même détermination. Les questions se bousculaient dans son esprit dans un ordre sur lequel elle n’avait pas d’influence.

*D’où vient-il ? Du monastère bien sûr mais comment ?... Le passage ? Condamné vraiment ? Qu’a-t-il fait tout ce temps ? Pourquoi Igrim est-elle si suspicieuse ?*


La suspicion, la méfiance, voilà qui l’avait gardée envie toutes ces années et c’était comme une seconde nature et même le colonel qui n’avait jamais failli jusqu’à présent en faisait les frais. Elle se sentait un peu injuste à son égard, mais elle ne pouvait écarter le fait qu’elle ne le connaissait pas si bien que cela et que…
Elle essaya une nouvelle fois de chasser ses pensées inquisitrices mais ces pensées semblaient être partagées. Elle s’arrêta face au colonel qui avait stoppé brusquement sa progression. Rien qu’à son regard halluciné, elle sut que la confrontation n’attendrait pas qu’ils aient rejoint Elerinna. D’un autre côté c’était aussi bien. Il y avait sans doute des choses dont il valait mieux qu’elle ne soit pas le témoin.

« Dites, avant... Vous étiez au courant, vous...? »

On y était et elle se sentit soulagée de pouvoir lâcher ce qu’il semblait de toute façon déjà avoir compris. Elle lui rendit son regard et y afficha toute la franchise teintée de défi qu’elle allait donner à ses propos dût-il penser qu’elle l’avait trahi :

« Igrim ne sait pas ce que Léogan savait. Il a participé à la guerre depuis longtemps. La guerre qu’Elerinna mène nous la menons depuis que nous sommes à son service. Aujourd’hui elle est obligée de prendre une autre dimension. Alors oui il y a des troupes à sortie de cette grotte et oui il y aura des morts »

Elle aurait pu ajouter qu’elle espérait que le Sindarin ne soit pas du nombre des victimes et qu’elle devait toujours craindre que l’armée Sindarine ne soit pas au rendez-vous mais elle se doutait qu’il n’en avait rien à faire. Ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Elle aurait pu lui rappeler qu’en temps de crise, le secret était la meilleure façon de ne pas être trahi volontairement ou non. Il le savait mieux que personne.

« C’est juste un changement d’échelle. La vipère et ses manigances ne lui ont pas laissé le choix. »

Cette vipère qui s’était servie de basse manœuvre, de calomnies, elle le savait, pour retourner l’ordre contre sa première sœur ! Lui demanderait-il aussi des comptes pour tout cela ? Lui dirait-elle qu’elle avait refusé la main tendue qu’Elerinna lui proposait il y a de cela pas si longtemps ? Mais le colonel de la garde prétorienne ne demande pas de compte à la grande prêtresse. Il obéit. Ce n’est qu’une fonction comme une autre surtout pour un être dont tous les idéaux ont expiré au fil des trop longs siècles qu’il a passé à arpenter ce monde. Il avait de la colère, de la rancœur son amour propre avait été blessé par une détention d’information que lui-même aurait approuvée ?

« Vous-même ? Etes-vous là en tant que colonel de la garde prétorienne ou comme allié d’Elerinna Lanatae ? Avez-vous déjà cru en ses projets ou était-ce juste une occupation comme une autre ? »


Elle savait que quelque part se cachait des tiraillements dans l’esprit de l’homme qui lui faisait face, qu’il soit colonel ou sindarin, philosophe ou voyageur, guerrier ou collectionneur de plantes. Serait-il capable de les mettre sur la table, de les avouer?
Et il lui tournait le dos comme pour lui marquer son ultime mépris. Elle connaissait ça par cœur, mais là dans ce tunnel, il n’irait pas plus loin. Elle le rattrapa par le bras et le plaqua à la paroi au mépris du danger que pouvait représenter ce guépard ridicule. Elle prit un ton grinçant et ciglant :

« Ne me dites pas que vous étiez naïf au point de croire qu’elle renoncerait à ses idéaux ! Que vous ne saviez pas que lorsqu’on est soldat on fait la guerre ! Vous étiez prêt à la faire non ? Vous l’avez faite ! »

Puis elle se radoucit.

« Mais vous êtes peut être fatigué… Vous n’y croyez peut être plus et qu’importe si la si belle duchesse maintien encore ses sœurs dans la croyance que la déesse exige d’elles autre chose que de soigner les gens. Qu’importe si tous les puissants s’accaparent honneurs et richesses au détriment de ceux qu’ils sont sensés servir. Qu’importe tout ça n’est-ce pas ? »

Elle le relâcha lentement.

« Aujourd’hui, il faudra se compter… »


Cela ressemblait à un ultimatum, mais il ne venait pas d'elle mais bel et bien de la marche des évènements qui allaient les entrainer autant qu'ils allaient les modifier de leur présence et du rôle qu'ils y joueraient. Dans quel camp pourrait-on compter le colonel ? Rien qu’à l’usage du terme colonel, Igrim se disait qu’il ne serait pas du côté qu’elle espérait. Elle se demandait juste pourquoi il était là et un espoir de pouvoir le mettre au nombre de ses amis d’Elerinna continuait de briller faiblement… Il avait peut être compris que le fin justifiait parfois les moyens et sa mauvaise humeur n’était que le dépit de devoir en passer par là, dépit qui les saisissait tous lorsque cette extrémité devait être atteinte… Elle ne formula pas de question plus directe. Il avait bien le droit de tergiverser, d’hésiter, le temps de rejoindre Elerinna… Elle devait se rendre à l’évidence, en peu de temps, si les deux protagonistes n’étaient pas encore devenus frères d’arme ils avaient partagé bien plus que deux simple connaissance de travail. Elle serait chagrinée de devoir combattre le colonel tout d’abord parce qu’il était un adversaire redoutable et ensuite parce que l’estime qu’elle lui portait ne pouvait envisager sereinement de peut-être un jour être obligée de mettre fin à ses jours…

Elle reprit alors son chemin laissant le choix à Léogan de la suivre ou de lui répondre da la questionner encore comme il savait si bien faire même si les choses depuis leur conversation dans son cagibi de luxe avaient bien changé ne serait-ce que parce que ce qui était en partie un jeu était devenu d’une tragique impériosité. Leur marge de manœuvre était des plus réduites. Elle savait que chacun de leur pas leur amenuisait encore les options qui leur restaient pour tracer un chemin dans l’histoire Cimméria et peut être de tout Isthéria.


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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Quelles journées!   Lun 23 Mar - 3:29

« Léogan ne savait rien d'autre que les mensonges qu'on s'est donné la peine de lui dire... » répartit-il aussitôt avec acidité en reproduisant la formulation d'un ton sec et agacé.

Voilà, ça y est, ça commençait sérieusement à l'énerver.
Elle était au courant. Depuis combien de temps, il l'ignorait. Mais elle était au courant et à lui, on avait menti. Et c'était reparti, naturellement, elle défendait la position de sa maîtresse avec son obstination habituelle, qui ne souffrait pas du moindre doute ni de la moindre contestation de principe, elle lui fonçait dedans les yeux bandés, et annonçait avec la solennité expéditive d'une femme d'action à un naïf sorti de sa tour d'ivoire, que oui, il y aurait des morts et que bordel, cette guerre imminente était nécessaire !

« Eh bien je n'en veux pas ! » s'écria-t-il d'une voix puissante, qui roula et résonna dans les galeries de glace dans un grondement grave. Ses prunelles et ses iris noirs, rivés sur Orchid, étincelaient de rage, traversés d'orages redoutables, de fournaises atmosphériques et de pluies glaciales. Il n'avait pas le souvenir d'avoir perdu le contrôle à ce point face à elle, mais s'il avait fait beaucoup d'efforts jusqu'ici pour ne pas exploser, toutes les naïvetés qu'elle lui jetait à la figure mettaient doucement le feu aux poudres et il n'y avait pas grand-chose qu'il puisse faire pour arrêter la catastrophe. « Voilà, c'est dit. Je ne veux pas que ça se produise. Et c'est sûrement pour ça qu'on m'a raconté des craques et qu'on m'a baladé comme un âne ces derniers mois... 'Hé Léo, si ça tourne mal, imita-t-il, la voix emportée dans un débit frénétique, prévoie donc un plan pour nous amener Elerinna à Inoa ! Au cas où, on t'y attendra avec une petite équipe pour la faire sortir clandestinement du pays et lui sauver sa peau !' Très bien, oui d'accord ! Les gens autour d'elle n'ont aucun talent pour ce genre de magouilles. Alors je le fais, ça a toujours été mon rôle... » grinça-t-il désagréablement, son visage douloureux fixé sur le sol sous sa tignasse crasseuse, les dents serrées. Et soudain il se redressa, le bras appuyé sur la garde de son épée, et éclata d'un rire nerveux qui secoua ses épaules de spasmes. « Salut le pigeon ! » s'exclama-t-il, avec un geste de garde à vous militaire bâclé.

Cependant, l'attaque qu'Igrim porta à Irina eut sur lui comme l'effet d'une décharge qui l'aurait traversé de part en part. Aussi vif et brutal qu'un fauve qui fond sur sa proie, il bondit sur la Zélos comme un dément, serra sa main sur sa gorge, et la plaqua violemment contre le mur, avec une force qu'on ne lui aurait sans doute même pas soupçonnée s'il avait été en pleine possession de ses moyens.

« Si vous tenez à la vie, siffla-t-il entre ses dents, n'insultez jamais plus Irina Dranis devant moi... Vous ne savez rien d'elle. Tout ce que vous pensez connaître à son sujet a été vomi par une bouche d'égout dégueulasse. » vociféra-t-il, le regard rutilant de férocité. C'était plus qu'il ne pouvait en supporter. Il ne fallait pas qu'elles parlent d'Irina – Elerinna comme Orchid – il ne fallait pas qu'elles le fassent ou il perdrait les pédales. Il ne leur laisserait pas la moindre petite chance, il ne les autoriserait pas à cracher des couleuvres à son sujet, alors qu'il l'avait sacrifiée pour couvrir leur fuite... Il les tuerait. Il prit une profonde inspiration, le souffle court, et sa faiblesse eut brutalement raison de sa sauvagerie. Il relâcha Orchid et détourna la tête avec gêne, pour murmurer sans conviction : « Oui, les menaces de mort, je sais en faire aussi. »

Il s'écarta d'un pas malhabile et lui jeta presque un regard d'excuse. Après tout... A ses yeux, ils étaient sans doute censés partager la même haine pour cette rivale victorieuse qui avait eu gain de cause au procès – n'est-ce pas ? Il venait de se découvrir très inutilement. Espèce d'éclopé imbécile...
Tournant les talons avec exaspération, il ne fit néanmoins que quelques enjambées résolues avant d'être chargé à son tour et cogné contre la paroi de la galerie devant le visage dur d'Igrim. Sonné, le front trempé d'une sueur fiévreuse, il ne chercha toutefois pas à se défendre et se laissa faire comme un pantin désarticulé. Un seul regard fatigué vers Mejaÿ suffit à calmer la bête qui n'était pas assez folle pour bondir sur la Zélos sans l'élan puissant de sa course, mais qui avait poussé un long grognement d'avertissement en rampant contre le sol, les yeux brillants et les babines retroussées sur ses crocs.
Léogan laissa Orchid le cribler de remarques acerbes, déchiré de trahison et de l'atroce idée d'être condamné à accepter et à porter sur ses épaules toutes les guerres que pourrait poursuivre Elerinna sans même l'en avertir. Ce n'était pas ce qu'il voulait. Il sentit tout à coup sa nuque perdre son aplomb et sa tête bascula sur sa poitrine où était enfermé ce cri de désespoir qui lui faisait si mal.
Il ne prit pas non plus la peine de répondre. Il avait l'impression que le moindre mot lui scierait la gorge.

Puis la voix d'Orchid s'adoucit sensiblement et lui caressa les tympans, avec cette précaution étrangement rassurante d'une mère qui comprend son enfant mais lui reproche tout de même sa bêtise. Il battit des paupières d'incompréhension, puis posa faiblement une de ses mains gantées sur la main de la Zélos qui le retenait contre la paroi de la galerie. Il la regarda quelques longs instants, jusqu'au fond de ses yeux obscurs où brûlaient des éclats de résolution, de franchise et de défi et filaient fugacement des traits de tristesse.

« J'y ai cru... murmura-t-il, d'une voix éphémère. J'y ai cru, peut-être les cinq premières années, et les dix suivantes... Je ne sais plus quand j'ai cessé d'y croire et quand mon objectif n'a plus été que de l'aider à vivre et la faire survivre. Vous marchez sur mes pas. Regardez-moi. Dites-vous que je suis le miroir de ce que vous deviendrez. Et par l'enfer je ne vous le souhaite pas... » souffla-t-il, la voix vibrante d'un semblant d'affection. Puis il secoua la tête vaguement, perdu dans une marée de souvenirs qui refluaient sans cesse. « Trahir tout un pays, tous vos hommes, vos rares attaches, pour une femme qui n'a pas de scrupule à vous trahir vous... Haha, mes dieux, elle... Elle avait raison depuis le tout début... J'ai été... Je suis complètement stupide... » lâcha-t-il d'une voix blanche, les yeux écarquillés de stupeur.

Il sentit enfin la poigne d'Orchid se desserrer de son col et il retrouva appui sur le sol avec lourdeur. La dernière phrase de la Zélos lui parvint comme à travers des cloisons fermées et il répondit par un grognement dépité.

« Arrêtez vos salades, dit-il sèchement, les traits crispés dans une grimace de répugnance. C'est... Ça me donne envie de gerber, ça m'énerve, arrêtez. Vous n'voyez donc qu'Elerinna... ? Il n'y a donc que sa parole au monde que vous pouvez entendre ? »

Quelque chose dans son crâne était en train de se détraquer à toute vitesse. Une froide colère lui creva le palais, elle avait un goût de bile, puis elle coula dans son échine et se lova comme un chat dans sa poitrine qui battait à un rythme saccadé. Il était figé sur place. Sa respiration était difficile et les mots qui trouvèrent le chemin de sa gorge en sortirent comme une mécanique déréglée.

« Tout ce qui pourra porter atteinte à sa dignité ne sera jamais pour vous que calomnies et mensonges, c'est ça ? » murmura-t-il lentement, avec la dureté enveloppée de douceur d'un professeur déçu. Comment pouvait-on être à ce point aveugle et bornée ? Oh, il en avait plus qu'assez de cette image invincible d'idéal humaniste auréolé de bienveillance qu'elle s'était faite d'Elerinna, il en avait plus qu'assez d'être le seul à savoir, le seul à se traîner le lourd boulet de culpabilité que ces deux femmes, elles, attachaient à d'autres pieds que les leurs. Il s'approcha d'un pas feutré d'Igrim et baissa un peu la tête, à quelques centimètres d'elle, pour la regarder dans les yeux. « Vous savez qui est à l'origine de la guerre souterraine du temple contre la Mairie ? souffla-t-il, d'un ton presque enjôleur. Qui tient le Maire sous la menace du chantage depuis son élection ? Qui a implanté la première pègre à condé à Hellas ? poursuivit-il, sans perdre le calme trompeur de sa colère. Qui a envoyé à Zaléra des innocentes pour garder le pouvoir, par force de mensonges et de... 'manigances' ? Qui, par caprice, a enlevé une apprentie au temple, l'a abandonnée dans une galerie noire où la gamine s'est rendue responsable de la mort de deux de mes hommes et d'une femme qui se précipitait pour la sauver ? acheva-t-il, d'une voix qui trembla légèrement sur la fin, tandis que les ténèbres de son regard s'agrandissaient. Elerinna, Elerinna, encore Elerinna, susurra-t-il comme s'il chantonnait une petite comptine pour enfants, un sourire mauvais serpentant sur ses lèvres, et toujours moi avec, voire moi devant. Nous sommes les premières saloperies de cette cité, les autres ont choisi les mêmes armes que nous parce que c'était les seules qu'ils avaient à leur disposition pour nous combattre. Tout ça est vrai. Ce n'est pas de la calomnie, ce ne sont pas des inventions destinées à nous traîner dans la boue... J'étais là au commencement. Il n'y avait rien de tout cela à Hellas, c'était une ville misérable, peuplée de gens pauvres qui n'avaient que la foi et l'urne pour survivre, et bien sûr... Naturellement, il y avait de l'injustice, de la servitude et de la souffrance, mais il y en avait comme il y en a partout, ni plus ni moins.
Arrêtez, je vous en prie,
murmura-t-il, en se pinçant l'arrête du nez et en fermant les yeux pour maîtriser le flot de désespoir qui s'engouffrait dans sa gorge, sans trop y parvenir malheureusement, arrêtez de penser que nous travaillons pour le bien... Nous ne l'avons jamais fait. Et ne me dites pas non plus que la fin justifie les moyens, c'est en se répétant ce genre de formules convenues qu'on a transformé un pays qui ne nous avait jamais rien demandé en île de corruption et en champ de bataille... »

Il se détourna brusquement, pris d'un vertige, et chancela sur quelques pas avant de s'appuyer sur un mur de glace pour reprendre sa respiration comme s'il avait couru un marathon. Il devait boire, il devait manger quelque chose, il devait s'immobiliser quelques heures pour refaire son sang, mais à la place il devait encore polémiquer inutilement dans le froid avec cette femme au crâne épais comme trois parpaings, qui ne réaliserait sans doute l'absurdité de leur situation qu'après avoir fait sauter le continent. Il écrasa les taches rouges qui grésillaient sur ses yeux sous ses paupières brûlantes.

« J'ai vu le temps passer... Et toutes les choses autour de moi se dégrader pour un idéal qui restait invincible dans son âme... Je vis dans le monde, Orchid, et je ne peux pas... Nous ne pouvons pas ignorer les conséquences de nos actes. Elles sont là, elles sont réelles, nous sommes plus responsables de la gangrène qui ronge ce pays que n'importe qui – et je refuse de faire porter le chapeau à quelqu'un d'autre, à Irina Dranis qui avant d'être duchesse ou prêtresse de premier ordre, n'a été rien d'autre qu'une pouilleuse des rues à qui je jetais des pièces, qui a gagné tout ce qu'elle a aujourd'hui en passant par autant de difficultés que vous, qui s'est battu, qui n'a jamais renoncé, ni même à ce baltringue de Bellicio, à qui j'ai damé le pion pendant des années, dont j'ai limogé les officiers qui me revenaient pas et à qui nous n'avons jamais laissé l'occasion d'exercer le pouvoir que les citoyens de Cimméria lui ont délégué par le vote ! Non, non, c'est hors de question... » soupira-t-il d'une voix rauque, en pensant fugitivement qu'elle comprendrait peut-être enfin dans quelle mesure il se disait 'responsable' quelques semaines plus tôt.

Il plaqua une main moite sur son front, comme si son crâne menaçait de partir en morceaux tout à coup, et il s'adossa au mur, la tête jetée en arrière et le sourire amer pour pouvoir regarder Igrim en face. Si encore ils avaient continué d'avancer, s'il avait pu se concentrer sur un effort physique, il aurait sans doute réussi à paraître moins vulnérable et moins pathétique, mais elle voulait à l'évidence le faire parler... Et bizarrement – c'était peut-être le délitement inexorable de ses forces et de sa volonté qui le rendait peu à peu incapable de moduler son discours avec l'humour et la dérision d'un vocabulaire de charretier – il retrouvait instinctivement le chemin des mots de son enfance, celui du langage soutenu et des métaphores douces et imagées des Sindarins, et malgré la fureur qui lui nouait les tripes, au bout du compte, c'étaient la détresse et l'angoisse qui prenaient le dessus et il ne sentait plus capable d'agressivité et de combat. L'idée d'Irina et d'Aemyn qu'il avait abandonnés à leur sort derrière lui accompagnait chacune de ses pensées, et il avait beau battre des cils comme s'il espérait les faire s'envoler et chasser avec le goût infâme de sa trahison, tous ses efforts étaient rendus inutiles. Il regardait Orchid gravement, comme à travers un voile, et il sentait qu'au bout du compte, personne n'avait été honnête avec elle non plus. Même pas lui. Avec tous ses grincements ironiques, ses sourires sarcastiques et ses ricanements, il avait toujours été sournoisement dissimulateur, il ne lui avait jamais révélé le fond de ses réflexions – ni la vérité de ce qui se passait depuis cinquante ans à Cimméria. Peut-être avait-il été convaincu que quoi qu'il fasse, il n'aurait pas été écouté, mais quand bien même c'était probable, il aurait dû faire l'effort d'essayer, et pas seulement par jeu.

« Je vais vous dire quels ont été les vrais plans d'Elerinna, chuchota-t-il doucement, toujours effondré contre le mur, ceux pour lesquels je l'ai rejointe du temps où j'avais encore le cœur d'un conquistador abruti de belles paroles. Vous vous êtes toujours demandé ce que je foutais si loin de Canopée, pas vrai ? Par contre, ça ne vous a pas traversé l'esprit une minute qu'une noble Sindarine comme Elerinna ait pris les rênes d'une patrie qui n'était pas la sienne – pourtant à la limite, c'est quand même plus intrigant. Moi on m'a foutu dehors. » annonça-t-il d'un ton neutre. Il ferma les yeux et poussa un fin soupir, dont la fumée ondoya autour de son visage comme un lambeau spectral de son âme. Il les rouvrit et poursuivit d'une voix cassée, qui manquait de se péter la gueule à chaque phrase qu'elle achevait. « Vous ne connaissez sûrement pas la pratique de l'ostracisme sindarin. C'est pas quelque chose de très courant, en fait, faut vraiment leur avoir tapé sur le système pour qu'ils en arrivent là. Je vous passe les détails, mais normalement c'est assez pour savoir que je suis un sacré fouteur de merde. Elle, par contre, elle est partie de son plein gré s'installer dans le grand nord. Alors pourquoi Cimméria, ça m'a toujours échappé, elle a sans doute saisi une opportunité qui passait par là, ça a toujours été quelqu'un de très... Fantaisiste, conclut-il sarcastiquement après un instant de réflexion. Ça aurait pu être Eridania, Phelgra ou Argyrei si elle l'avait pu, elle en a rien à branler, de Cimméria... Et moi non plus je vous prie de me croire. Non, non, d'ailleurs, Elerinna ne croit pas en l'existence des dieux et prie Kesha avec la même sincérité qu'un rat mort au pas de sa porte, si tant est que prier le rat en question pouvait lui permettre d'accéder à un poste de pouvoir. L'ordre de Kesha et Cimméria, tout ça n'a été qu'un vaste terrain d'expérience pour ses idéaux à la noix – et un tremplin, nous l'espérions, pour changer le monde dans son ensemble.
Et nous voilà, cinquante ans plus tard...
ricana-t-il en écartant les mains faiblement. A la veille de la guerre dont nous avions toujours rêvé, hein ? Et vous me demandez si je suis colonel de la garde prétoriale ou l'allié de ses ambitions ? Je suis un étranger, ici, et si elle part, je deviens un traître accusé de crime d’État. Sans elle, je ne suis rien. Rien de plus qu'une bête à abattre maintenant, comme vous. Et sans moi, elle serait morte depuis longtemps. »

Il conclut ses quelques confidences par une quinte de toux qu'il chercha vainement à étouffer dans ses gants, avant de lever un regard plus sévère vers la jeune femme, le cœur battant à la chamade.

« C'est une guerre de pouvoir, reprit-il avec effort en la considérant, le front plissé de consternation et le regard triste. Je ne peux pas croire que vous vous fassiez si facilement berner par de beaux discours, vous... Malgré tout, malgré votre entêtement borné, je pensais... Je pensais que vous étiez quelqu'un de sensé, murmura-t-il, la gorge serrée, avant de déglutir et de secouer la tête pour dégager les cheveux qui tombaient pitoyablement sur son visage. Ce n'est qu'une idéologie qu'elle vous suspend au bout du nez, comme une carotte à une mule qu'on veut faire avancer ! Vous croyez que ses idéaux à elle valent mieux que ceux des autres ? Personne à Cimméria n'a demandé à être sauvé ! s'exclama-t-il avec force, en frappant un coup de poing contre le mur. Qui sommes-nous pour décider ce qui est bon pour eux et ce qui ne l'est pas ! Vous irez leur dire, aux pêcheurs, aux paysans, aux militaires et aux prêtresses que vous tuerez... Vous irez leur dire que votre objectif est supérieur... Supérieur à leurs petites vies de rien, à leur petite démocratie imparfaite et à leur triste ambition à la survie... Dites-leur qu'Elerinna est supérieure à tout ce qui faisait leur existence avant l'invasion de son armée et de sa famille ! Ils vous remercieront trois fois et tendront la nuque pour recevoir l'ultime délivrance de votre épée.
Tout ce qu'elle a en tête, c'est détruire et refaire le monde selon sa volonté. Il n'y a rien – absolument rien... de noble à ça. C'est la guerre. La guerre, Orchid. Donnez le nom de croisade ou de révolution à une guerre, ça restera une guerre, des hommes et des femmes qui détruisent tout sur leur passage en hurlant qu'après tout, c'est pour le bien de l'humanité. Une fois que nous aurons brûlé leurs villages, pillé leurs greniers, dévasté leurs familles et abattu leur gouvernement, croyez-vous que les Cimmériens se sentiront plus libres ? Tout ça est d'une absurdité sans nom... »


Il roula des yeux, soulagé d'avoir réussi à aller jusqu'au bout de son discours – tout ça finirait par le tuer. Ne réalisait-elle pas que pendant un demi-siècle... Les puissants qui s'étaient accaparé les honneurs et les richesses, les ambitieux, les arrivistes, les despotes injustes, n'avaient été d'autres que ceux qui avaient cru les combattre ? Un rire éraillé lui racla la gorge, dont les notes en résonnant dans les cavernes enfoncèrent chacune un clou dans sa tête.

« Ce soir, j'ai pensé... Oui j'ai été assez idiot pour penser que tout s'arrêterait là, ça vous épate, hein ? dit-il en souriant amèrement. J'ai pensé que ces décennies d'échec, de sacrifices sordides et d'abnégation ridicule pourraient prendre fin pour moi, oui, en fait, je l'ai voulu si fort que j'ai pensé que c'était possible. Ça n'a rien de si différent de cette foi aveugle qui vous guide au fond – c'est ce qui s'appelle prendre ses désirs pour des réalités. J'avais peut-être l'audace de penser que je n'étais plus capable de me faire d'illusions... A l'évidence, j'avais tort. »

Il ravala sa salive et se redressa lentement pour quitter l'appui pourtant salvateur du mur de la galerie. Il rassembla les pans de sa cape par des gestes malhabiles et tourna son faciès blême vers Orchid en faisant quelques pas dans la grotte, aidé par Mejaÿ qui louvoyait près de lui et donnait un peu de solidité à ses jambes. Ses yeux éteints se fixèrent sur elle. Il se sentait presque prêt à la capitulation, plus rien ne semblait avoir d'importance désormais.

« Mais mettons que je suis fatigué, oui... Disons ça, c'est plus facile pour tout le monde. Allons nous-en, s'il vous plaît, je n'ai pas la force d'en supporter plus... »




Dernière édition par Léogan Jézékaël le Mer 25 Mar - 13:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Mar 24 Mar - 23:18

Igrim écarquilla les yeux de stupeur. Où donc était passé le stratège si maître de lui ? Le maître de l’ironie et du sarcasme venait de voler en éclat pour laisser libre cours à ce qu’il était vraiment. Son ego souffrait des cachoteries que la stratégie avait imposées. Elle ne put s’empêcher de sentir une pointe de déception la pénétrer. En fin de compte il n’était pas si infaillible que cela. En, fin de compte il ne voyait pas si loin que cela. Elle ne put s’empêcher de baisser un peu la tête le temps de voir un mythe basculer et la suite de ce qu’elle lui asséna en avait perdu la saveur que la complicité de deux êtres faits pour la même chose pouvait lui donner. Quelque part, sans qu’elle sache bien pourquoi elle se sentit abandonnée et c’était presque pour la forme qu’elle lui donna ce petit cours de stratégie et de pragmatisme.

*Allez reviens à Igrim ! Tu vaux mieux que ça*

Oh ! Comme elle préférait le Léogan qui bousculait raillait voire la torturait ! Où était-il passé ?
Comment pouvait-il penser pouvoir choisir la marche de l’histoire, mais au moins dans sa sainte colère contre tout ce qui avait fomenté la tromperie dont il était victime elle retrouvait un peu du Léogan perdu. Mais oui, il était tout désigné pour la mission qu’on lui avait confiée. Personne d’autre n’aurait pu la mener ! Personne d’autre ne connaissait la cité aussi bien que lui ! Personne d’autre n’avait autant d’accointance avec tous les bords et gangs et clans qui rampaient sous des apparences qui étaient de moins en moins préservées à Hellas. Et alors ? Au lieu de ressentir la satisfaction d’être la meilleure personne à la bonne place au lieu de goûter celle du devoir accompli, il s’offusquait d’une guerre pour laquelle il était fait, et bien plus qu’elle qui n’avait jamais agi qu’en solo ou au mieux en petit comité. Petit comité dans lequel elle apprenait, observait, faisait ses classes d’équipière, classe qui ne semblait jamais devoir finir tant sa méfiance des autres semblait chevillée à son âme paranoïaque ! Elle avait la conscience que la perte de Léogan signifierait sans doute, la perte d’Elerinna. Qui dans les rangs de ses alliés avait assez d’expérience, de rouerie pour mener cette guerre ? Sans doute pas les jolis Sindarin sur leur jolies montures au milieu de leur jolis soldats qui ont oublié ce que le mot guerre signifie.

*Pourquoi ? Pourquoi ?*

Cette question tournait et retournait dans sa tête. Il en avait vu bien d’autres. Il n’était pas du genre à se laisser effaroucher par l’apparition du mot guerre ! On avait beau être conçu pour ça, vivre si longtemps devait user les plus grandes déterminations et la vie de Sindarin était peut-être trop longue même pour eux. Vivre si longtemps usait sans doute… A des vitesses différentes selon come on était constitué, comme une pauvre écharpe de soie ou une armure du plus dur des aciers, mais elle vous usait… Le mieux était de tirer sa révérence avant que le poids de tout ce qu’on a vécu ne nous résigne ou ne nous effraie. La seule chose de rassurant dans ce cri détresse était sa rage et sa colère. Il en était capable alors tout n’était pas perdu, même si son simulacre n’était plus que l’ombre de l’ironie qu’elle lui connaissait. Il faudrait juste trouver le ressort… Ce ne serait sans doute pas chose aisée. Elle n’avait pas son habileté pour aller fouiller dans les âmes et il était sûrement du genre à se défendre et à cacher une vérité derrière des apparences de sincérité…
Ce fut la chance qui lui permit de trouver le ressort et il ne fut ni celui qu’elle attendait ni aussi utile qu’elle l’aurait souhaité.

*La vipère !*

Cette pensée résonna comme une évidence. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ! Comment aurait-il pu revenir du monastère où les évènements l’avaient coincé ? Comment aurait-il pu trouver quelqu’un pour soigner si vite les blessures du combat ? La déception de ne pas avoir envisagé cette possibilité la fit relâcher son tonus et elle laissa l’homme déverser sa menace qui était sans doute à la mesure des sentiments qu’il portait à la duchesse écarlate. Elle plissa des yeux comme pour essayer de pénétrer dans le regard du colonel. Jusqu’où allaient-ils ces sentiments ? Jusqu’où avait-elle réussi à le retourner contre Elerinna ? Comment s’y était-elle prise pour arriver à le faire trahir ? Car il s’agissait bien là d’une trahison ! Sa main se posa sur la garde de sa lame. Avait-elle une magie si puissante qu’elle puisse circonvenir l’esprit retord du Sindarin ? Elle se projeta dans le regard égaré du blessé. Oui, c’était certainement ça ! Ce misérable scorpion avait réussi à retourner l’invincible Léogan ! Elle avait sans doute profité de la faiblesse infligée par ses blessures pour vaincre ses résistances…

*Mon pauvre ami ! Qu’a-t-elle fait de toi ?*

Elle laissa retomber sa main le long de sa cuisse. Il n’était pas de magie que la magie ne puisse vaincre, enfin, elle voulait le croire et Elerinna Lanatae était plus puissante que cette Dranis. Si elle parvenait à le conduire auprès d’elle, elle saurait sûrement comment le ramener vers elle… Enfin, elle voulait le croire. La question maintenant était pour quelle mission la nouvelle maîtresse de l’ordre l’avait-elle envoyé. Tuer Elerinna ? C’était la première chose à laquelle on pouvait penser, mais dans ce cas c’est qu’elle se croyait assez forte pour repousser tout Canopée et dans ce cas elle avait trouvé des alliances puissante ou en tout cas suffisante pour caresser cet espoir. Pour négocier ? Négocier quoi ? Une clause de non-agression ? Chacun rentrerait chez lui et on n’en parlerait plus ? Difficile à imaginer entre les deux femmes. L’une voulait sans doute la tête de l’autre qui en retour avait des projets plein cette tête qu’on voulait voir rouler à terre.

Elle avait une envie folle de le frapper ! A le voir ainsi ne pas assumer ses dires, se conduire comme un petit garçon en faute qui vient de se montrer impoli avec une grande personne, le Léogan qu’elle connaissait avait encore disparu. Comme elle aurait voulu revoir celui qui la bousculait dans ses certitudes, celui qui raillait, qui mordait de ses phrases affutées… Cela décupla sa rancœur et la déception qu’elle mettait dans son discours.

*Allez ! Réveille-toi ! Ne me dis-pas !...
Bordel ! Si, il est amoureux ?!!!*


Quelque chose lui criait que c’était bien ça, mais la conscience de ne pas être une experte en la matière et le refus d’admettre que c’était possible lui fit rejeter cette idée comme on jette au loin le caillou qui n’a pas sa place dans le jardin bien agencé, comme on pousse du pied les poussières sous un tapis avant de passer à autre chose de plus urgent que le ménage. L’urgence était bien sûr de rejoindre la grande prêtresse… Mais était-ce bien ça l’urgence. Devant le désarroi du stratège qui menait si habilement toutes les barques sur lesquelles il s’embarquait, elle pensait plutôt que le remettre à flot devenait bien plus important. Elle reçut tout le désespoir de cet homme en cet instant brisé d’amertume et de désillusion. Toute son assurance avait soudain disparu et quelque chose dit à la Zélos qu’il était arrivé au milieu du gué. Il allait lui être difficile de simuler, de ruser et ce qu’elle recevait elle le savait venait des profondeurs d’une âme déchirée. Elle ne se préoccupait que peu des états d’âme des vivants, mais celle-ci n’était pas n’importe laquelle et si elle semblait s’effriter ainsi les raisons devaient en être impérieuses… Elle eut envie de le prendre dans ses bras, le bercer pour le réconforter, lui assurer que tout allait rentrer dans l’ordre et que s’il s’était égaré, il y avait une flamme qui saurait toujours le guider. Mais quelque chose la retint. Son aversion pour les hommes sans doute, mais Léogan n’était pas un homme à ce moment juste quelqu’un de perdu. Sa dureté personnelle ? Sans doute aussi. Le fait qu’elle eut un instant cet élan pour lui était déjà surprenant, quelle passe à l’acte n’aurait pas été elle.

Et puis les mots prirent du sens alors qu’il se comparait à elle ou plutôt qu’il lui prédisait son futur. Il ne pouvait pas avoir raison et pourtant une graine maudite était tombée en elle. Tout ce temps et les choses n’avaient pas bougé d’un pouce vers cet horizon miraculeux qu’elle dessinait lorsqu’elle écoutait Elerinna… Elle aurait pu lui indiquer qu’elle pouvait entendre ce qu’il lui disait qu’elle comprenait les doutes, qu’il n’était pas si seul que cela qu’Elerinna ne l’avait pas trahi mais lui faisait toujours confiance sans doute plus qu’à quiconque, mais rasséréner, réconforter passait pour elle par plus de coup de pieds au cul que même une main sur une épaule alors elle en rajouta une couche espérant qu’il donne un coup de pied au fond de l’abîme dans lequel il avait sombré…

Et c’était gagné ! Et elle reçut sa rage comme une promesse de retour vers la Grande prêtresse avant de réaliser toute la rancœur qu’il exprimait au contraire contre elle sans qu’il ne lui laisse la possibilité de l’interrompre de lui répondre, de le détromper.

Que croyait-il à la fin que quelqu’un d’autre avait déjà essayé de lui proposer autre chose ? Que quelqu’un d’autre lui avait déjà tendu la main sans arrière-pensée ? Etait-ce si étonnant que cela que sa parole soit placée au-dessus de toutes les autres ? Elle l’écoutait lui que lui fallait-il de plus ? Elle l’écoutait parce qu’Elerinna lui avait fait confiance, parce que jusqu’à présent il ne s’était pas déjugé et là il était en train de tout foutre parterre !

Mais que mettait-il à bas ? L’image qu’elle avait d’elle ou dans cette entreprise suicidaire, l’image qu’elle avait d’elles ? Elle la Zélos et elle le mentor… Dans ses yeux furibonds elle lisait l’égarement mais trop de sincérité pour qu’elle puisse écouter sereinement tout ce qu’il commençait à déverser méthodiquement comme la marée qui comble tous les trous d’eau jusqu’à atteindre la falaise contre laquelle le naufragé s’est réfugié. Elle a le choix la marée entre fracasser son squelette d’une lame miséricordieuse ou le noyer lentement en lui faisant croire qu’il pourra surmonter cette vague et encore la prochaine et que quelque chose s’ouvrira derrière lui, qu’un abri le recevra au dernier moment pour le mettre en sécurité…

Tous les crimes dont il accusait son mentor allaient à l’encontre de tout ce que la grande prêtresse avait défendu et ce ne pouvait être que mensonge et pourtant quelque chose d’insidieux grattait dans son ventre cette maudite graine. Il ne fallait pas qu’elle prenne racine. Elle ne devait pas la laisser grandir elle ne devait pas l’écouter. Elle se remémorait les missives mystérieuses dans la nuit, les destinataires étranges sur lesquels elle ne posait jamais de question… Elle se souvenait des cadavres qu’elle avait semés et qui avaient dans l’entourage des gêneurs…

Elle baissa un instant le tête puis la redressa. Sa conviction d’œuvrer salement pour un avenir lumineux l’avait toujours sauvé du doute et elle s’apprêtait le lui crier en pleine face, mais il ne lui en laissa pas le temps et cueillit sa conviction d’une simple phrase, comme s’il s’attendait à sa réponse qui avait peut-être été la sienne, lui le colonel désabusé, en un temps maintenant révolu. Combien de temps lui restait-il à elle pour le croire ? Quelque chose se fissurait en elle quelle devait colmater au plus vite si elle ne voulait pas que ça vole en éclat. Occupée à recoller sa vision des choses elle ne percevait pas le trouble de Léogan ni sa faiblesse physique.

Tout ce qu’elle percevait c’était la détresse de celui qui réalise qu’il a œuvré en vain, qu’il a été dupé par des idées avant de se retourner sur le monceau d’horreurs qu’il a commise pour rien. Hier encore ils n’étaient pas si éloignés l’un de l’autre. Il montrait un certain recul par rapport à l’attitude d’Igrim, mais assumait tout ce qu’il avait accompli pour Elerinna. Aujourd’hui un ressort semblait cassé et il ne restait rien de l’orgueil du colonel rien que le vanité de ses dernières années. Une boule se noua dans la gorge de la Zélos. Elle avait beau se débattre contre les racines qui l’envahissaient de plus en plus, quelque chose lui faisait serrer les dents, lui faisait serrer les poings. Ele devait trouver quelque chose à quoi se raccrocher, pour ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu’il déversait là dans les tunnel glacés qui devaient il y a un instant encore les mener vers des projets glorieux et lumineux. Et ce fut lui qui lui tendit la perche en faisant une nouvelle fois référence à la vipère écarlate ? C’était elle à n’en pas douter qui avait tout fait changer. C’était elle qui avait brisé l’élan du colonel. Il faudrait un jour ou l’autre qu’elle paie pour cela ! Pour Elerinna évincée, pour Léogan aux yeux brûlants…Les moindre aspérités à de l’abîme qui s’ouvrait petit à petit mais inexorablement sous ses pieds étaient bonnes pour lui fournir une prise pour ne pas chuter dans des gouffres de doute et Irina Dranis l’arriviste était la plus belle de ses défenses contre la sincérité du colonel égaré.

Forcément il résistait contre les sortilèges de cette intrigante il n’y avait qu’à voir la façon dont il se prenait tour à tour le tête les tempes et l’arête du nez pour comprendre les efforts qu’il faisait pour revenir au pragmatisme et la loyauté qui était les siens. S’il continuait et si elle ne le laissait pas s’enliser dans les mirages qu’elle avait tissés autour de lui, elle était certaine qu’elle le ramènerait dans la bonne voie. Elle s’appuya contre la paroi à côté de lui, seule chose qu’elle pouvait faire pour lui montrer qu’il n’était pas seul dans le lutte qu’il menait et que s’il avait besoin d’un appui, elle pouvait l’aider à contrer les charmes de l’usurpatrice. Mais petit à petit les confidences la laissaient elle, Igrim s’enfoncer dans la solitude du doute. Tout ce qui lui avait paru si évident toutes ces années se troublait de questions auxquelles elle devait s’évertuer à donne des réponses sous peine de se voir sombrer au côté de Léogan et dans ce cas, la vipère aurait fait deux victime au lieu d’une. Elle ne pouvait pas l’accepter, elle devait lutter de tout ce qu’elle savait d’Elerinna. Et comme si la partie n’était pas assez rude elle s’était faite forte d’écouter les récriminations de Léogan afin de le soutenir dans sa lutte contre le serpent niché au monastère. Partir de Canopée : ce n’était pas si étrange si l’on considère que la foi et l’amour de son prochain peuvent pousser à de bien plus grands sacrifices. De son côté, Léogan laissait tomber des pans de mystère sur son histoire. Son exil n’avait pas été aussi volontaire que ce qu’il semblait vouloir parfois laisser croire. Elle comprenait qu’il ne regrettait cependant pas plus que cela la société Sindarine, mais une blessure était là tout de même. Quant-à Elerinna ce n’était sans doute pas le territoire qui importait comme il le laissait entendre, mais le dessein suprême qu’elle s’était construit et rien ne pouvait le lui enlever. Oui changer le monde il l’admettait. Changer le place des outragés et des petites gens des soumis et des esclaves… Elle était heureuse qu’il admette tout cela et elle lui était reconnaissante de son retour et d’avoir fait tout ce qu’il avait fait pour son mentor…

Elle posa une main sur son épaule inquiète de cette quinte qui le secouait à nouveau. Guérirait-il un jour de cette étrange maladie ? Des gouttes de sueurs pelaient à ses tempes. Il avait besoin de repos, mais un repos qu’elle ne pouvait pas lui accorder. Elle essaya d’évaluer le temps écoulé depuis la séparation avec la Grande Prêtresse et l’endroit où elle pouvait bien se trouver. Le trajet n’était pas bien dangereux encore, mais elle n’était pas rassurée de la savoir seule. Et si on avait trouvé un autre passage pour la rejoindre ? Et si elle avait été prise à revers ? Et si les secours n’étaient pas arrivés ? Et si ?...

Et puis, trop vite rassurée elle fut prise à l’estomac par la suite des confidences de Léogan et la confiance qu’il disait avoir pour elle n’en était que plus perfide. Il appuyait là où cela avait toujours fait mal en la plaçant parmi les personnes_ comment disait-il ?_ sensées. C’est-à-dire quelqu’un capable de penser et d’esprit critique… Pourquoi fallait-il que ce fût lui qui lui accorde cette capacité ?!
Elle le laissa crier contre la guerre et ses horreurs ; Il n’y avait rien à répondre à cela. Il avait probablement raison et elle ne se berçait que de peu d’illusions sur une qui ne se ferait qu’entre guerriers qui laisserait les petites gens de côté sans leur infliger son lot de souffrance. Oh ! Elle faisait confiance à Elerinna Lanatae pour épargner les peuples qu’elle venait secourir mais ses ennemis auraient-ils la même posture ? Jamais on n’avait vu guerre propre et cette idée était des plus romantiques, mais avec des hommes déterminés de talent comme Léogan Jézékaël, elle pourrait être vite menée et gagnée pour l’intérêt des petits et non pour le pouvoir comme il le disait. La grande prêtresse n’était pas comme ça. Elle n’avait jamais eu besoin de pouvoir elle aurait pu rester confortablement parmi les siens à Canopée à mener une vie facile au lieu de s’embourber au milieu de moutons dont elle essayait de faire des gens libres. Tant qu’il restera un puisant occupé à essayer de miner le monde, il faudra lutter oui et tout refaire…

*En s’appuyant sur quoi ? Sur qui ? Elerinna. Elle toute seule ? Que fera-t-elle de ce monde à ses pieds ? Elle le dirigera et deviendra la prochaine reine ou l’abandonnera-t-elle à sa destinée de liberté ?*

Elle ne pouvait admettre qu’il pourrait, qu’il voudrait se retirer du monde de son agitation de ses conspirations de ses projets, des illusions comme i semblait les appeler. Léogan Jézékaël pourrait se retirer dans une retraite paisible quelque part dans les montagnes ou dans cette île qu’il avait déjà évoquée avec nostalgie ? C’était difficile à admettre.
Elle laissa sa question la quitter sans défi, sans agressivité comme à un compagnon de beuverie perdu dans les vapeurs de trop de pensées ou de trop d’alcool.

« Prendre fin ? Sans voir où le monde irait ? Pour faire quoi ? Laisser une éternité vous passer sur la peau dans une île du sud ? Vous ne tiendriez pas longtemps, même si ce mot doit être bien relatif pour vous… »


Elle le regarda prendre ses distances. De dos on lisait tout le poids dont il voulait se défaire. On devinait aussi sa fatigue, son épuisement, un épuisement qui lui faisait dire malgré elle que nombre de choses qu’elle venait d’entendre étaient réelles. Une boule de cactus se logea dans sa gorge. Elle lui emboîta le pas. Un instant une idée singulière la traversa. Avait-il envie de passer une éternité où que ce soit ? Toutes ses désillusions, toute cette amertume était celle d’un homme que plus rien ne pouvait étonner ou donner à espérer… Elle sortirait sa lame et ses souffrances seraient terminée et peut être l’en remercierait-il dans les cavernes de Kron… Mais le vie, elle en savait quelque chose réserve toujours son lot d’espoir après les affres de la souffrance. Elle avait envie de penser que le futur du colonel serait plus lumineux que les voiles sombres qui trainaient derrière lui comme un étendard d’obscurité.

Elle revint à sa hauteur sans mot dire. Le regard qu’elle lui envoya au travers d’une mèche qui masquait son œil de braise était plein de compassion, d’interrogations mélangées. Compassion pour l’homme qui laisse tant de choses derrière lui et en traine tant de si pesantes. Interrogations sur la suite de son engagement sur sa fidélité, sur son but lui faire toutes ces confidences. Espérait-il la convaincre ? Voulait-il simplement la provoquer, se soulager ?
Ils marchèrent encore lune poignée de minutes avant qu’une lueur bleutée ne teinte le tunnel. Elle s’arrêta et murmura.

« Nous arrivons »


Elle pressentait qu’elle devait redoubler de prudence. Les enchantements de la Dranis devaient avoir pour but de nuire à Elerinna sa rivale. Elle devait-être sûre que son mentor ne risquait rien en présence du Sindarin. Ce n’était pas qu’il soit très vaillant dans l’état où il se trouvait, mais l’éventualité de sa volonté de mettre fin à ses jours en une dernière action d’éclat fût-elle kamikaze ne pouvait quitter son esprit. Pour quoi, la vipère avait-elle réussi à le programmer ? Une fois certaine de l’ascendant de la grande prêtresse repris sur son colonel alors seulement elle pourrait se détendre…


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Sam 28 Mar - 19:39

Il y avait un éclat bizarre dans les yeux d'Igrim. Quelque chose qu'il n'y avait encore jamais vu et qui l'embarrassait terriblement – qu'il n'aurait sans doute jamais voulu y voir en fait. C'était cette lueur bienveillante et triste d'une grande personne qui s'agenouille gentiment devant un petit garçon qui ne retrouve plus ses parents pour l'écouter sans un mot bredouiller toutes ses misères. Ça n'empestait pas encore la pitié, non, Orchid avait trop de sincérité pour ça, mais il sentait que tout à coup, un écart s'était creusé, comme si la vérité, finalement, c'était qu'ils étaient plus différents qu'ils ne l'avaient pensé tous les deux mais qu'il restait malgré tout un attachement instinctif que toutes les révélations du monde ne sauraient rompre.

Il y eut un instant où il crut la voir ébaucher un geste vers lui et où il s'imagina une étreinte étrange qu'elle aurait pu partager avec lui, comme une sœur qui enlacerait son frère et le bercerait entre ses bras, en murmurant des choses réconfortantes qui l'auraient enveloppé comme un cocon de chaleur, de force et de lumière. Il y eut un instant où toute sa faiblesse lui parut insurmontable et où il rêva de s'abandonner sur l'épaule de la jeune femme, de la laisser voir quelques larmes, d'oublier tout ce qui le sciait en deux, de l'écouter et d'acquiescer vaporeusement. Si elle l'avait pris dans ses bras à cet instant-là, il aurait pu capituler. Mais elle ne le fit pas, et une seconde plus tard, il rejeta l'idée de sa reddition avec horreur.

Et enfin, tandis qu'il se décidait à partir et qu'il se redressait pour reprendre la marche, elle parla d'une voix sensible, comme une main qui se serait posée dans son dos, mais ses mots le glacèrent d'effroi. Il s'arrêta. Son pouls s'accéléra, il détourna la tête sur sa nuque raidie, et reprit son avancée en enterrant sa main libre dans sa poche. Il ne répondit rien pendant de longs instants.
Alors qu'est-ce que tu ferais sans Elerinna, Léo, hein ? Ton existence, elle pèse pas bien lourd dans la balance du monde. T'es pas capable de te trouver un cap, si on t'en donne pas un. Et de toute façon, après un demi-siècle de service, si tu t'en vas maintenant, au point où t'en es, si tu finis pas exécuté dans un amas de neige au milieu du désert, qu'est-ce que tu f'rais ? T'as brûlé toutes tes cartouches, perdu toutes tes chances, il n'y a plus qu'elle, encore une fois, et l'univers dont elle se propose d'ouvrir les portes et dont elle a toujours prétendu avoir les clefs...
Un sursaut de colère fit palpiter sa poitrine.

« Je n'ai que faire de ce monde-là, Orchid, répondit-il finalement, en frappant de sa botte un caillou qui roula dans la galerie dans un grondement sonore. Il est trop petit pour tenir ses promesses. Vous le nourrissez, mais lui, il ne vous nourrit pas. Il vous traverse et il ressort comme il est venu. Il en est d'autres, infiniment plus vastes. Infiniment plus vrais et plus réels. C'est triste, de mourir sans les avoir connus, mais ça l'est sans doute encore plus de les connaître et de mourir loin d'eux. »

Il ralentit un instant et leva le nez au plafond, perdu dans ses pensées au milieu d'un labyrinthe de stalactites de glace. Il ne savait plus très bien s'il parlait encore de Cimméria et d'Argyrei. Il était peut-être davantage question d'Elerinna, qui l'avait déçu, ainsi que d'Irina et d'Aemyn, qui lui avaient offert une nouvelle chance qu'il n'avait pas su saisir, une nouvelle vie à conquérir, et à laquelle il était forcé de tourner le dos.
Plus qu'un aventurier en fait, il ne pensait pas avoir un jour cessé d'être un conquérant, quoi qu'il n'ait jamais été victorieux. Même cette nuit-là, au fond du trou, il rêvait encore de terres inconnues, de mille dangers à braver, de mystères à explorer et de trésors que l'on gagne. Mais cette route qu'il empruntait, en vérité, il la connaissait par cœur. C'était le chemin de l'échec, celui de la fanfare tonitruante d'un idéal qui frappe du tambour et sonne des trompettes aussi fort qu'il le peut pour masquer le bruit pathétique de sa vanité. Il se détournait d'un monde plein de vie, de force et de richesse pour marcher droit au tombeau.
Autrefois, il avait été insatiable, il avait marché sur des pays de cocagne, il avait gravi les plus hautes montagnes, touché le bleu des cieux, saisi des soleils et des étoiles, plongé dans les lagunes profondes, découvert des épaves englouties et ramassé l'or qui dormait sous les dunes des déserts, il avait pris le cœur de tant de femmes et défié tant de rois, il avait avalé le monde, et son appétit, il le sentait, n'avait pu s'éteindre à force de privation et de servitude, il s'était seulement creusé, creusé infiniment, jusqu'à devenir famine, et aujourd'hui, il y avait peut-être à craindre de lui, oui – il était devenu comme une bête sauvage qu'on aurait forcée au jeun pour la lâcher déchaînée aux jeux du cirque. Il ne renoncerait pas à tous ces eldorados qu'il s'était promis, pas aujourd'hui, pas pour suivre une route sans mystère qu'on lui présentait par de très malhabiles trompe l’œil comme de merveilleux et nouveaux décors, pas pour le désastre et la ruine. Ça, par tout le feu de l'enfer, jamais.

« J'ai promis de les emmener et qu'on partirait, tous les trois, qu'on gagnerait le sud, qu'on se battrait, qu'on se reconstruirait. Vous voyez, c'est déjà assez difficile de libérer ceux qu'on aime, alors... reprit-il avec souci, avant de reposer doucement son regard sur Orchid, où il étincela de férocité. Que les autres traîne-misère se démerdent, chacun pour soi, j'suis pas le bon samaritain, c'est pas mon problème. Ça ne m'intéresse plus. Ça ne m'intéresse pas. J'ai assez donné, c'est à mon tour de prendre. »

Son poing se referma sous son gant et il tira les pans de sa cape crasseuse pour allonger à nouveau le pas avec détermination. Son regard allait des rayons de lune bleus qui brillaient au bout du tunnel à Orchid qui marchait encore en retrait et dont il était persuadé qu'elle pensait un milliard de sottises sur son compte, avec toute l'amitié du monde bien entendu, mais en s'obstinant toujours à fermer les yeux sur la réalité.
Cette guerre ne devait pas avoir lieu. A quoi pensait-elle ? D'abord, Elerinna n'avait pas assez d'hommes pour la mener. Et on entrait dans la saison froide. A Cimméria, c'était pire que tout. On laisserait les Sindarins mourir dans les congères en assiégeant des forteresses dont ils seraient chaque jour moins nombreux pour en faire le tour. Et puis un jour, on jetterait un simple coup d’œil par une meurtrière – nul besoin de flèche – et tous les vivants seraient devenus des cadavres, et tous les cadavres auraient disparu sous la neige. Ce n'était pas un stratège de génie comme on prétendait que l'était Léogan, qui ferait gagner cette armée fragile. Ce dont elle avait besoin, c'était d'un miracle. Et il ne faisait pas de miracle, non. D'ailleurs même s'il en faisait, il n'en ferait pas pour eux. Parce qu'ensuite qu'est-ce que ça pesait cette guerre ? La vie d'Irina, d'Aemyn, la sienne, dans sa balance à lui, pesait bien plus lourd que tous ces rêves de pouvoir qu'Elerinna chantait de sa voix de sirène et qui avaient l'écho trompeur d'une hymne à la liberté. Qu'est-ce qu'une femme qui veut faire la guerre pour changer un monde qui ne se plie pas à sa volonté, sinon une despote ? Un tyran en habits de révolutionnaire, c'était tout.

Malheureusement, il se sentait bien seul dans ces galeries, à recompter une à une toutes les raisons qui faisaient de cette guerre une absurdité sans ambition réalisable, tandis qu'Orchid, derrière lui, traînait un peu et faisait peser un regard lourd de questionnement et de compassion sur lui. C'était invraisemblable ce pouvoir qu'avait Elerinna d'abrutir les gens les plus sensés au monde et d'en faire tous des bourriques au garde-à-vous.

« Si je pouvais compter sur vous... maugréa-t-il avec agacement. Cette guerre n'aurait pas lieu, non. Mais est-ce que je le peux, ça... »

Il ricana sèchement. Si elle mettait seulement de côté ses délires de victime opprimée par les riches, les arrivistes, les ambitieux et ceux que l'histoire, le sang, ou le droit avaient rendus puissants, si elle retrouvait seulement le bon sens qui avait été le sien sur le terrain, si elle trouvait enfin le courage de penser par elle-même, d'accorder à ses idées pragmatiques tout le crédit qu'elles méritaient, si seulement... Ils pourraient convaincre Elerinna de démanteler son armée et de fuir, de gagner une terre où il lui serait donné de vivre malgré tous les choix suicidaires qu'elle avait signés ces derniers mois. S'il en existait encore dont elle n'avait souillé l'honneur, les croyances et même la liberté par caprice.

Orchid marchait à sa hauteur, désormais, et le regardait encore de son regard plein de chimères de compréhension et d'inquiétudes. Il détourna la tête. C'était de plus en plus difficilement supportable. Mais plus que l'incommunicabilité qui régnait désormais entre eux et qui tuait peu à peu la complicité qu'ils avaient tissée ensemble ces dernières semaines, plus que cette compassion de sœur inquiète qu'elle semblait lui témoigner et qui lui paraissait aussi désespérément enviable qu'illusoire, plus que cette conviction qu'elle ne le connaissait pas, il y avait un poids de menace et de méfiance dans l'air, un lourd malaise qui avait fini par le faire taire. Elle n'avait plus confiance en lui. Il était évident qu'il n'aurait pas dû lui parler d'Irina. Elle le surveillait du coin de l’œil, comme s'il allait exploser d'une seconde à l'autre, se trancher la gorge subitement ou charger Elerinna pour l'embrocher à l'instant où il la verrait.
Il esquissa un petit sourire moqueur quand la jeune femme lui signala d'une voix presque oppressée qu'ils verraient bientôt le bout du tunnel, et, doucement, il referma sa main droite sur celle d'Orchid pour la serrer dans une poigne rassurante.

« Ne vous inquiétez pas, murmura-t-il en penchant sa tête près de son oreille. J'ai pas encore perdu les pédales, relâchez la pression. »

Il lui sourit sincèrement sur son masque blafard, caressa du pouce le dos de sa main et la laissa glisser dans le gant en cuir qui dissimulait la sienne. Il contempla le visage sombre de sa partenaire, invariablement caché dans l'obscurité terne de ses cheveux, et il repoussa une de ses mèches d'une pichenette du doigt plutôt cavalière. C'était peut-être le dernier entretien en tête à tête qu'ils vivaient. Et au fond de lui, Léo avait le pressentiment que cette tête dure de Zélos aux yeux profonds, son sourire rare de jeune louve impétueuse, les défis qu'ils avaient partagés et le drôle de soutien qu'elle avait été pour lui ces derniers temps, tout ça lui manquerait probablement. Mais c'était la fin de la route...

Sans un mot de plus, l'expression de nouveau insondable, il se tourna vers les miroirs de glace qui emprisonnaient leur chemin dans un dédale de cristal. Il observa longuement son reflet, qui lui renvoyait son regard opaque, et peu à peu, dans le silence des grottes de Fellel, il vit au fond de lui-même et s'absenta de la réalité étroite que ses seuls sens pouvaient percevoir. Une infinité de fils lui apparut à travers la glace et scintillèrent d'un éclat changeant. Il en choisit un, qui se présentait à lui comme une évidence, et alors, une vision se déroula lentement dans son esprit, comme une rivière calme dans son cours. La sortie de la grotte lui parut de l'extérieur, presque glacée sous les congères, dans la lumière floue et poudreuse de la nuit cimmérienne. Il y avait les chiens. Il y avait le traîneau. Il y avait le loup. Dans le trou de la grotte, à quelques minutes encore de la sortie, il y avait Elerinna qui marchait en frissonnant, son minois d'adolescente inquiète froncé de vigilance, les bras serrés autour de son buste, dans cette robe de mousseline blanche aux jupons bouffants qu'elle portait au procès, et que son expédition avait déchirée et salie. Et puis un bruit résonna à la surface. Léogan battit des cils, ses yeux montèrent instinctivement au plafond, traversèrent les épaisses couches de glace et virent la lumière d'une torche dans la nuit du désert de glace et des empreintes de bottes dans la neige. Qui... ? Une silhouette se découpa soudain dans le paysage et il plissa des yeux pour mieux la reconnaître à travers les tourbillons blancs de la toundra. C'était un jeune homme, légèrement plus petit que lui, les épaules carrées d'un militaire, des mèches de cheveux blonds sous une capuche en fourrure, et ce visage, une mâchoire volontaire, des yeux bleus luisants, un front balafré... Qu'est-ce qu'il fabriquait ici ?!
Léogan secoua la tête vigoureusement pour se débarrasser de sa vision et revint sur terre. Il marchait toujours à rythme soutenu. Orchid était toujours là, près de lui, attachée au moindre de ses gestes, et il espéra qu'elle avait pris cette courte transe pour un vertige.

« Enfin, relâchez la pression... marmonna-t-il soudain en reportant tout à fait son attention sur elle, le front plissé de souci. De mon côté, en tout cas. J'ai conclu un marché avec le chef des armées des Lanetae pour empêcher le siège d'Hellas – faut vraiment être décérébré, à ce stade-là, ou complètement suicidaire. Il nous reste, attendez... » Il fouilla dans la poche intérieure de sa cape et y dénicha une montre à gousset en cuivre, qu'il gardait toujours sur lui en mission, et qui indiquait près de minuit. « Sept heures pour rejoindre Inoa avec Elerinna, sans quoi il m'a juré qu'il... 'n'aurait pas beaucoup de scrupules à raser tous les villages misérables qui bordent nos côtes', splendide. » conclut-il avec une ironie flegmatique.

Il entendait le pas léger d'Elerinna, désormais, non loin, et ils finirent de la rejoindre tandis que Léogan poursuivait son explication à Orchid avec autant de détachement qu'il en était capable.

« S'il n'y a pas de tempête, ni la garde territoriale dans le coin, on peut le faire. » acheva-t-il avec conviction, le regard froid mais solide. Ils parvinrent à hauteur de la grande prêtresse déchue, qui devait être frigorifiée après tout ce temps passé dans ces conduits glacés. « Salut, princesse. » dit-il, son regard noir enfoncé sans les abysses bleus d'Elerinna. Il secoua la tête de dépit et défit la fibule de sa lourde cape noire pour lui tendre le vêtement qui charriait des odeurs d'égouts et de sueur d'un geste presque courtois. Il lui restait encore son manteau, qui abondamment taché de son propre sang ne payait pas de mine non plus, pour se protéger des intempéries et cela avait été suffisant dans des circonstances semblables. « Tiens, prends ça. Ça pue la mort, mais tu vas nous claquer entre les mains si tu te couvres pas. » Il la considéra de haut en bas en fronçant les sourcils. Elle avait toujours ce port élégant de grande dame, dans sa robe abîmée qui accentuait la finesse de sa taille et laissait deviner le secret de ses jambes de gazelle, longues et légères. Elle avait encore un quelque chose de piquant qui intriguait toujours mais en la regardant, Léogan ne vit plus aucun mystère. Tout ça semblait tellement surréaliste. Dire que la veille, ce simple coup d’œil lui aurait inspiré plus d'affection que de désarroi ou de vertige, alors qu'elle était la même qu'aujourd'hui... Tout paraissait si effroyablement distant maintenant. Il était seul. Son visage fermé se retourna vers Igrim avec résolution. « Il faudra juste se faire violence pour ne pas s'arrêter, j'espère que vos chiens tiendront le coup. Allez, on se casse, acheva-t-il en tendant la torche à la Zélos pour s'en délester. Je marche devant. Attendez un peu avant de prendre ma suite. Mejaÿ nous servira d'intermédiaire, en cas de problème, vous en serez averties par télépathie. »

Il se détourna en dégageant un pan de sa cape pour empoigner la garde d'Aegidia, son épée à une main et demie, le seul héritage qu'il gardait de sa famille en tant que dernier homme d'arme de la lignée Jézékaël, et la dégainer dans un grésillement électrique qui le long de la lame fit étinceler une lumière bleu vif. Léogan jeta un dernier coup d’œil aux deux anciennes prêtresses, derrière lui, pour les exhorter à lui obéir, et s'engagea en direction de la sortie en faisant tourner nerveusement la fusée de sa garde dans sa main gantée. Qui savait ce qu'ils trouveraient au bout du tunnel... Il marcha aussi silencieusement que son pas de Sindarin le lui permettait, la respiration ténue, et louvoya dans les ombres, rasa les murs avec précaution, les sens aux aguets. Si c'était celui qu'il croyait, ce qui paraissait tout de même invraisemblable – la glace se trompait peut-être, les visions n'avaient rien d'infaillible,  il avait pu lui-même été troublé par la fatigue et confondre le vrai et le possible – mais si cela s'avérait, il tenait à être le premier à lui tomber dessus...

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Veto Havelle

MessageSujet: Re: Quelles journées!   Dim 29 Mar - 14:27

Pour gagner du temps, si vous ne voulez pas vous taper tout mon pavé, rendez-vous dans la dernière partie après les trois derniers astérisques. Bonne lecture ou condoléances, au choix.


« Stupide oreilles pointues... »

Tous les gardes sur le chemin de ronde suivirent le regard du Colonel Val'Rielan. Ils avaient entendu malgré eux cette conversation et qui n’aurait pas entendu les éclats de voix échangés entre les deux plus hautes instances de la garde prétoriale. Du moins, qui parmi les rares présents sur ce chemin de ronde ? Ils n’étaient que quatre en plus du Colonel après le départ de Jézékaël. Les deux veilleurs qui avaient repéré le mouvement suspect dans le désert, deux des trois éclaireurs, leur Major et le Sous-Lieutenant qu’on était venu cherché en hâte dans son bureau.

Lorsqu’on réussit son examen en fin d’année en tant qu’Aspirant, on devient Sous-Lieutenant. Et l’utilisation de ce préfixe, ce « Sous- », est particulièrement bien adapté à la condition dont on hérite. En plus de la paperasse du Lieutenant à remplir, il n’est pas rare d’écoper des gardes de nuit de son supérieur direct. En général, ces petits nouveaux fraichement sorti de l’école des officiers supérieurs profite de ces veillées pour somnoler au coin du feu, remplir encore quelques paperasses pour les plus consciencieux ou les plus en retard et parfois pour essayer de prendre de l’avance sur la journée de demain.
Le fait est qu’on ne réveille pas toute une hiérarchie pour un veilleur qui louche un peu trop fort au point de confondre une luciole avec des torches. Un aspirant, par contre, c’est parfait pour se décharger de ses responsabilités.
Le Sous-Lieutenant de ce soir venait de finir de prendre cette avance. Et lorsqu’on était venu le chercher, il n’était pas en train de somnoler du tout. Il était bien réveillé et il avait abandonné ses lectures historiques pour suivre au pas de course le Major qui était venu le prévenir qu’il venait d’envoyer son première classe et deux autres de ses hommes vérifier quelque chose dans le désert.
Le petit rat de bibliothèque ici présent était donc un rat consciencieux, discipliné et tout à fait alerte. Il avait fait partie des premiers prévenus de l’apparition d’une cohorte de torche dans le désert de glace en vue de Hellas et il avait la cervelle au moins autant en ébullition que ses deux supérieurs.

Et c’est ainsi que Veto s’était retrouvé sur le chemin de ronde, emmitouflé à la va-vite dans un long manteau fourré, bien à l’abri derrière une longue écharpe plusieurs fois enroulé autour du visage et la tête couverte d’une profonde capuche.
Rajouté à cela la nouvelle et il n’y a rien d’étonnant à ce que le Colonel avec qui il n’avait fait qu’une seule mission ne l’ait pas reconnu. Lui cependant, l’avait reconnu. Et il en savait assez sur son compte pour se dire que son départ dans un tel état de colère n’annonçait rien de bon.

Le nouveau Sous-Lieutenant était donc perdu dans ses pensées inquiètes, le regard tourné vers le désert lorsque le Colonel resté sur le rempart s’en était pris à son Major. Il s’en rendit compte un peu tard. Il faut dire que la situation du conseil des prêtresses le taraudait déjà depuis des jours. Savoir Irina lancé dans une confrontation finale face à Elerinna l’inquiétait un tant soit peu. Il s’était alors réfugié dans ses recherches sur le passé mais ce siège annoncé réveillait en lui les doutes et les craintes qu’il fuyait jusqu’à présent.
Cependant, il finit par venir au secours de son subalterne, réalisant qu’il avait agi un peu trop discrètement quelques instants auparavant.


« Colonel… Veuillez m’excuser mon Colonel. Sous-Lieutenant Havelle. J’ai chargé il y a quelques minutes le première classe Pavel d’aller prévenir la caserne et le Général en priorité et ce sans en informer son Major. Nous nous chargeons des feux et des portes sur le champ. Secondes classes occupez-vous de prévenir les portes Sud et Est. Major, je vous laisse le Port. Vous deux » ajouta-t-il à destination des deux veilleurs qui sursautèrent. « Allumez les feux. Mon Colonel, si vous n’avez plus besoin de moi ici, je dois informer mon Lieutenant de la situation.
-Vous parlez beaucoup trop Sous-officier…
-Affirmatif mon Colonel. »

***

Veto retrouva son Lieutenant dans le couloir de sa chambre.

« Havelle ! Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?
-Une attaque mon Lieutenant.
-De quoi ? Je vous laisse une heure et vous vous faites attaquer ?
-Négatif mon Lieutenant, j’ai pris mes fonctions il y a quatre heures et ce n’est pas moi mais Hellas entière qui est attaquée. »

Veto manqua de se faire bousculer par un de ses homologues qui courait dans le couloir, les bras chargé de documents et le Lieutenant lança un nouveau regard circulaire sur tout le couloir où les hommes et femmes de l’armée commençaient à s’activer de plus en plus vers la sortie.

« Kesha… Havelle… Vous déconnez !
-Non mon Lieutenant. Ils viennent du Nord-Est. Mais leur origine est Canopée. C’est une armée Sindarine. »

Le Lieutenant, un vieil homme dénommé Asmal restait quelque peu interloqué. Toute une carrière tranquille avec jamais rien à régler de plus important que l’apparition d’une meute de Leweiras enragée en début de carrière et il fallait que pour finir, dans un grand final, il assiste à une attaque en règle d’un autre pays ?

« Ve… Havelle… Qu’elle est la situation exactement.
-L’alarme est donnée. L’armée est en train de se préparer et l’État-Major se réunit quelque part mais je ne sais pas où. Au dernière nouvelle, le Colonel Val'Rielan voulait retrouver le Général alors qu’il devrait se rendre sur le chemin de ronde pour constater lui-même l’avancée de l’armée, certainement.
-Bien… Bien…
-Mon Lieutenant, je sais que vous ne faites pas partie de l’État-Major mais comme vous le savez, j’étudie les cartes de Cimmeria depuis plusieurs mois, j’ai longtemps patrouillé dans le désert et j’ai orienté mon sujet au concours sur…
-Putain ! Quoi Havelle ? Vous pensez que c’est le moment ?
-Veuillez m’excusez mon Lieutenant. Je voulais simplement vous proposer d’aller étudier les pistes et la topographie de cette région pour…
-Pour quoi ? Ils sont déjà là ! Qu’est-ce que ça peut nous foutre de savoir comment ils y sont arrivés ?
-Mon Lieutenant, si je peux déterminer quelles sont les Grottes de Fellel les plus adéquates, nous pourrions peut-être prévoir des attaques éclair sur leur camp plutôt que de subir un siège passivement. De plus, il serait intéressant de déterminer leur plus probable voie de retraite en cas d’abandon du siège si nous voulions la leur couper.
-Parce que vous les voyez déjà repartir vous ?
-Mon Lieutenant, j’ai vu leurs machines de siège. Il leur faudra longtemps avant de venir à bout des murs de Hellas. Et Niveria est déjà là. Oui mon Lieutenant. Je sais que nous avons une chance. »

Le Lieutenant hésita et puis opina du chef.

« Très bien. Vous pensez découvrir ça quand ?
-Aucune idée mon Lieutenant.
-Havelle… Bon… Faites au plus vite. Je vais prévenir l’État-Major de votre idée. Il devrait m’écouter… Je pense…
-Merci Mon Lieutenant. »

Veto salua son supérieur direct d’un point sur le cœur et l’autre dans le dos, comme il se doit et il détala, se mêlant aux quelques hommes encore dans le couloir qui s’était déjà passablement vidé.
Le combat n’avait pas encore commencé, on n’avait pas encore besoin de tous les hommes sur les remparts. De plus, il n’était plus un simple trouffion. Peut-être qu’on le laisserait tranquille. Peut-être qu’on accepterait son idée. Ce n’était pas encore une tactique en place. Les Grottes de Fellel n’étaient pas assez bien cartographiées, pas assez bien sécurisées, trop oubliées… Il savait que son idée était bonne. Mais surtout, il savait que son idée le laisserait tranquille et seul.

Seul, oui, car il ne voulait qu’une chose, qu’on lui laisse les mains libres.

Il passa dans la salle de cartographie, pris garde à laisser celles que les supérieurs de l’État-Major était le plus susceptible de réclamer, regagna son bureau et tria à une vitesse qui le surprit lui-même les documents qu’il étudiait.
Il se trouva à peine cinq minutes après à étudier la première carte et à prendre des notes. Il n’avait plus qu’à attendre et réfléchir. Oui. Val'Rielan avait raison. Ce siège était stupide. Il y avait quelque chose derrière tout ça. Quelque chose échappait encore au reste de l’armée trop perturbée par le moment présent. Bien sûr, il devait y en avoir d’autre dans son cas à se poser cette même question. Pour preuve, le Colonel l’avait évoquée : pourquoi commanditer le siège d’une ville alors que l’on est à l’intérieur. C’est la certitude de se retrouver otage et d’empêcher toute tentative d’incursion. Certes, une ville comme Hellas avait peu de réserves pour tenir un siège mais cette armée ne pouvait en avoir énormément plus et en l’occurrence, certainement pas assez pour tenir le Nivéria qui approchait.
Soit ce plan était tout connement stupide, soit il était tout bonnement brillant.

Et si d’autres personnes s’étaient posées cette question, combien avaient la chance d’être assis dans une pièce presque silencieuse, au calme, avec pour seul compagnie, soi-même pour se poser les bonnes questions ?
Veto retraça le chemin que l’armée avait dû faire. Il n’y avait que peu de cols et à fortiori moins encore de pistes praticables pour un convoi militaire avec des engins de siège. Et ce, même en pièce détachées.
Non, Veto n’était pas un grand stratège. Mais il s’efforçait d’être astucieux. De plus, il sortait tout juste de l’école et les hypothèses les plus osées lui venaient encore à l’esprit malgré sa courte carrière de terrain qui avait précédé ses études très théoriques. Il n’avait pas peur d’imaginer quelques scénarii qu’un vieux brisquard aurait balayés immédiatement pour cause de loufoquerie.

Soudain, on frappa à sa porte. Un seconde classe l’informa qu’on avait accepté sa requête et qu’il était prié de faire au plus vite ce qui était convenu.


Parfait. C’était parfait.


Il congédia le trouffion, se leva, sortit, informa un de ses collègues dans un bureau voisin (qui devait avoir été assigné au remplissage de la paperasse concernant la mobilisation d’armes, de catalyseurs et autres fournitures que la préparation au combat devait engendrer) qu’il devait aller chercher des documents à plusieurs endroits et qu’il revenait au plus vite. C’est à peine si l’autre lui accorda un semblant d’attention.
Relégué au placard, couvert par un alibi vaseux mais officiel. Il n’en voulait pas plus.
Veto arriva dans sa chambre, ferma la porte à clef, retira ses vêtements, ouvrit la fenêtre et se jeta nu depuis son étage.


***

Le campement était impressionnant. Les quelques balistes, surtout, avait de quoi faire trembler les pierres ancestrales de la capitale glacée. Les Sindarins s’activaient sous les torches. Et malgré leur habitude de la nature et leur vision perçante, il était improbable qu’ils remarquent un corbeau noir dans ce ciel nocturne couvert et ce d’autant plus qu’il y avait encore bien des préparatifs pour occuper aussi bien les mains que l’esprit.

Un animal très peu adapté à cette heure de la nuit que celui qu’avait revêtu Veto. Mais il ne cherchait pas à être naturel. Il cherchait à être efficace. Et cet animal volant était celui dont il maîtrisait le mieux la forme. De plus, la couleur de son plumage n’en faisait pas un si mauvais choix. Cependant, sa vision aurait pu le léser, si ce n’est qu’il repéra à la lueur des torches du campement deux silhouettes qui s’éloignaient de l’amas de tentes et de guerriers. Faute de mieux, il allait déjà essayer de voir ce que cela donnait avant d’essayer de se poser dans la lumière.

Le corvidé d’apparence obliqua, restant à bonne altitude. S’il ne neigeait pas, les bourrasques de vents au sol charriaient assez d’éléments pour vous blesser un oiseau en vol. Pourtant, il faudrait bien se résoudre à affronter l’une de ces rafales.
Alors il se mit face au vent, descendit en vol plané, atterrit assez loin des deux hommes et se changea immédiatement en loup pour s’emmitoufler dans sa fourrure et se rouler en boule derrière une congère. L’odeur d’un autre animal lui vint immédiatement à la truffe et il dut réprimander une envie de grogner. L’obscurité et la distance le garder hors de vue. Et si le vent était plus sujet à lui apporter les sons qu’à les exporter vers ses cibles, il devait rester prudent. Ainsi, il se pelotonna en prenant garde de se préserver du vent comme il le pouvait derrière la neige, tout en laissant dépasser assez de sa tête pour voir si les deux hommes et la bête approchait trop.
Ses deux oreilles pointaient, elles, fièrement au vent, écoutant avec attention ce qu’il se disait, même s’il lui fallait régulièrement les plaquer sur son crâne et se remettre à l’abri pour ne pas trop souffrir du froid.

Mais pourquoi était-il là ? Voir partir Léogan l’inquiétait à ce point pour vouloir enfreindre les ordres et abandonner la mission qu’il avait lui-même réclamée ? En partie, oui. Cette mission, il savait parfaitement qu’il l’aurait bientôt terminée. Les cartes du désert, il les avait déjà arpentées aussi bien au sol avec ses patrouilles que sur une table durant ses études.
Cette armée ne pouvait venir que du col de Bjorkam. C’était le plus facile d’accès et le plus facilement repérable depuis l’est des montagnes. Mais ce n’était pas le plus connu à l’étranger. Quel col était connu à l’étranger à part peut-être celui de Aggersborg qui était le plus pratiqué pour le commerce avec Eridannia ?
Ces Sindarins avaient traversé une montagne et il n’avait pas pu le faire au hasard. Ils étaient guidait et Veto s’assurait ici que Léogan n’avait pas seulement joué la comédie sur le rempart.

Et Veto ne fut pas déçu. Même s’il n’entendit pas toute la conversation, il saisit l’essentiel. Un nom, deux avis divergeant, un compromis mais surtout, un plan.

Soudain, ses deux yeux durent accrocher un éclat de torche car il crut bien voir le félin se tourner vers lui. Il s’était rétracté derrière son abri et attendit un instant. L’animal devait encore douter puisqu’il n’entendait pas de feulement ou d’autre signe d’animosité.
Mais mieux valait ne plus trainer ici. Il avait appris ce qu’il voulait.

Si le félin avait encore le regard tourné dans sa direction, c’est un corbeau qu’il vit décoller vers le ciel sans même un croassement.


***

Veto se rhabilla dans sa chambre, attrapa un fruit et un cœur de chardon ardent qui trônaient dans une assiette sur sa table de chevet, attrapa une carte qu’il avait lui-même tracé chaque soir et pendant ses études.
Lorsqu’il revint à son poste, il ne s’attarda pas devant son collègue toujours dans son bureau. Ce n’était pas nécessaire qu’il le voit revenir avec dans les mains seulement un parchemin alors qu’il avait dit qu’il devait aller en chercher plusieurs.

Mais dans son bureau, il y avait son Lieutenant et celui-ci semblait assez nerveux. Et il y avait de quoi. Combien de temps était-il parti ? Une heure ?


« Nom de Kesha ! Havelle ! J’ai cru que vous aviez déserté !
-J’étais allé chercher une carte dans ma chambre, mon Lieutenant.
-On m’a dit, oui. Bon, ça avance ? »

Veto exposa sa théorie quant à l’arrivée des forces en présence par le col de Bjorkam. Il rajouta que si c’était le cas, ils avaient certainement été vu par au moins un des villages côtiers. Et il n’avait pas fallu à Veto une intelligence démentielle pour comprendre que si aucune nouvelle ne leur était parvenue alors qu’il avait fallu à cette armée le temps de construire ses machines de siège, c’est qu’ils avaient déjà fait main basse sur l’un de ces villages. Ou pire…
Les informations que l’animorphe venait de recueillir dans la neige, il les fit passer pour des recherches et déductions bibliographiques. Il y avait fort à parier que Birdük, Inoa ou Largathron avait été une étape pour ces hommes. Et il orienta les soupçons de son supérieur vers Inoa.

Les deux hommes restèrent silencieux mais le plus vieux ne tarda pas à remarquer les mains rougies par le froid ainsi que les oreilles et le visage de Veto qui laissaient à parier que Veto était sortie.


« Ah ça mon Lieutenant. J’ai cru qu’ils étaient dans un autre bâtiment et comme je n’avais pas pris de manteau… Je ne me suis souvenu qu’après que je les avais déjà emprunté et que cette carte était dans ma chambre.
-Hmmm… Et ça va aller ? Vous avez l’air à bout de souffle.
-Je cours depuis un moment mon Lieutenant mais rien d’insurmontable. »

Il goba son cœur de chardon ardent et croqua dans le coin qu’il avait apporté avant d’étaler ladite carte récupérée dans sa chambre. C’était une cartographie qu’il s’était évertué à faire durant son année d’étude et qu’il agrémentait sans cesse depuis par ses recherches personnelles. Il avait recensé plusieurs des tunnels encore en état sous la ville et rejoignant les galeries à l’extérieurs de son enceinte ainsi que plusieurs ouvertures donnant dans le désert.

« Pas mal du tout Havelle. Avec ça on pourrait les avoir à revers.
-Oui mon Lieutenant. J’ai déjà pensé à plusieurs angles d’attaques pour un travail de sape et…
-Houlà mon gars. Du calme. On va déjà proposer ça à l’État-Major. Tu viens avec moi.
-Je vous demande pardon mon Lieutenant ?
-T’as très bien entendu. Fais pas ton timide et radine. Ils attendent des résultats. Et prends ton manteau ce coup-ci ! »

Veto attrapa quelques cartes et emboita le pas à son supérieur.
Ça c’était déjà beaucoup moins parfait…


***

Elerina et Irina s’affrontaient en ce moment-même dans le temple et Irina n’avait aucune idée de ce que la grande prêtresse avait prévu comme joker. Il aurait aimé la prévenir, lui assurer son soutien. Mais il s’était déjà tant éloigné d’elle que ça lui semblait dérisoire désormais. Il s’était présenté à elle comme son chevalier servant, au grand cœur, infaillible… Et au final, il n’était plus rien pour elle. Rien qu’une déception peut-être…
Et il était en train de monter un flanc à ses supérieur en leur proposant un plan de bataille qu’il savait déjà inutile. Il avait entendu le dirigeant de l’armée parlé de repli… Mais qu’importait. Il devait régler ça vite. L’État-Major ne voudrait pas s’encombrer longtemps d’un Sous-Lieutenant avec l’armée à leur porte. Ils lui prendraient ses plans et puis le renverrait avec des remerciements sommaires. Voire aucun remerciement et il sera simplement congédié comme un bon gars qui a fait son travail et rien de plus. Ce qui n’était pas tout à fait faux.
Mais pour l’heure (et d’habitude en règle générale) Veto ne voulait pas de reconnaissance. Il cherchait une nouvelle excuse pour ne pas être enrôlé dans les préparatifs de la bataille car il savait qu’il serait plus utile ailleurs qu’à remplir des formulaires ou à…


« Vous guiderez les équipes d’exploration et de déblaiement si besoin est.
-Je vous demande pardon… Mon Général !
-Ma parole mais ce gamin ne m’écoute même pas !
-Négatif mon Général… Je veux dire… C’est simplement que je… Je n’avais pas connaissance d’équipe de déblaiement dans nos rangs, mon Général. »
Pour le coup, Veto se félicita pour cette pirouette et s’efforça de reprendre le fil de la conversation.
« Bien… Bah pour le coup c’est une bonne remarque vue que c’est vous qui allez les former sur le tas.
-Bien mon Général. » acquiesça Veto avec une sensation de vide qui l’envahissait. Son cerveau se mit à mouliner le plus vite possible.
« Mon Général, pourrais-je savoir si je pourrais avoir des équipes composées au maximum de pyromancien ou de…
-Que dalle ! Nous sommes en guerre pépère ! Tu crois que je vais te confier des soldats jeteurs de sorts ? J’en aurai besoin sur les remparts et le plus possible. Vous allez chopper des pelles et des pioches et vous allez bosser à l’ancienne. Verstehen ?
-…fer… Affirmatif mon Général.
-Bien. Rompez. Val'rielan, vous me mettez de vos lancier derrière cette porte. Et dès que Jézékaël revient, vous me l’amener ici. Ah ! Et Macclov, vous me tenez au courant de l’avancée du petit, là. »

Soudain, alors que Veto s’apprêtait à sortir, un messager fit irruption dans le Q.G. et le jeune Havelle recommença à s’évertuer de faire germer dans son esprit un nouveau plan pour se soutirer à ses responsabilités car il ne pouvait décemment pas s’amuser à déblayer des galeries avec ce que ce coursier apportait comme nouvelle.

Irina avait gagné ! Ou presque…


***

Et c’était ce « presque » qui mettait Veto hors de lui. Cette lâche avait filé plutôt que d’assumer ses responsabilités. Il n’était pas sûr d’avoir bien compris ça lorsqu’il avait espionné Léogan et l’autre Sindarin. Ou il n’y avait pas cru. Il n’avait pas imaginé que c’était possible…

Veto ne voyait plus qu’une solution : la tuer. L’attaquer sournoisement, à sa manière, et la tuer une bonne fois pour toute !

*Non… Ce serait signer la déclaration de guerre que ces idiots de l’autre côté du mur nous tendent.*

Veto se surpris à penser ce genre de chose et il prit soudain conscience qu’il avait déjà bien changé depuis qu’il avait commencé ses classes dans cette armée et cet atmosphère vicié de complot et de truande.

Mais quoi alors ? Ils devaient négocier leur départ contre la restitution de cette garce en bon état ? Elle reviendrait aussi sec ici avec des troupes plus importantes. Ou elle trouverait un moyen de se venger…

Veto guidait une petite équipe dans une galerie. Il en avait déjà dispersé trois autres dans d’autres conduits. Ce qu’il faisait, c’était le projet de plusieurs années de réflexion. L’idée même d’aménager définitivement les Grottes de Fellel pour permettre des voyages plus rapides, moins dangereux, moins dépendant de la météo… Cette envie de facilité la vie en Cimmeria lui était venu dès qu’il était devenu seconde classe et qu’il avait dû affronter les premières tempêtes, nettoyer une grotte à la va-vite en chassant les quelques créatures qui y avaient elles aussi trouvé refuge… Cimméria avait tant de potentiel et si peu de volonté à investir…

Le Sous-Lieutenant prit un nouveau virage et annonça qu’il allait falloir être prudent à partir de maintenant car ils entraient dans une zone plus fragile. Il n’y avait plus de roche ici. Simplement de la glace et les derniers Béamas avaient certainement fragilisé les parois.

Mais la faute à qui si le pays s’embourbait dans une telle inactivité ? Les récentes recherches de Veto dans les archives de la ville et de la garde s’étaient montrées surprenantes et prolifiques depuis qu’il avait pris autant de galons. Il avait eu accès à bien des dossiers qu’on lui aurait refusé avec un grade inférieur. Et, ce n’était pas évident, mais si on s’use la cervelle, si on y passe quelques nuits blanches, on se rend compte que c’est la merde en Cimmeria. La vision enchanteresse et pure qu’il avait toujours eu de ce pays lui avait éclaté entre les mains comme une pense de brebis trop gonflée. La pauvreté, la délinquance, la vétusté… Veto soupçonnait même l’existence d’une sorte de banditisme organisé. Il avait toujours été de la territoriale. Pour lui, les problèmes de Hellas venaient de son isolement, de son climat, de son histoire aussi peut-être un peu, avec la guerre, les mentalités renfermées, qui rendaient le commerce difficile et la vie en général dure. Mais plus il avait fouiné pour ses recherches sur ces innombrables galeries et autre, plus il avait subodorait une réelle perversion de la ville en elle-même.


« Attention ! Attendez. Restez-là. »

Veto commandait au sol et à la glace. Il n’utilisait que rarement ses pouvoirs en public car il était légèrement complexé vis-à-vis de ça. Longtemps, il avait été la risée de la caserne pour avoir montré une notable incapacité inexplicable à utiliser la magie. Et puis il avait compris que c’était en réalité avec les catalyseurs que son problème résidait. Il avait alors appris à faire sans, à utiliser ses pouvoirs, petit à petit, les maîtrisant et les développant, en découvrant parfois d’autre comme l’animorphie par exemple mais aussi une sorte de don de voyance assez spécial. Mais pour une grande partie de la caserne, il restait « l’anormal », celui qui était mauvais en magie. Et il préférait les choses ainsi. Car, incapable d’utiliser des catalyseurs, il était très facile pour lui de perdre le contrôle ou de ne pas savoir gérer sa réserve d’énergie. Si on le sollicitait d’avantage que maintenant, il risquerait de se retrouver dans des situations plus compliquées qu’elles ne l’étaient déjà trop souvent.

Ainsi donc, il était dans ces tunnels en tant que planton anormal, mêlé à ceux dont les pouvoirs étaient ou semblaient les moins utiles sur un champ de bataille, et non sur les rempart à attendre un assaut qui ne viendrait pas…

Mais revenons à cette histoire de ville pourrie. Pourquoi le maire ne faisait rien pour améliorer les choses contrairement à ce pourquoi il avait été élu ? Pourquoi les prêtresses ne faisaient que soigner des plaies qu’elles pourraient peut-être prévenir ? Veto avait assez baigné désormais dans les intrigues sous-jacentes à ce pouvoir pour savoir que ces instances étaient trop occupés aujourd’hui à se faire la guerre plutôt qu’à s’occuper du peuple qui agonisait à leurs pieds.

C’était sa faute ! Encore une fois ! À elle et à celle du maire ! Ces deux pourris devaient payer.
Oui ! Elle allait payer. Et lui, il avait mis son plan au point. Il n’avait plus qu’à le mettre à exécution.


« Sous-Lieut… ! »

Et alors, se produisit le parfait exemple illustrant ce pourquoi les Sous-Lieutenant n’allait jamais sur le terrain. Leurs hommes n’avaient pas même le temps de les prévenir du fait de cette étiquette bien trop longue. Les évènements étaient déjà arrivés avant que ne soit terminé les courbettes habituelles. En la matière, le plafond s’était effondré sans même que les gardes s’en soit parfaitement rendu compte.

***

Veto était étendu dans la neige. Il n’entendait pas de chant de Fellel à proximité. Ce qui voulait dire qu’il avait dû pas mal marché pour se mettre hors de portée de celle qu’il avait quitté. Mais il était loin d’être à Inoa. Et ce n’était pas tout à fait son plan non plus d’ailleurs…

Il essaya de remettre ses idées en place mais le sifflement lancinant de son sang dessous ses tempes était un frein considérable à sa concentration.

Avant l’éboulement, il avait pris les devants sur son équipe, s’était avancé sous la voute glacée qui présentait bien quelques craquelures mais il n’y avait en réalité que très peu de risques. Rendu peut-être un peu trop impétueux par la réussite de ses précédents projets, il avait joué avec le feu une fois de trop.
Sa main avait effleuré la paroi en faisant mine de vérifier quelque chose. Il avait feint de vérifier une crevasse au sol, puis une aspérité dans le mur et pendant ce temps, son pouvoir avait officié, une fissure serpentant le long des murs jusqu’au plafond pour atteindre finalement le gros bloc qu’il avait repéré.
Il avait ensuite suffit d’une petite impulsion de l’esprit et le craquement s’était fait entendre.


Les plus petits, il les avait prévus.


Il avait simulé la surprise, il avait même lancé un dernier regard légèrement perdu à ces inconnus qu’il laissait derrière lui avec pour image sa fausse fin brutale. Et voilà. Il se ferait passer pour mort un moment et puis il reviendrait en expliquant s’être perdu dans le désert, incapable de revenir plus tôt à cause d’une quelconque blessure ou du camp ennemi qu’il avait dû contourner… Maintenant, que devait-il faire ? Il aurait voulu retrouver Irina, lui dire ce qu’avait prévu Elerinna. Lui redonner des cartes à jouer pour regagner un coup d’avance. Mais est-ce qu’elle l’écouterait seulement ?


Mais il y avait eu les autres craquements.
Ceux qu’ils n’avaient pas prévus et qui n’étaient pas aussi petits qu’il l’aurait escompté.

Veto n’avait plus eu aucune surprise à imiter. Car pour le coup, la panique manqua de le prendre. Il s’était coupé la seule retraite possible vers les autres en faisant s’effondrer un bloc entre eux et lui et c’était désormais tout le reste du couloir qui s’effondrait sur sa tête. Était-ce la même chose de leur côté ? Par le temps de se poser la question. Il se mit à courir aussi vite qu’il le pouvait, lâchant pelle et pioche, courant de toute la vitesse dont il était capable. S’il avait été moins paniqué et plus habitué à ce pouvoir, il aurait pu avoir la présence d’esprit de changer de forme et détaler à la vitesse d’un animal en fuite.
Mais là, il ne faisait que fuir comme un humain, trébuchant sur les quelques blocs et crevasses qui parsemait le corridor glacé.

En dernier recours, il essaya de toucher le mur dans sa course, tentant de freiner l’éboulement mais il ne fit que se fatiguer plus vite et se ralentir.
Un morceau de glace lui percuta l’épaule puis un autre l’arrière du crâne. Et bien que ces fragments fussent trop petits pour le tuer ou même l’assommer sur le coup, le fait est qu’il ne portait pas d’armure. Qui porterait une armure pour aller creuser des galeries ? Bordel !

La suite des évènements lui sembla donc plus trouble. Il se souvenait être parvenu à s’extirper de sa galerie en gagnant une des ouvertures des grottes qui donnaient sur le désert, puis il avait jeté un œil à sa carte. À ce moment, ses idées étaient encore assez claires pour qu’il parvienne à se repérer de manière plutôt efficace.

Une idée loufoque et enflammée germa cependant dans son esprit embrumé. Et cette idée était très simple : rejoindre Inoa, y attendre Elerinna, la tuer et sauver Hellas de sa menace. Après, la guerre, la garde pourrait la gérer avec les idées qu’il leur laissait. Le temps que les troupes comprennent qu’ils étaient venus pour un cadavre, qu’ils se décident, qu’ils reviennent aux portes de la cité, la garde serait fin prête et Nivéria les ensevelira sous sa glace et sa neige.

Bien sûr que ce plan était stupide. Bien sûr que Veto ne voulait pas ça en réalité. La colère avait commencé à le prendre aux tripes depuis le début de cette soirée et ce coup à la tête lui avait embrouillé l’esprit. Son plan initial s’apparentait plus à une interception de la prêtresse dans sa fuite et une tentative de raisonner le Colonel Jézékaël qu’il savait raisonnable dans le fond. Du moins, il s’était fait cette idée…

Et surtout, s’il avait eu toute sa tête, il n’aurait pas essayé d’aller jusqu’à Inoa à pied.

Mais pourquoi n’avait-il tout simplement pas prévenu l’État-Major de la destination de la fugitive ? Pourquoi n’avait-il pas demandé une équipe armée pour aller intercepter cette folle furieuse ? Certainement parce qu’il avait appris les détails de cette fuite en désertant son poste, qu’il avait menti à son supérieur et qu’en prime… Il risquait d’enfoncer Léogan Jézékaël. Et si ce type était un partisan de la grande prêtresse, il l’avait vu à l’œuvre et c’était un bon militaire. Et il avait une dette envers cet homme. Et aussi… S’il arrivait à le ramener du côté de la ville qu’il avait toujours protégée –et les bribes de conversation qu’il avait capté cette nuit le confortait dans cette idée que le Sindarin ne voulait pas de cette guerre– cet homme serait leur meilleur atout pour lutter contre ces ennemis sortis de nulle part.

Mais plus certainement encore, parce qu’une fois qu’Elerinna sera partie, Belicio se retrouvera les mains libres et qu’il deviendra le nouveau grand ennemi d’Irina à la reconstruction d’une Hellas grande et digne. Et pour cela Veto ne pouvait se permettre de l’abandonner, de perdre les galons qu’il avait acquis pour la prêtresse, de perdre les cartes qu’il avait gagné dans le seul but de les remettre dans les mains de son mentor. Il travaillait depuis plusieurs mois à un stratagème pour évincer le maire sans heurte ni problème. Ce n’était pas pour se faire destitué du poste qu’il avait durement gagné pour Irina et sa cause.

Oui, il allait au-devant d’un combat contre la grande prêtresse qu’il savait télépathe et du Colonel Jézékaël qu’il savait plus que dangereux. Mais il avait pour lui l’effet de surprise… Non ?

Non, en réalité, il avait surtout un degré d’inconscience trop élevé. Mais c’était trop tard. Il avait fait les mauvais choix et désormais, il allait les assumer. Sinon, il ne vaudrait pas mieux qu’Elerinna dont il combattait si farouchement la lâcheté qu’il était un des seuls à reconnaître.


Et ainsi donc, il s’était retrouvé là, au milieu de nulle part. Il avait froid, il avait mal à la tête et il était plus ou moins perdu. Le militaire se redressa dans la neige et comprit pourquoi il avait à ce point froid. Assis dans les flocons, il voyait ses pieds nus dans la neige retourné et plus loin, entre lui et les silhouettes lointaines de Hellas et du camp des assaillants, une explication à sa nudité. Il avait parcouru une distance considérable mais les traces de pattes dans la neige lui indiquaient qu’il ne l’avait pas fait à pied : il avait usé de son pouvoir d’animorphie pour parcourir ces quelques kilomètres sous forme canine. Et c’était certainement ce qui l’avait poussé si loin. À quatre pattes, il est plus facile de tenir son équilibre. Le pelage qui lui avait permis de tracer sa route sans se poser de question lui manquait atrocement désormais. Aussi, maintenant qu’il revenait à peu près à lui, il se changea à nouveau en loup.
Ce retour sous forme humaine n’avait pas pu durer longtemps pour la simple et bonne raison qu’allongé nu dans la neige à Cimméria, en début de Nivéria, on ne survit pas longtemps. Veto étant encore en vie, il en concluait qu’il n’avait pas dû s’évanouir plus de quelques secondes.

Pourtant, cela avait suffi à le plonger dans l’un de ses rêves. Aussi, lorsqu’il reprit sa marche, trop loin de Hellas pour suivre un autre plan désormais, avançant droit vers la fin des montagnes, là où il les imaginait baigner leurs racines dans la mer, des éclairs d’image réapparaissaient en boucle dans son esprit. Il voyait un champ de bataille. Il voyait un combat figé dans une peinture sombre et sinistre. Le point de vu se trouvait du haut d’un rempart et on comprenait que c’était un siège. Et il y avait ce guerrier debout derrière un moellon de rempart, torse-nu face à un champ de bataille dantesque. L’homme avait une arme dans chaque main. Des soldats de bleu vêtus se massaient derrière les pierres des merlons et lui restait seul debout, couvert de ses cicatrices et ensanglanté. Et en bas, des bannières flottaient. Il y avait cet aigle noir sur fond rouge, mais d’autre également. Et surtout, l’une d’entre elle le frappa irrémédiablement. Le soldat cimmérien était droit et fier sur son rempart mais en bas, face à l’emblème de Kesha, c’était celui de Sharna qui flottait et se dressait, telle un marteau fatidique.

Rapidement, il comprit que cette guerre était inéluctable. Il comprit que son rôle n’était pas de l’en empêcher mais d’y participer. C’était écrit. C’était son destin. C’était le destin de Cimméria.

Le destin… Est-ce qu’il l’aimait ou le détester ? Il ne savait plus. Cette fatalité moribonde semblait s’amuser de lui comme de tout être vivant, les faisant passer des moments de bonheurs à ceux de malheurs, les plongeant parfois dans une attente interminable dont l’aboutissement n’était pas prévisible… On l’appelait jouet du destin, mais y avait-il quelqu’un dans ce monde avec qui le destin ne joue pas ?

Soudain, le loup, la vue légèrement troublé par un nouvel éclair multicolore, trébucha et tomba dans un trou. La chute fut courte mais il était tombé sur le dos et l’hématome sur son épaule qu’il avait hérité de l’éboulement lui tira un jappement plaintif et l’incita à rester couché sur le flanc un instant.

Il couinait légèrement mais ses plaintes firent échos à d’autres et cela le surprit au point qu’il se tut sur le champ.
La tête lui tournait à nouveau et le sang revenait à ses tempes avec insistance. Pourtant, il réussit à identifier la source des plaintes et s’approcha –c’est le cas de le dire– à pas de loup.


« … morts… perdue… tous morts… »

Le loup s’arrêta à bonne distance d’une petite fille prostrée dans un recoin de la paroi. Des profondeurs, un courant d’air lui apporta une odeur de sang et de mort. Lui revint alors par bribe le rapport du messager qui était venu signaler au Q.G. l’évasion de la Grande Prêtresse du temple. Il avait fait mention d’une jeune prêtresse enlevé, prise en otage ou quelque chose dans le genre. Et au regard de la tenue de cette demoiselle, il semblait évidant que Veto venait de mettre la main (ou plutôt la patte) dessus.

Il s’approcha d’elle doucement. La petite fille était recroquevillée, assise, les jambes repliées sur son ventre, les bras croisés dessus et la tête enfouie dans ses manches, trop occupé à se lamenter pour l’avoir remarqué.
Prudemment, ignorant les pouvoir de cette petite fille, il se coucha sur le flanc afin d’être le moins menaçant possible. Il rabattit ses oreilles en arrière et jappa bruyamment.

Ce bruit eu l’effet escompté. La demoiselle se redressa d’un bond, se plaquant contre la paroi glaciale. Elle resta là un instant, Veto la fixant dans les yeux avec une attitude de soumission totale. Mais il ne fit pas d’avantage pour aller vers elle. Et c’est elle qui brisa l’inertie de cette scène étrange. Elle approcha timidement du loup qui posa sa tête au sol, les oreilles toujours plaquées sur le crâne et les yeux ronds.

La prêtresse ne mit pas longtemps à remarquer la plaie qu’il avait sur le sommet du crâne. Elle semblait possédait un pouvoir de soin et elle approcha timidement sa main du crâne de l’animal. Très vite, il sembla évident que se concentrer sur cette activité réussissait à sortir la pauvre enfant de sa torpeur. Elle ne disait rien et pleurait en silence. Mais elle avait bougé et elle ne répétait plus inlassablement la même chose.
Elle était loin d’être soignée elle-même des images que l’odeur des cadavres laissaient deviner, mais Veto avait au moins le mérite de l’exhortait à quelque chose de constructif.

Pourtant, cette situation avait la triste conséquence de remuer des remords enfouis au plus profond de celui qui s’était juré tellement de choses vis-à-vis d’Irina. La proximité avec cette enfant, le seul qu’il avait vu depuis des mois, le nez plongé dans ses études, rappelait en lui la promesse qu’il n’avait pas tenue. Il avait prévu d’être au côté de sa Dame lorsque le moment de l’accouchement serait venu. Et il avait postulé pour une mission à l’autre bout du pays lorsque cela aurait dû arriver. L’avait-il fait exprès ? Non. Pas réellement. Il l’avait surtout fait pour récupérer des informations sur un élément indispensable de son plan. Son plan qu’il voulait garder secret, même pour la prêtresse.

Pauvre de lui. Il avait toujours eu énormément de mal à vivre près d’elle. La proximité d’une femme le gênait au début de leur rencontre. Par la suite, il avait appris à passer outre sa timidité mais leurs différentes conditions et les sentiments très étranges qu’il avait vis-à-vis d’elle lui interdisait d’être trop démonstratif à son égard. Et Désormais, il la fuyait de peur qu’elle désapprouve le plan qu’il avait décidé de monter pour mettre un terme définitivement à toutes ces manigances. Un plan qui devrait lui permettre de servir une bonne fois pour toute de pièce maîtresse.

Un plan qu’il se devait de réaliser, puisque c’était son destin…


La petite fille caressait désormais sa fourrure avec une hésitation fascinée. Nul doute que c’était la première fois qu’elle approchait de si près un animal de cette espèce et même de cette taille.
Pour toute réponse, Veto se contenta gémir légèrement lorsqu’elle passait sa main délicatement au-dessus de la zone endolorie et elle ne tarda pas à comprendre et soigné également cette contusion.

Il s’en voulait de cachait sa véritable forme à cet enfant mais il n’avait pas le choix. Comment lui faire entendre raison s’il apparaissait avec son corps mutilé d’eunuque. Cette enfant était déjà perturbé, ce n’était pas la peine d’en rajouter.


***


La petite fille tomba à genou, le souffle court, les doigts bleuis.

Mais le loup trottina jusqu’à la petite fille à genou dans la neige et la bouscula doucement pour l’inciter à se relever. Mais la demoiselle s’endormait sur place et s’effondra et le loup jappa de stupeur devant la perte de conscience qu’il n’avait pas vu venir. Il aboya plusieurs fois et l’enfant fini par se redresser tant bien que mal. Le loup se coucha alors près d’elle et l’incita par quelques coups de museau à grimper sur son dos. L’enfant était encore assez jeune et légère pour qu’un loup de cette stature puisse supporter son poids pendant quelques kilomètres.


***

Finalement, ils arrivèrent au sommet d’une colline. Plus bas, il y avait ce village, Inoa, ou du moins ce qu’il en restait. Un vaste campement dépeuplé ainsi qu’une ou deux maisons brûlaient attestaient du passage de l’armée Sindarine.

Le loup haletait bruyament, essoufflé par son rôle de destrier, mais il était encore loin d’être à bout de force. S’il sortait de l’école, il n’avait jamais arrêté les entraînements militaires et les conditions du désert se prêtaient par miracle à cette petite marche forcée nocturne. Depuis quelques minutes, l’odorat du canidé avait suivi cette odeur de brûlé mais une autre odeur plus forte, plus animale lui titillait désormais les narines.
Cependant Veto fut tiré de ses contemplations olfactives par le fait que la demoiselle sur son dos glissait. Elle s’effondra au sol, face contre terre, le visage dans la neige. Immédiatement, Veto ne réfléchit pas d’avantage et se changea à nouveau pour reprendre forme humaine.

Le vent glacial de la mer du Nord sembla s’amuser de cette occasion et souleva immédiatement quelques flocons sur lui et son corps nu. Malheureusement pour Veto, c’était l’inconvénient majeur de l’animorphie. Le militaire fit un rapide inventaire de ses forces magiques. Il avait pas mal utilisé de magie depuis le début de cette nuit. Mais majoritairement pour se transformer. Et si ces transformations avaient la fâcheuse déconvenue de le laisser chaque fois dans le plus simple appareil, elles étaient très peu coûteuses en énergie magique entre les diverses transformations. Ce n’était pas se maintenir dans un corps différent du sien qui était épuisant mais plutôt remodeler ce corps.
Néanmoins, sa petite séance de spéléologie dans la galerie fragile alliée à la cryokynésie l’avait amoindri. Heureusement qu’il avait fait cette pause en restant au côté de la petite fille. Elle en avait profité pour soigner ses ecchymoses et il n’était pas en trop mauvaise état.

Mais s’il s’inquiétait de cela, ce n’était pas par coquetterie. Il ignorait l’accueil qu’on lui réservait ni même le moment où il réussirait à retrouver ces fuyards.
Et pourtant, il devait déjà consommer encore de ces réserves d’énergie car il ne pouvait pas accepter de mourir de froid.

La jeune fille dans les bras, nu comme un verre, il se força à arrêter de claquer des dents et claqua à la place de la langue et les flocons se mirent à le contourner. S’il ne pouvait pas lutter contre le vent, il maintint les flocons à l’écart de son corps et créa une fine couche de protection autour de lui et de l’enfant afin que la température de leurs corps ne descende pas d’avantage. Pour le moment, il ne pouvait rien faire d’autre.

Il descendit la colline à la recherche d’un abri, priant Kesha –sans grande conviction– qu’il en trouve un assez vite.

Et ce fut le cas. Sitôt qu’il descendit le monticule où il se trouvait, il découvrit que c’était en fait une entrée de Grotte de Fellel.

Prudemment, le jeune homme pénétra la grande salle de glace. Il restait sur ses gardes, d’autant plus qu’il était chargé. Mais le traineau et les chiens de trait attirèrent fortement son attention, si bien qu’il ne remarqua que trop tard le loup dans un coin de la salle lui bondir dessus. Il eut tout juste le temps de sauter de côté en préservant la tête de la petite fille. Rapidement, il se releva, modifiant son pouvoir de glace pour qu’il permette une meilleure adhérence à ses pieds dans la neige. Mais le loup fondait à nouveau sur lui. Dans un éclair de génie, le militaire claqua des doigts et la neige sous les pattes de l’animal sauvage et enragé se changea en une plaque de verglas. Une véritable patinoire qui fit perdre son équilibre à la bête. Un éclair de génie, vraiment, fugace au possible. Car après cette action, Veto se retrouva hébété, surpris certainement de voir que cela avait fonctionné. Si bien que le loup lui atterrit dans les jambes et qu’ils glissèrent tous les deux.

Veto réussit à se relever le premier grâce à son pouvoir, ses mains et ses pieds s’ancrant dans le sol dès qu’il parvint à se stabiliser. Le loup, lui, atteignit le mur et Veto frappa sa paume contre le sol glacé, fermant les yeux pour plus de concentration. Le modelage de la glace à distance n’avait rien d’aisé. Surtout pour un magicien comme Veto. Mais il s’y exerçait régulièrement et c’était devenu presque facile pour lui. Presque…

Le loup glissa jusqu’à la paroi et déjà il se relevait. Mais derrière lui, le mur s’était creusé alors que deux pans avaient commencé à encercler la proie qui venait s’échouer dans cette étrange bouche translucide. Mais c’était trop lent. Veto entendait déjà les grognements et jappements menaçant se rassurer. Il se résolu à sauter en avant pour empêcher l’animal de ressortir du piège. Les crocs du monstre de haine et de force se refermèrent sur l’avant-bras de Veto qui fit une grimace alors qu’il repoussait le canidé au fond de la crevasse qu’il avait créé. Cependant, l’étau des mâchoires n’allait pas se rouvrir aussi facilement. Et le combattant dut briser le brassard de givre qu’il s’était créé juste avant la morsure. La protection vola dans un petit nuage de flocons, laissant les crocs entailler sa peau et sa chaire sur quelques centimètres alors qu’il retirait son bras de la gueule trop lentement.

Veto finit de fermer la gang de glace de manière à ne pas étouffer l’animal tout en le gardant prisonnier mais cela nécessitait de préserver une fente par laquelle une patte griffu passa et vint lui lacérer la jambe.
Veto pesta et revint vers la jeune fille en se soignant sommairement ces estafilades qu’il avait désormais sur le bras grâce à l’un de ses autres pouvoirs. Il n’avait pas le temps ni l’envie de gaspiller ses forces à reformer les tissus parfaitement. Si bien qu’il stoppa juste l’hémorragie et referma rapidement les plaies en de vague et large cicatrices.

Le jeune homme se dépêcha de gagner le chariot et d’y déposer la jeune fille sous plusieurs couvertures, après quoi, il eut plus dure à faire en allant tenter de calmer les chiens qui s’était excité depuis l’attaque du loup. Et un autre avantage de l’animorphie, lorsqu’on l’utilise régulièrement, on finit par mieux comprendre les bêtes. Si bien qu’il ne tarda pas à ramener le calme dans la grotte, si ce n’était les quelques jappement et grognement du loup que Veto n’essayait même pas de calmer. Il se dit que ce n’était pas la peine d’insister. Ce loup ne ressemblait pas à ceux que Veto avait l’habitude de croiser durant ses patrouilles dans le désert, de plus, les chiens étaient calmes à son arrivée, ce qui voulait dire qu’il ne les avait pas attaqué. Conclusion, cet animal devait appartenir à un membre du groupe qu’il attendait et il n’aurait aucune autorité sur lui. Du moins, c’est pourquoi il se garda bien d’enferme complètement l’animal et d’attendre que le manque d’oxygène ne calme ses ardeurs… Ce serait une faute diplomatique qu’il ne commettrait pas.

Veto s’estimait heureux de les avoir trouvé aussi facilement et à temps pour ne pas que la jeune fille ne s’endorme une bonne fois pour toute… Encore un coup de ce fieffé destin ? Ou commençait-il à réellement savoir se servir de sa truffe lorsqu’il était canin ?


Après ce court combat, Veto dut reconnaître qu’il s’était échauffé, mais il savait que cela ne durerait pas. Il s’assit alors pudiquement sous les couvertures, aux pieds de la jeune fille, espérant que sa chaleur se condense sous les peaux et les tissus et réchauffe aussi la demoiselle qu’il n’osait plus trop toucher depuis qu’il avait repris sa forme humaine. Et il était hors de question qu’il use encore de sa magie avant que les fugitifs n’apparaissent… Ce serait suicidaire.


***

« Je vous attendez Colonel. »

Dit simplement Veto en voyant sortir Léogan du tunnel après quelques minutes d’attente.

« Je ne serai pas votre ennemi aujourd'hui encore, mon Colonel. S’il vous plait, j’aimerais autant que vous rangiez votre épée. Ce serait plus simple de discuter. Comme vous pouvez le voir, je n’ai pas d’arme pour ma part. »

Veto se tenait désormais debout près du chariot, une couverture noué autour de la taille pour seul vêtement. Sa magie de glace isolait ses pieds nus du froid et se mêlait légèrement au sol, prête à réagir à la moindre attaque.
Ils étaient assez loin l’un de l’autre mais le terran restait sur ses gardes, connaissant au moins le pouvoir de foudre du Sindarin et ses capacités dévastatrices. Il espérait sincèrement pouvoir discuter. D’autant que Veto, s’il avait l’air sur la défensive, semblait légèrement fatigué et donc moins menaçant. Les traces de sang sur son pied et son bras séchait à peine, il boitait et malgré ses effort pour parler avec le plus de droiture possible, on sentait un léger essoufflement. Oui, il ne tiendrait pas longtemps en combat s’il devait s’en produire un.


« Dame Lanetae n’est pas avec vous ? J’avais également un mot à lui dire. »



Lorsque Cimmeria n'a plus assez de son désert pour la protéger ;
avant que Fellel ne soit le dernier refuge ; pour la gloire de Hellas !
Debout la Garde ! Debout au milieu des tempêtes,
plus durs que les montagnes !
Levons les boucliers et montrons nos cœur glacés !
Debout la Garde ! Nous serons les derniers à tomber !
Debout la Garde ! Debout !
Dressons-nous, fiers, Kesha dans notre dos.

Guéri
Immunisé

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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Quelles journées!   Mar 31 Mar - 0:55

Tout ça ne sentait pas bon du tout. Il ignorait ce que Veto Havelle pouvait fabriquer ici, quelle idée il avait eu de venir seul, et comment il avait eu connaissance de leur point de chute, et le moins qu'on puisse observer, c'était que Léogan Jézékaël détestait mortellement ne rien comprendre à ce qui lui barrait la route. Il ragea silencieusement en saisissant de sa main libre, la droite, le gantelet de l'armure de Garadrhim – quelle ironie – attaché à sa ceinture d'armes et le regarda avec appréhension à la lumière faible des astres qui perçaient à travers le cristal des grottes.
Il était devenu bien trop vulnérable à son pouvoir. Et il n'était pas bien sûr que le puissant contre-sort qu'Exanimis lui avait infligé un peu plus d'une heure plus tôt résiste au reflux de la malédiction du Huor. Pourtant, il était évident que la puissance de distorsion magique de l'armure serait très secourable si Veto s'était invité dans les parages avec le dessein d'assassiner Elerinna. Ce n'était pas chose assurée, et si Léogan était parti en éclaireur sans avertir ni Orchid ni la grande-prêtresse déchue, c'était bien davantage pour l'en dissuader, le faire fuir et couvrir d'avance son éternelle protégée, que pour exécuter sur place le jeune militaire. Dans tous les cas, il était trop faible pour se dispenser du pouvoir de Garadrhim. L'esprit ne se réveillerait peut-être pas. Et ça n'était d'aucun intérêt de lui échapper s'il crevait bêtement à la sortie de cette galerie.
Un soupir nerveux lui échappa, dans un lambeau de fumée blanchâtre, et, le ventre noué, il enfila le gantelet sur sa main droite.

La pièce d'armure glissa sur ses doigts avec une étrange facilité et coula chaleureusement sur son poignet, absorbant son bras avec avidité, formant un canon d'avant-bras, une cubitière, un canon d'arrière-bras, une spalière sur son épaule et une rondelle. Léogan sentit dans son ventre un bizarre sentiment de satisfaction, comme si enfin, il retrouvait son bras en entier. Comme si le métal vivant était un ami qui l'avait attendu tout ce temps – combien de temps ? Une heure, un jour, un siècle ? Si longtemps... Il caressa le métal argenté avec fascination, il parcourut du bout des doigts ce métal tiède qui scintillait et souriait dans la lumière pâle des grottes... Et il s'écouta attentivement, il écouta l'armure en espérant presque l'entendre murmurer quelque chose, retrouver ce souffle pour bercer son esprit, et qui avait disparu... Elle se réchauffait déjà sur son bras, il sentait sa puissance irradier, mais il était seul. Il n'entendit rien. Un grand vide résonna en lui et il émergea doucement de son délire, frissonnant, les yeux encore brûlants, la poitrine chatoyante d'une aura de velours noir.

Il était seul. Le fantôme s'était tu.
Il ouvrit la bouche, un vertige le prit et l'air froid du désert de glace gonfla ses poumons. Il était seul.

Secouant la tête avec résolution, il reprit sa marche en refermant son poing qu'il observa froidement. Ce n'était pas le moment de perdre le contrôle. Et s'il était seul, il fallait en profiter et se débarrasser au plus vite de cette chose.

Enveloppé d'un halo délétère comme un fragment de nuit, le cœur battant d'un désir inassouvi, il gravit quelques rochers et s'extirpa de la grotte silencieusement. Dans la caverne où il déboucha, il y avait le traîneau, il y avait les chiens, il y avait Grimrl qui grognait férocement dans une cage de glace, et il y avait Veto Havelle, debout près du chargement, nu sous une couverture qui lui ceignait la taille.
Léogan se releva sans surprise. Même la nudité, qui devenait systématique, il s'y était fait. Il avança d'un pas mesuré, les yeux plantés sur Veto, sans prononcer un mot tandis que le jeune homme, toujours aussi noble et chevaleresque, l'exhortait à baisser son arme et à la... Diplomatie. Léogan leva ses sourcils avec scepticisme.
Ainsi donc, ce type venait, seul, au milieu de la nuit, à travers des toundras où mugissait le vent chargé d'intempéries, nu comme un nouveau-né, il venait négocier avec les dirigeants corrompus d'une cité qui les avait vomis sans concession et qui n'avaient, grands dieux, jamais eu le moindre scrupule à égorger leurs ennemis et à laisser leurs cadavres pourrir dans l'ombre. Elle ferait bien, la carcasse de Veto Havelle, là, quelque part, adossée au roc de cette caverne, transpercée d'un coup d'épée... Un nouveau genre de décoration murale, très esthétique. Un maigre sourire passa fugacement sur la figure émaciée de Léogan. Les pièces de métal sur son bras frémirent d'une exaltation qui lui transperça l'échine et le grisa de visions de délicieuses atrocités.
Que faisait-il ici ? Parler à Elerinna... ? Qu'est-ce que ça signifiait ? Oh... C'était ça. Il venait traiter avec l'ennemie d'une femme à qui il avait juré fidélité, qu'il avait abandonnée, dont il aurait dû protéger l'enfant, une femme qu'il avait eu toutes les chances de gagner pendant tous ces mois, cette longue année, où Irina et Léogan n'avaient plus eu aucuns rapports, il venait traiter avec Elerinna.
Il y avait tant de grandeur d'âme en Veto Havelle, pas vrai ? Comme tous les autres, il n'était bon qu'à mourir, dans un coin humide et oublié, comme tous les autres. Parce que dans l'humanité entière, il y a deux sortes d'hommes, et seulement deux, il y a celle qui foule la terre et celle qui repose en dessous entre quatre planches de sapin. Comme tous les autres, il ne méritait que de mourir, seul et oublié, oui, comme tous les autres. Parce que dans l'humanité entière, il y a deux sortes d'hommes, et seulement deux, il y a celle qui erre innocente et sans défense, et celle qui écrase son pied dans le visage de l'autre.
Ils méritaient tous de mourir, même Elerinna, même lui. Parce que la vie des mauvais devrait être brève pour que la mort soit un soulagement pour le reste des hommes, ils méritaient tous de mourir.

« Ne m'appelez pas colonel. Je ne suis plus votre supérieur. » dit-il lentement.

Il paraissait très calme. Sa voix l'était en tout cas. Il n'avait pas prononcé un mot plus haut que l'autre. Il rengainait même son épée d'un geste désinvolte et levait la tête vers Veto avec beaucoup de nonchalance. Il avançait tranquillement. Mais il charriait sur son chemin une aura glaciale de profond écœurement et son regard était vide.

« Et je ne suis donc plus tenu à la justice... souffla-t-il. Ni au protocole... Ni à la procédure. Si j'ai envie de vous faire passer à travers le décor, je vois difficilement ce qui pourrait m'en empêcher. »

Il s'arrêta à quelques centimètres de Veto, la main posée sur le pommeau de son épée, et le regarda bien en face, l'expression indéchiffrable. Ce n'était plus un sous-lieutenant qui se tenait face à un colonel, en cet instant, c'était deux hommes lourds de secrets et de ressentiment qui se jaugeaient d'égal à égal. En tout cas, c'était toujours l'attitude que Léo avait eue à l'égard de Veto, avec qui il avait été depuis le départ confronté avec quelques griefs personnels, mais aussi à l'égard de la plupart de ses hommes en général, et les signes de soumission instinctifs des militaires qui baissaient la tête et s'immobilisaient au garde-à-vous quand ils croisaient son regard le remplissaient d'aversion et de mépris. Avant d'être un soldat, Veto était un homme. S'il ne s'estimait pas en tant que tel et s'écrasait de honte et de servilité devant lui, il ne méritait pas mieux que d'être tenu pour un vermisseau et de servir de serpillière à ses bottes.
Léogan le fixa de longues secondes sans ciller. Derrière ses yeux basaltiques, une foule de pensées se rassemblait en fulminant, gonflait, roulait comme une fournaise. Et soudain, ce fut l'éruption. Aussitôt, dans un fracas monstrueux, son poing heurta avec violence le nez de Veto qui s'écrasa sous ses doigts refermés dans un craquement sinistre. Le corps du jeune homme ploya sous l'impact mais avant qu'il ne trébuche, qu'il ne tombe dans la neige ou qu'il ne réagisse, Léogan referma sa deuxième main, froide et métallique dans son gantelet articulé, sur sa gorge et le souleva presque en appuyant du pouce sur sa trachée. Une rage infernale déferlait sur ses nerfs, incendiait tout sur son passage, dévastait ses artères, courait sous sa poitrine et il sentait comme une dizaine de barils de poudre qui s'apprêtait à sauter sous son front. Quel idiot... Quelle sorte de blanc-bec écervelé ça pouvait bien être, vraiment, Veto Havelle ?!

« Mais qu'est-ce que vous avez dans le crâne ?! siffla-t-il d'une voix rauque près de son visage. Vous vous attendez à quoi ? Qu'Elerinna vous écoute gentiment déballer votre baratin avant que vous ne vous carapatiez à poil dans le désert de glace ? » Il le relâcha brutalement, lui assena un deuxième coup de poing dans la mâchoire et le repoussa en arrière, gagné par la fureur et un relent de panique. Lui-même recula, le visage déformé par la colère et la peau parcourue d'un réseau de veines saturées d'énergie bleutée, et il commença à faire les cent pas dans la neige en faisant cliqueter nerveusement les lames d'acier qui recouvraient ses doigts et jetaient quelques étincelles électriques. Cet imbécile leur ferait perdre du temps. Il allait tout foutre en l'air, et pire encore, il s'était jeté dans la gueule du loup sans réfléchir une seconde à la façon dont il s'en tirerait – il trouvait même le moyen de prier la bête de ne pas refermer ses crocs sur lui, et plein d'aplomb, avec ça ! Il fallait trouver un plan, dans la minute. Il considéra une nouvelle fois l’œuvre du blondinet, la gangue de glace qui immobilisait Grimrl,  lui qui était nu comme un ver et qui n'était sûrement arrivé ici qu'en se métamorphosant, les blessures à ses jambes, refermées à la va-vite, et il poussa un grognement réprobateur. « Ça fait combien de temps que vous battez la campagne sous forme animale ?! vociféra Léogan en s'arrêtant brusquement et en tournant sa figure noire vers lui. Une heure, deux heures ? Sans catalyseur ? Vous ne pourrez pas faire le chemin du retour, et j'ai détruit le passage de cette grotte ! C'est quoi votre problème ?! » feula-t-il entre ses dents.

Ses chances de fuite étaient très minces, sinon quasi-nulles. Léogan connaissait Elerinna, elle le voudrait vivant. Et s'il fuyait... S'il fuyait, il mourrait sans doute de froid quelque part dans le désert entre Hellas et les grottes de Fellel. Il n'était pas encore résolu à déterminer ce qui des deux était préférable, alors il se mettait la cervelle en ébullition, son regard allait et venait de tous les côtés comme s'il comptait tomber sur quelque chose, un miracle, n'importe quoi, qui les sortiraient de ce guêpier, et finalement il s'approcha d'un pas vif du traîneau pour tomber nez à nez avec une petite fille endormie. Frappé de stupeur, il déglutit péniblement et s'aperçut qu'elle portait l'uniforme des prêtresses de Kesha.

« Et qui est... ? balbutia-t-il, avant d'être soudain heurté par l'évidence et de lâcher en se prenant la tête entre les mains : Oh, d'accord, oh génial ! » C'était la gamine qu'Elerinna avait enlevée. Léogan ricana ironiquement. Il aurait sans doute mieux valu pour elle qu'elle perde la vie dans les grottes... Il entreprit de fouiller dans le matériel qu'Orchid avait rangé dans le traîneau avec une frénésie désespérée en relevant parfois furieusement la tête vers Veto. « Et qu'est-ce que je vais faire de vous... ?! Vous avez conscience que vous allez vous faire capturer, espèce de taré ? Je suis sûrement pas le rigolo de la bande – et de loin – mais laissez-moi vous dire que si moi j'ai une raison de vous garder en vie et en un seul morceau, c'est pas le cas d'Elerinna Lanetae ni de... Vous vous rendez pas compte que vous lui apportez sur un plateau un moyen inespéré de faire souffrir Irina ? Pauvre con ! » cracha-t-il, les yeux luisants d'alarme.

Comme si ce n'était pas assez... Comme si elle n'était pas suffisamment anéantie comme ça. On inventait à chaque heure qui passait d'autres moyens de la noyer au fond du trou. Et il n'y avait rien dans tout cet équipement qui permettait à un bonhomme de survivre dans le désert de glace dans ces conditions !
En désespoir de cause, il tira une cape de camouflage blanche de l'équipement du traîneau et la jeta au visage de Veto avec précipitation, avant de se ruer vers lui et de le pousser dans la neige des deux bras pour le presser de s'enfuir.

« Taillez-vous, prenez ça, foutez le camp avant que... » Il s'arrêta subitement, et son cœur rata un battement. Il passa une main nerveuse dans ses cheveux pour dégager instinctivement le pavillon pointu de ses oreilles et écouter attentivement le bruit qu'il avait entendu. « C'est trop tard... » murmura-t-il pour lui-même, d'un souffle oppressé.

Il fallait faire quelque chose et vite. Si Veto tombait entre les mains d'Elerinna, elle n'aurait pas le moindre scrupule à son égard. Elle avait les moyens et le pouvoir de l'utiliser et de le manipuler à son avantage. Depuis qu'il avait été reconnu officiellement comme le père d'Aemyn, malgré toute la distance qu'il avait creusée entre Irina et lui, il était devenu une faille qu'Elerinna ne manquerait pas d'exploiter. Et Orchid... Orchid quant à elle aurait certainement l'idée de lui faire sauter la tête à l'instant où elle le verrait...
Ce qui n'était peut-être pas une mauvaise chose, en y réfléchissant... Il n'avait pas le temps de fuir. Dans quelques secondes, les deux femmes feraient irruption dans la caverne, Elerinna poserait les yeux sur lui et il était difficile d'imaginer ce qui serait plus pénible à endurer pour Irina que ce qu'elle lui concocterait si elle attrapait Veto vivant. S'il était mort, en revanche... Hé bien, il serait mort et bien des plans retors pourraient leur être épargnés.
Léogan enroula sa main autour de la garde de son épée et se retourna vers le jeune homme en la dégainant de moitié. C'était tellement facile. Il était désarmé, sans protection et à bout de forces, il suffisait d'un large coup de taille à la gorge et le problème serait résolu. Il tira Aegidia au clair d'un geste vif et s'apprêtait à mettre ses pensées à exécution, son regard froid planté dans les yeux bleus de Veto, quand Elerinna sortit à son tour des grottes de Fellel.


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Mar 14 Avr - 6:32

Veto se tenait donc droit devant le Colonel qui ne voulait plus l’être. Désertion ? Manifestement, oui. Ça allait dans la logique de ce qu’il avait découvert.

De ce qu’il avait découvert, il avait également cru comprendre que Léogan avait un don de voyance. À moins que ce ne soit d’illusion. Car la conversation que le Colonel avait eue avec l’ennemi Canopéen l’avait laissé dubitatif. Mais voir Léogan se redresser face à Veto sans un éclat de surprise dans le regard alors que l’animorphe lui-même avait encore du mal à concevoir qu’il était arrivé jusqu’ici, cela conforté le jeune Havelle à l’esprit en ébullition dans certaines de ses déductions.

*Dans ce cas, Mon Sieur, je vous demanderai de bien vouloir ne rien faire de ce que vous énumérer-là et de me laisser m’entretenir une seconde avec la fugitive. Je puis vous assurer que je ne lui ferai rien et que c’est d’une importance capitale pour le cours des évènements à venir. Je n’aurais pas fait tout ce chemin dans le cas contraire.*

C’est à peu près ce que s’apprêtait à rétorquer Veto lorsqu’il toisait Léogan dans le blanc des yeux. Malgré ses menaces, le jeune Sous-Lieutenant n’arrivait à concevoir que son supérieur qu’il avait vu à ce point dévoué à la cause cimmérienne, à son métier, aux prêtresses et à ses hommes. Le jeune officier que Veto était, si attaché à la hiérarchie et à l’honneur, ne pouvait prendre au sérieux ces menaces digne d’un mercenaire sans scrupule.

Le premier coup de poing, il ne le vit pas venir. Et le choc embruma violemment son esprit consacré à une réflexion approfondi à propos d’autres sujet. Ce qu’il voulait dire à Léogan présentement, le choix de ses mots, ce qu’il dirait à l’ancienne Grande-Prêtresse, ensuite, et…

Mais tous ses beaux projets, ses plans branlants et ses hésitations se noyèrent dans une marée grandissante de lucioles. Ceci eut la troublante conséquence de faire vaciller Veto entre deux mondes. Celui de la réalité et le hall des tableaux. Ce fut bref mais il se retrouva face à un tableau évoquant une banquise. Mais le monde bascula à nouveau dans un flash alors que Léogan traversait la toile, comme s’il en sortait par magie pour venir refermer son gantelet sur la gorge du militaire hébété.

Aux invectives toujours plus menaçantes de l’ancien Colonel, le Sous-Lieutenant ne trouva rien de mieux à répondre qu’un « Non… » étranglé, s’extirpant de sa gorge qu’il contractait pour ne pas laisser l’acier lui écraser complètement la pomme d’Adan.
Ce gantelet, il le reconnaissait. C’était celui qu’ils avaient réussi à reprendre au mercenaire dans le désert de glace après l’attaque du convoi des prêtresses. Il savait donc ce que cela impliquait et pourquoi la magie qu’il avait activait pour l’aider à tenir au sol ne fonctionnait plus, lui qui se retrouvait sur la pointe des pieds.

Nouveau coup de poing, nouveau passage dans le hall des tableaux. Il se heurta au mur où était accroché un tableau avec plusieurs prêtresses et un nouveau-né porté par des mains ensanglantées. De si près, il crut déceler un nouveau détail à côté duquel il était passé toutes ces années. Mais la voix de Léogan le ramena à la réalité et relégua en arrière-plan cette étrange constatation.

Il se retourna et s’éloigna de la paroi glacée contre laquelle il avait échouée, maintenant qu’elle n’avait plus l’intérêt métaphorique et métaphysique que ses instants d’absence lui imposaient.
Et donc, il fait à nouveau face au responsable de sa pommette très douloureuse et de son nez sanguinolent. Par chance, le séjour dans le désert avait au moins eu pour effet de restreindre son réseau capillaire au plus bas débit et c’est donc un très fin filet de sang qui ruisselait de ses lèvres jusqu’à son torse nu. Quant à la pommette, la douce couleur bleutée donnait presque une nuance poétique à son profile livide après tout ce temps passé loin du soleil et ces derniers quarts d’heure passés dans la neige.

La nudité de son être avait fatalement aiguillé le Sindarin sur le moyen de Veto pour arriver jusqu’ici. Mais ça n’avait rien d’étonnant. Ce qui l’était plus, ce fut, la réaction de celui dont il soupçonnait des dons de voyance face à la petite fille dont, manifestement, il n’avait pas prédit la présence, mais aussi les allusions qu’ils faisait au bien être de l’ennemi de celle que manifestement il servait.

Cette petite fille montrait à Veto que son pouvoir de prédiction n’était pas le seul à manquer de détail ou de clarté. Il ignorait de quelle manière le Sindarin voyait l’avenir mais manifestement, il manquait d’éléments, tout comme lui.
Par contre, les paroles de Léogan à propos de Dame Dranis plongeaient Veto dans une perplexité profonde. Ce comportement n’était pas du tout prévu ou prédictible aux yeux du militaire. Si bien qu’il fit l’impasse sur un nom que manifestement, le sindarin voulu taire. Non. Son esprit ne s’attarda même pas sur le fait qu’il puisse être capturé. Non, ça ne l’inquiétait pas. Son destin était tout tracé et il ne le mènerait pas dans une geôle canopéenne.

Non. Ce qui intriguait Veto, c’était cette raison que Léogan aurait soi-disant de le vouloir ailleurs. En quoi ce déserteur pouvait bien se sentir responsable de lui ? À cause de cette simple mission qu’ils avaient menée à bien ensemble ? C’était trop insignifiant aux yeux d’un partisan d’Irina pour que lui-même tienne ce genre de discours à Leogan si la situation avait été inversée.


Mais alors quoi ?


Encore une fois, il fut interrompu dans ses réflexions par la brutalité de l’ancien Colonel. Veto se retrouva le postérieur dans la neige, à la sortie de la grotte, une cape blanche dans les bras. Il avait froid, il commençait à s’énerver d’ainsi se faire mal traiter par un déserteur pour qui le respect commençait à s’émousser et il était surtout poussé par des raisons hautement plus importantes que les quelques états d’âme de Sieur Jézékaël.
Et c’est alors que ce taré sembla perdre pied et dégaina à nouveau son épée. Ils se firent face, leurs regards plantés l’un dans l’autre. Veto fronçait les sourcils d’agacement alors que Léogan semblait écarquiller les yeux, surpris lui-même par ce qu’il s’apprêtait à faire.

Alors le jeune homme se laissa aller et arrêta d’être protocolaire. Il se souvint qu’il était devant un ennemi et manifestement, Léogan avait fait ce constat une second plus tôt. Il semblait désormais évident au cryomancien que l’épéiste devant lui allait abattre sa lame sur lui.


« Léogan Jézékaël ! »Hurla Veto en se redressant tel un fauve acculé, un genou à terre, posant sa main sur la paroi à côté de lui.
Alors même qu’il ouvrait la bouche, la neige tout autour de Veto s’était muée en un flux rapide qui forma une colonne devant son pied pour aller s’écraser sur le bouclier magique qu’offrait l’armure.
« Le déserteur que vous êtes ferait mieux de dégager de mon chemin ! »

Cette armure n’annulait pas la magie comme ils l’avaient pensé au début. Il le savait désormais. Elle la rendait incontrôlable. Mais comme l’avait prouvé Léogan lui-même ce jour-là, dans le désert, on savait désormais que ses défenses étaient limitées.

La colonne se disloquait au fur et à mesure qu’elle s’éclatait contre un mur invisible, les flocons glissant innexorablement sur le sol pour revenir dans le flux continu. Mais Léogan put voir une fine pellicule de glace se former peu à peu à l’endroit de l’impact entre le jet et son bouclier. Et s’il avait lancé un regard à celui qu’il voulait égorger, il aurait vu la petite lueur bleue qui brillait doucement autour des iris du magicien face à lui.
Celui-ci tendit une main brutalement vers le Sindarin et une nouvelle couche de neige, plus dure que la précédente s’écoula tout autour de Veto pour venir grossir la colonne et renforcer l’impact contre la bulle protectrice. Et la pellicule de glace face à Léogan bourgeonna. Et tout à coup, des embranchements anarchiques partir dans toutes les directions à l’intérieur du périmètre protecteur de l’armure.
L’un d’eux effleura la lame et se brisa facilement. Ce ne fut pas le cas du second, ni du troisième. Ces tiges de glace vinrent ankyloser l’arme en la recouvrant et en la reliant autres branches. D’autres s’approchaient dangereusement du Sindarin dont l’épée commençait à être prise dans la glace.


« Dégagez. » répéta soudain Veto entre ses dents avec dans la voix et le regard une menace que le Colonel n’avait pas dû entendre de la part de ce jeune homme depuis qu’ils se connaissaient.
Et cet ordre se ponctua d’un craquement sourd qui vint à la fois des dents du Terran et d’au-dessus d’eux. Et si cette fois le regard perçant du Sindarin se portait vers la seconde origine de ce bruit –et c’était dans son intérêt– il aurait vu un énorme bloc de glace de la taille du traineau se disloquer de la voute et tomber sur lui.

Au moment de l’impact, Veto s’écarta d’un pas en arrière et claqua des doigts. Le souffle de la chute balaya un magnifique panache de flocons et de débris de glaces qui volèrent dans toutes les directions.
Mais plutôt que de venir fouetter le torse nu du cimmérien, la neige et la glace se solidifièrent dans un autre type de bouclier protecteur, cette fois-ci autour djeune Terran qui fut masqué à la vue des nouvelles arrivantes.

Un vertige le pris alors, sa jambe mal soignée manquant de le lâcher : Veto fit un pas de côté vers l’intérieur de sa sphère de glace et s’y appuya une seconde, reprenant sons souffle. Il n’était pas à bout de force, mais il n’en aurait pas pour longtemps à ce rythme-là… Il était clair qu’il ne pourrait pas combattre ces trois magiciens et l’armure de Léogan. Il fallait amorcer la discussion. Et vite ! Il reprit constance, chercha ses mots et se lança d’une voix forte pour être sûr de se faire entendre.


« Dame Lanetae ! Je ne suis pas venu ici pour me battre. Léogan Jézékaël m’a agressé, pensant le contraire. J’en appelle à votre clémence ou du moins à votre curiosité. »

Il ne voulait pas mettre Léogan dans une situation délicate. Son comportement l’intriguait et lui laissait entendre qu’il n’avait pas fini de jouer sur plusieurs tableau : l’armée et Cimméria, Elerinna,… Quoi d’autre encore ? Quel était son lien avec le tableau de la banquise et celui du couffin ? Il avait rarement était autant confronté à son rêve du hall aux tableaux qu’en présence de cet homme. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Leurs destins étaient-ils liés ?

En guise de bonne foi, Veto abattit tout de même la demi-sphère qui s’était formé autour de lui et il se laissa tomber à genoux, les mains sur la tête.


« Je suis venu pour vous communiquer des faits importants futurs. Je me nomme Veto Havelle et je suis ici au nom du destin qui nous uni vous et moi. En guise de présent de paix, je vous invite à trouver sur le traineau celle que vous sembliez si encline à emmener avec vous et que vous aurez perdu dans les sous-sols du désert. »

Veto jeta un regard à Léogan, pour vérifier qu’il allait bien et qu’il n’allait pas lui sauter à nouveau à la gorge. Son attaque n’avait pas pu être mortelle. Trop lente. Il en était conscient et ce n’était pas son but.

« Je vous le répète : Je ne suis pas ici pour me battre. Je veux seulement vous parler. Ensuite, vous pourrez faire ce que vous voudrez de moi mais j’espère que ce que je vous apporte vous semblera suffisant pour acheter et ma vie et ma liberté. »



Lorsque Cimmeria n'a plus assez de son désert pour la protéger ;
avant que Fellel ne soit le dernier refuge ; pour la gloire de Hellas !
Debout la Garde ! Debout au milieu des tempêtes,
plus durs que les montagnes !
Levons les boucliers et montrons nos cœur glacés !
Debout la Garde ! Nous serons les derniers à tomber !
Debout la Garde ! Debout !
Dressons-nous, fiers, Kesha dans notre dos.

Guéri
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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Lun 11 Mai - 23:33

Le long boyaux de pierre étendait encore longtemps ses longs anneaux humides qui serpentaient à travers la terre. Sur les parois, les torches projetaient des ombres mouvantes aux angles brusques et qui suintaient une humidité sale. Sur le sol  les roches aux saillies franches et nettes avaient laissé la place à un gravier inégale qui émettait des crissements stridents sous les pas.  L'air était plus frais qu'à l'a surface et pénétrait les carcasses jusqu'aux os; pour autant, elerinna n'avait pas froid. L'humidité ambiante n'était pas balayée par les vents secs et froids des plaines Cimmérienne, et ne giflait pas les visages et les corps comme elle l'eut fait à la surface. C'était une atmosphère glaciale, étroite, confinée, stagnante, qui croupissait dans ces longues galeries qui semblaient sans fin et qui se déroulaient paresseusement sous Hellas jusqu'à se jeter dans les grandes steppes du Nord, l'enfer blanc.

Elle continua de suivre l'étroite sente qui décrivait des courbes infinis dans la pénombre et laissa ses pensées errer le long de la roche. L'écrasante masse de pierre avait quelque chose d'apaisant, de rassurant; ses angoisses s'étaient tues depuis qu'elle marchait. Les parois rocheuses, bien que répétitives semblaient un refuge inespéré, quoique précaire, mais dont la précarité même renforçait le sentiment fugace de sérénité qui l'avait envahit, très brusquement, comme une torpeur subite. L'exaltation s'était évanouie au fur et à mesure des couloirs si semblables, qui s'en allaient sous la terre avec le même alignement strict et ondulant de parois austères aux arêtes tranchantes, et avait laissé place à une sensation de calme tranquille. Malgré la fatigue qui la harassait, malgré le rythme soutenu de la marche et le risque, toujours bien présent, d'être rejoint par la garde prétoriale, Elerinna ne songeait à rien d'autres qu'à ses pieds sur le sol glissant et caillouteux, qu'à ses poumons qui ne demandaient qu'à se gonfler, remplis d'air frais, et cela lui suffisait. Pendant quelques minutes à peine, elle avait cessé de conspirer. Et ça lui avait fait un bien fou.

Bientôt, elle fut rejointe Léogan et Orchid, qui l'avait devancée dans le dédale. Elle salua Léogan d'un petit signe de tête, et s'empara du manteau qu'il lui tendait puis s'en revêtit derechef. Bien qu'il fut maculé de sang, elle n'hésita pas le moins du monde à s'en envelopper et à le serrer contre elle. Il sentait le parfum âcre de Léogan; pour un peu, elle aurait humé à plein nez son cynisme débordant d'âcreté et sa nonchalance habituelle. Son cœur se serra dans sa poitrine en songeant à ce sang -le sien- étalé sur le manteau, et qui était le symbole de tous les sacrifices qu'il avait fait pour elle. Elle songea qu'il avait déjà assez œuvré pour elle, et qu'elle le remercierait dignement dés que l'occasion se présenterait. Bientôt, ils seraient en sécurité avec les siens. Elle prendrait le temps de le cajoler, de lui offrir ce qu'il désirait, de lui donner un peu de paix et de sérénité. Oh si seulement les choses étaient différentes...
Et elle se prit à songer à Irina.

Non qu'elle la détestât vraiment; elle ne la comprenait pas, surtout. Et elle voyait bien toute l'emprise qu'elle avait sur Léogan. Et cela l'effrayait. La terrifiait, même. Elle sentait, confusément, au fond d'elle-même, qu'elle le perdait. Elle ne voulait y croire cependant. Mais cette pensée battait en sourdine dans son crâne une méchante petite mélodie qui lui susurrait à l'oreille des choses affreuses. Et, lentement, très lentement, la méchante petite pensée s'introduisait en elle.

La paroi décrivit brusquement un coude, puis déboucha dans une vaste salle. Effarée, Elerinna aperçue Léogan, l'arme au clair, qui menaçait un individu dont elle discernait mal les traits. Il était vêtu d'une simple tunique et d'un pantalon, il était jeune, semblait exténué, et la harangua d'une voix forte. A l'évocation de son nom, elle tressaillit. Celui-ci était relié, elle en était certaine, à celui de sa rivale. C'était donc lui, le petit roquet donc elle avait entendu parler, ce lieutenant prétentieux et insolent qui avait été, un temps, l'amant d'Irina? L'occasion était trop belle. Était-il stupide pour se jeter ainsi dans la gueuler du loup? Espérait-il vraiment la convaincre de quoique ce fut?

Elle s'approcha d'un pas leste, contourna la sphère de glace et vint se planter face à lui Puis, elle toisa superbement le dit Veto.Il avait le visage franc, ouvert, et une vilaine tignasse blonde lui couvrait le crâne. Pour un peu elle l'aurait pris pour un benêt tant il avait le visage honnête, mais elle se garda de le juger trop hâtivement. Derrière le masque de la bonté et de la franchise se cachait souvent des caractères pernicieux et plein des sombres vices. Et il avait partagé sa couche avec celle d'Irina; il y'avait là un mystère qu'elle ne parvenait à comprendre. Elle comprenait le charme que pouvait dégager Léogan, avec son air détaché, ses manières cavalières et irrévérencieuses, et son parfum d'aventurier désabusé; mais Veto n'avait rien de tout cela.

-Alors c'est vous Veto, hein? Dit-elle avant d'éclater d'un grand rire. J'ai beaucoup entendu parler de vous, il y'a quelques temps. En bien ou en mal, peu importe.

Elle s'approcha encore de lui, jusqu'à presque le toucher. Elle fixa droit dans les yeux, avec son regard distant et lointain de dame, ce regard froid et dédagneux qu'elle lançait à ses adversaires et qui faisait frissonner.

-Et vous avez, dites-vous, des choses à m'apprendre concernant le futur et notre destin ... 'commun', c'est cela? Par Kesha comme vous y allez! (elle gloussa avec un sourire ironique). Vous croyez vraiment que je crois à ces fariboles de 'visions du futur'? Et quand bien même j'y croirai, qu'est-ce qui m'indique que ce n'est pas un piège, que vous ne me mentez pas, que ce n'est pas une autre sinistre manigance de l'autre hein? DITES-MOI!

Sa voix avait enflé au fur et à mesure qu'elle s'était adressée à lui. A la fin de sa tirade, elle avait presque hurlé. Cet idiot l'agaçait. Il ne racontait que des contes à dormir debout et semblait si sincère, pourtant, si convaincu... Son visage désemparé l'émeuvait presque; mais l'affront d'Irina résonnait encore trop lourdement dans son coeur pour qu'elle lui laissât la moindre chance.

-Vous êtes un imbécile, lâcha-t-elle cruellement. Ou un pantin, ce qui est encore pire. Savez-vous seulement ce qui se prépare hors de ces murs? Avez-vous vu l'ampleur d'une telle guerre? en avez-vous seulement mesuré les conséquences? Si c'est le cas, je ne peux rien pour vous, qui vous jetez dans la gueule du loup, comme ça, seul, sur un coup de tête, pour me jeter à la figure tout un tas de choses qui ressemblent à des mensonges.

Elle poussa un profond soupir et ses yeux se posèrent sur le traîneau, dans lequel se découpait la frêle silhouette de Karel, qui grelottait, les yeux perdus dans le vague.

-Et cependant je vous suis reconnaissante de m'avoir ramené Karel. laissa-t-elle encore échappe d'un air las. Allez-y, parlez. Je vous écoute. Allez savoir.. peut-être m'apprendrez vous quelques informations que je ne possède pas encore...

Mais au fond d'elle-même, Elerinna demeurait infléchie. Cruellement, elle songeait déjà au sort qu'elle réservait à Veto, cet arrogant ridiculement nue dans les souterrains glacés de Cimméria.
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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Dim 7 Juin - 12:10

Elle ne savait pas analyser exactement ce qui avait changé chez le Sindarin, mais celui-ci avait perdu du panache et de la superbe qu’elle lui connaissait depuis leur première rencontre. Même malade et encore lacéré par les mâchoires du léviathan, il gardait de cette morgue et de cette désinvolture qui pouvait faire sortir de ses gonds la Zélos. Elle ne savait pas d’où était venu le vent qui avait emporté son manteau de cynisme et d’ironie dont il ne restait plus que des hardes. Plus d’une fois dans le récent passé qui les avait mis au prise l’un l’autre elle aurait souhaité le voir dans cette position de si grande sincérité qu’elle aurait eu l’impression de pouvoir l’atteindre. Aujourd’hui elle souhaitait voir se restaurer cette armure qu’elle avait si souvent pris pour du mépris ou de la condescendance et qu’elle n’avait appris à accepter comme une preuve de reconnaissance sur le tard, peut-être trop tard. Elle eut brusquement le sentiment que quelque chose leur était passé à côté ou plutôt devrait-elle dire entre eux. Mais cela semblait devoir s’envoler. Cela avait été en dehors de la grande prêtresse, de ces liens qui unissent les généraux de part et d’autre de la ligne de front et qui leur font souhaiter être du même côté et les oblige à s’admirer mais leur permet de  trinquer ensuite à la fin des hostilités. Mais ces mêmes hostilités étaient bien trop présentes maintenant. Il était évident que les deux chemins allaient inexorablement s’éloigner l’un de l’autre…

La raison aurait peut-être voulu qu’elle le tuât car dans l’autre camp il serait sans doute l’agent le plus dangereux auquel Elerinna aurait à affronter mais les espoirs les plus fous ont la peau dure et le tunnel n’avait pas encore pris fin leur pas allaient encore dans la même direction, comme un symbole de cet engagement qui les avait vu conjuguer leurs efforts. Le tunnel serait-il assez long pour effacer tout ce qui avait changé durant cette dernière journée ? En son for intérieur, elle savait que non mais il avait été loyal jusqu’ici et  elle ne pouvait faire comme si ce n’était rien tout comme elle admirait le courage qui le faisait se jeter dans la gueule du loup.

Elle se contenta alors de la suivre en silence devinant que les pensées se bousculaient sous cette tignasse ébouriffée et maculé de terre et de sang. Il lui semblait à cet instant qu’elle avait dit tout ce qu’elle avait à exprimer. Elle connaissait par cœur ce qui les séparait. Ironie du sort chacun d’eux revendiquait à sa manière le même mot de liberté mais chacun en jouait une partition différente. Elle savait ne pas comprendre celle du Sindarin qui remettait de toutes ses forces celle de la Zélos. Elle devait bien admettre qu’il avait réussi un temps à lézarder ses certitudes, mais elle rejetait le désespoir qu’elle percevait derrière la rébellion de l’officier. Etait-ce qu’elle avait goûté plus que de raison à la potion amère de ce sentiment ou juste qu’elle avait la certitude d’avoir trouvé la piste qui pouvait mener de façon satisfaisante ses pas ?

Le désespoir il transpirait de chaque mot qu’il finit par assener. Elle entendait tout ce à quoi il aspirait sans les nommer et tout ce qu’il rejetait parce qu’il l’éloignait de cet horizon qu’il avait peint dans ses souvenirs. Il ne voulait pas comprendre que « ce monde dont il parlait était agonisant et que la grande prêtresse était en passe d’en construire un dans lequel forcément il pourrait se reconnaître. Il parlait du monde que ses pas pourraient fouler. Elle lui parlait d’un monde à construire entre les hommes. Le malentendu ne résidait-il pas sur cette dichotomie ? Comment pourrait-il se complaire dans son bonheur égoïste en sachant ses prochains continuer à se disputer les pouvoir à coup d’illusion et de trahison, de domination des esprits de leurres ? A quoi pensait-il en repoussant le rêve d’Elerinna qu’il avait toujours suivi ? Quel miroir aux alouettes avait-on agité devant son regard pourtant perçant pour qu’il tourne le dos au destin du monde ? Autant de question qui alimentait le fol espoir de la voir revenir au côté d’Elerinna Lanetae. Mais ce qui suivit ne laissa plus de doute à la prêtresse qui avait laissé le monastère pour un idéal qu’il ne comprenait pas. Malgré elle elle baissa les yeux vers les bottes du chef de la garde prétorienne. Ce titre ne semblait plus rien signifier pour lui. Il ne pensait alors qu’à tirer sa révérence. Dans un sens cela éviterait de le compter parmi les ennemis et elle en était soulagée mais sa poitrine se serra de ne pouvoir compter sur les manigances tordues dont lui seul avait de secret, sur ses dons de stratèges et de meneur d’hommes. Elle eut un petit rictus amer qui aurait pu ressembler à un sourire si elle contemplait un ancien journal qui lui faisait revivre ce moment qui ressemblait déjà à une séparation. Les souvenirs font sourire même des moments douloureux, mais il ne s’agissait pas encore d’un souvenir…

Elle emboita le pas du Sindarin désabusé en gardant le silence. Elle sentait son regard sur elle. Oui c’est sûr il avait essayé beaucoup de chose pour la faire changer de position et d’avis sur le compte de la grande prêtresse, et il devait encore ressasser ce qu’il ne pouvait considérer comme une bévue un aveuglement. Au fil de leurs discussions passées elle avait compris que c’était sans malveillance, même s’il semblait jubiler chaque fois qu’il parvenait à la pousser à bout et dans les derniers retranchements de sa logique de Zélos dévouée. Peut-être préparait-il une ultime passe d’arme pour l’entrainer derrière lui… Il y avait peu de gens dont  elle eût accepté de partager les aventures comme ça pour le plaisir de leur compagnie de se quereller sur la vision du monde, sur les idéaux et il en faisait partie maintenant qu’elle avait appris non pas à le comprendre, elle n’en avait pas encore la prétention mais à  se détacher de ce qui semblait être toujours une agression toujours renouvelée agression dont elle ne savait jamais si elle était tournée vers lui ou le monde entier. Mais la vipère rouge serait là aussi et elle sentait que sa propre rancœur ne parviendrait de toute façon à la souffrir et puis un petit bâtard dans leurs jambes gâcherait sans doute le plaisir. Et puis, surtout et enfin, le travail n’était pas fini. Il y avait ce rêve qui ne devait pas rester à l’état de songe. Il fallait bien que certains se retroussent les manches pour le rendre réel ! Ce rêve avait maintenant une égérie, un porte étendard qu’il fallait préserver et auquel allaient se rallier tous les miséreux et opprimés de la terre. Ils étaient bien plus nombreux que tous les puissants et que toutes leurs armées. DEt d’ailleurs ces mêmes armées n’étaient-elles pas constituées elles aussi de pauvres hères qui ne demanderaient qu’une chose se rallier à Elerinna Lanetae ? Les puissants et les autocrates de tout bord, les arrivistes et les profiteurs n’auraient plus ensuite qu’à abandonner leurs privilèges pour rejoindre ce nouveau monde. Ensuite et seulement ensuite le travail serait terminé et elle pourrait envisager autre chose et même autre chose sans la grande prêtresse qui n’aurait sans doute plus besoin d’elle.

Le pas du colonel était un peu irrégulier et il semblait parfois perdu dans des songes qui interféraient avec son allure. Elle marque le pas à la proposition déguisée du Sindarin. Que croyait-il que la guerre était un désir, une occupation comme une autre ? Croyait-il que l’armée était là pour conquérir le monde ? Son premier rôle était la protection de la grande prêtresse dont aurait tôt fait de faire une cible afin de l’empêcher d’aboutir à  ses fins. L’histoire était pleine de messies refusant la force armée et qui finissaient suppliciés au détour d’une fourche d’arbre ou d’une place publique ! Ce ne serait pas le cas d’Elerinna, mais la guerre n’était pas une fin en soi. Elle allongea aussitôt le pas pour combler son retard un instant creusé derrière le stratège.

« La guerre n’est pas inévitable, elle n’est pas une fin en soi ni même un moyen obligé, mais elle sera peut-être un passage obligé. Croyez-moi, je ne la souhaite pas plus que vous ni que la Grande Prêtresse. Mais nous laissa-t-on le choix… Alors si vous avez le moyen d’aider Elerinna en évitant les destructions de la guerre, vous pouvez en effet compter sur moi. »

Son ton était calme et résolu. Aucune pointe de mensonge n’aurait pu être soupçonnée. Elle avait pour une fois parfaitement exprimé ce qu’elle pensait : la guerre seulement si aucun autre moyen ne pouvait être envisagé. S’il n’avait vu en elle qu’une boute feu fanatique du bain de sang c’est qu’il l’avait bien mal jugée. La haine qui lui brulait les entrailles depuis toutes ces années n’était pas non plus complètement aveugle. Elle avait vu les villages dévastés par des pillards et la faucheuse amasser son lot de cadavres sans distinction de classe, de culpabilité ou d’engagement. Elle avait elle-même porté la désolation dans les villages isolés du grand Nord il y a de cela des années alors que la folie lui dictait de tuer, tuer tout ce qui marche debout. Elle repensait à ce temps avec un mélange de soulagement et d’horreur. De cela aussi, son mentor l’avait sauvée alors il n’était pas concevable qu’elle rejoigne sa protégée dans sa folie passée… Pourquoi quelqu’un qui connaissait aussi bien la Sindarine en fuite pouvait-il la soupçonner de ne penser qu’à préparer un bain de sang général ? Après tout c’était Irina qui avait déclenché les hostilités et qui avait fomenté ce complot dont elle aurait bien souhaité en retirer la tête de sa rivale au bout d’une pique ! Ne voyait-il pas de différence entre ces deux femmes ?

Les idées de sortilèges empêchant le Sindarin de voir la réalité revinrent à la surface de l’esprit de la Zélos. En même temps elle sentit son être se tendre, prêt à réagir à une folie du colonel. Elle se rapprocha encore de ses talons pour éviter d’être surprise par la vivacité du Sindarin qui bien qu’émoussée en cet instant après les épreuves subies pouvait encore réserver des surprises… Il ne réussit pas à la rassurer lorsqu’il prit sa main, mais elle lui sourit timidement, signe qu’elle ne lui voulait en cet instant, aucun mal.  Quant-à relâcher la pression elle le pouvait évidemment pas. D’ailleurs si elle laissa sa main dans le gant du Léogan et soutint sans agressivité son regard, elle eut un mouvement sec de la nuque pour se dérober lorsqu’il approcha sa main de ses mèches  sombres.

Elle regarda un instant le colonel reprendre sa progression vers la sortie. Sa démarche était déterminée mais soudain chaloupée comme après une beuverie. Cette nouvelle démarche l’alarma. Les épreuves qu’il avait endurées ces dernières heures l’avaient-elles marqué à ce point ? C’était compréhensible. Et puis la magie de la vipère rouge revint encore et toujours. Elle était la cause de tout. La cause du danger dans lequel se retrouvait leur rêve, la cause de leur fuite mouvementée, la cause de ce malaise qui planait maintenant entre Léogan et elle. Le seul avantage des derniers évènements était que les évènements allaient se précipiter que le grand projet d’Elerinna allait avancer plus vite que par les voies qu’elle avait envisagées. Elle se hâta de le rejoindre craignant soudain qu’une force qu’il ne pouvait contrôler, ne le possède et ne lui fasse commettre l’irréparable.

En d’autre temps son sempiternel refrain sur le relâchement de la pression aurait commencé à lui faire serrer les crocs d’agacement, mais là elle était prête à tout lui pardonner. Tout, enfin presque tout. Hors de question qu’il touche à un cheveu d’Elerinna ! Et pourtant, elle devait l’admettre, il fallait être complètement décérébré pour raser un village d’innocent pour un crime commis par d’autres et ceci sans vérifier que le crime avait bien été perpétré. Elle, de son côté ne’ savait pas si bien feindre le détachement ironique du Sindarin et elle se fit aucun effort pour cacher son incrédulité à l’annonce des massacre en sursis. Il parlait d’un accord ! Accord pour lequel l’une des parties pouvait se livrer à toutes les exactions quand bon lui semblait !... Ensuite les ennemis d’Elerinna Lanetae n’auraient aucun mal à discréditer ses projets de changements et à la comparer à la dernière des folles furieuses seulement assoiffée de pouvoir quelqu’en soit le prix et Léogan aurait encore raison. Elle se demandait quel aspect du raisonnement la mettait le plus en rogne… Elle allongea le pas sous la menace du bain de sang annoncé tout en écoutant les explications du colonel tendue vers les pas de la grande prêtresse qu’ils allaient enfin rejoindre soulageant ainsi la Zélos de l’inquiétude qui ne manquait pas de la tarauder depuis qu’elle l’avait laissée prendre les devants. Elle regarda à peine les échanges aigres doux des deux Sindarins, le regard déjà tiré vers la suite du tunnel. Elle se tourna brusquement vers Léogan à l’énoncé de son plan. Que croyait-il ? Qu’elle allait le laisser tuer les chiens après son discours sur les conséquences possibles de leur retard ? Elle esquissa un pas dans la même direction que lui, mais se laissa bêtement clouer sur place par l’attitude consentante de la grande prêtresse. Elle darda un regard intense dans les yeux du colonel, regard plein à la fois de confiance et de menace. Qu’il prenne les devant s’il voulait, mais il devait savoir que s’il sabotait de quelque façon que ce soit l’expédition il devrait en payer les conséquences. Elle le regarda s’éloigner prudemment. S’il jouait la comédie, il faisait ça très bien. Après tout peut être craignait-il vraiment quelque chose au bout du couloir. Elle sortit alors elle-même sa lame comme pour se mettre à l’unisson de l’héritier des Jezekaël.

Attendre ! Rester en arrière ! Cela ne faisait pas partie d’un plan et elle détestait cette position ! Au diable les Sindarins qui imposaient les stratégies ! Plus d’une fois elle se retint de se lancer à la poursuite de Léogan, mais un regard à sa protégée vacillante de fatigue la retenait lui rendant toute prise de décision impossible et ça aussi elle détestait ! Elle ne pouvait que crisper son poing sur la garde de sa lame dont la courbure semblait vouloir suivre le virage du couloir qui cachait la fin du tunnel comme pour se retenir elle-même tout en sachant que se crisper sur son arme ne la rendrait pas plus dangereuse au contraire. Igrim était au supplice des injonctions internes contradictoires. Elle espérait le signal télépathique et regardait le guépard comme si cela allait presser le dénouement de cette immobilité malsaine.

Heureusement, La grande prêtresse devait être dans la même disposition et la dépassa en direction de la grotte. La Zélos eut un sourire soulagé et lui emboîta le pas. Bientôt elles pénétrèrent dans la grotte et tous ses sens furent agressés par le spectacle de tous les imprévus qui la peuplaient à présent. Son esprit se hâta d’en faire l’inventaire et l’analyse. La scène qui animait la grotte qui devait être synonyme de liberté pour la grande prêtresse ressemblait alors à une rue animée où tous les badauds avaient décidé de se rencontrer. Ses mâchoires se serrèrent.

*Bon sang !*


Léogan semblait deviser avec un inconnu et Elerinna se joignait à eux comme si de rien n’était. Le danger si danger il y avait ne semblait pas devoir venir de là. Les grognements de Grimrl  attirèrent un instant son attention et ses mâchoire se crispèrent un peu plus en la laissant prisonnier au confin de son champ visuel. Celui qui avait fait ça ne perdait rien pour attendre, mais elle devait parer au plus pressé.  Elle porta ses deux mains sur la garde de son katana, garde haute pour se porter rapidement en avant et vérifier du côté de l’entrée de la grotte que d’autres surprises plus menaçantes ne s’y cachaient pas. Elle scruta chaque recoin et ce ne fut qu’une fois rassurée qu’elle se retourna vers l’intérieur, laissant doucement sa lame descendre au mout de son bras gauche.

L’inconnu ne semblait pas concentrer la bienveillance ni d’Elerinna ni de Léogan et cela simplifiait pour elle l’attitude qu’elle aurait à avoir à son égard. A demi nu, elle reconnut les couvertures qui essayaient de le dissimuler. Les cicatrices es toute  fraîches et le sang encore frais finissaient de l’accuser de ce qu’il avait fait subir à Grimrl. Ses narines se dilatèrent et son regard se porta alors vers le traineau. Que s’était-il encore approprié ? Son sang ne fit qu’un tour.

*Karel !*


Décidément cette fille avait une chance insolente ! Quelle continue de dormir si la scène le lui permettait encore ! Elle n’aurait sans doute pas l’occasion de se reposer avant encore un moment !... Elle saisit une hachette, outils toujours utile rangée au pied du traineau et se dirigea vers le blondinet le fixant d’un regard glacial et furibond, le fer de l’outil agité des soubresauts que sa main vengeresse lui imprimait alors qu’elle se demandait par quoi elle allait commencer…
Elle le dépassa pour se porter devant la prison de glace du grand loup. En quelques grognements plaintifs elle apaisa ce compagnon de tous les instants qu’elle avait laissé se faire priver de liberté. La hache s’abattit sur la glace et en quelques coups fit voler en éclats le mur criminel. Lorsque le grand loup fut libéré elle finit de le réconforter avant se redresser et se tourner vers celui qui semblait passer maître dans l’art de se faire des ennemis à en juger par toute l’hostilité qui se focalisait maintenant sur lui.

Leto ! Hum… Oui, il avait dû faire partie de quelques informations, mais rien qui ne la concernait vraiment. Maintenant c’était autre chose. Léogan semblait ne pas le porter dans son cœur et la grande prêtresse semblait nourrir une certaine rancœur à son, égard. Il se rangeait du côté des ennemis alors pourquoi tergiverser ? Un coup de hachette au milieu du font séparerait les deux moitiés de pastèque qui lui tenait lieu de boîte crânienne… Mais elle se retint pour permettre à Elerinna d’entendre ce qu’elle semblait vouloir lui permettre d’énoncer. Igrim reconnaissait bien là à la fois sa mansuétude et son habileté à ne se priver d’aucune information que le destin pouvait mettre sur son chemin. Elle retourna a lors au traineau rangea l’outil et relava la novice qui occupait une place qui n’était pas la sienne. Si elle voulait survivre, elle le ferait en marchant… Elle vérifia ensuite l’attelage des chiens. Fort heureusement il était encore bien en place. Elle pouvait maintenant se concentrer sur le blondinet si les autres en avaient fini avec lui…


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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Quelles journées!   Ven 12 Juin - 17:43

Déserteur.
L'insulte, ou plutôt la constatation évidente que Veto venait de lui retourner dans le coin de la figure glissa sur lui dans un bruit dégueulasse. C'était vrai qu'il lui manquait cette mention sur le procès-verbal à rallonge que lui avaient adressé ou lui adresseraient encore les armées de Canopée et de Cimméria. Et dire qu'il avait eu l'idée de démissionner ce soir-là, avant que son plan... ne capote dans tous les sens. Ha ben oui, quand même, ça aurait été dommage de passer à côté.
Soldat indiscipliné contrevenant aux ordres, officier corrompu, comploteur adepte des dessous de table, traître, criminel d'Etat, et déserteur.
Non, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que ça ponctuait bien !

Toute cette mitraille amère de sarcasmes déferla dans son esprit en une fraction de seconde. Parce que l'insulte, ou la constatation évidente de Veto, quoi qu'elle puisse être, lui parvint tout de même avec la menace – ou serait-ce un conseil ? – qui l'avait accompagnée. Disons qu'il s'en serait certainement étonné venant d'un gamin aussi à cheval sur la noblesse de cœur que Veto, mais il eut à peine le temps de froncer les sourcils de perplexité qu'un bloc de glace s'était formé en tourbillonnant pile devant lui pour arrêter son épée. Toutefois la glace partit en poussière à l'instant même où elle heurta le champ de force de l'armure – et Léogan réalisa finalement que ce qu'il avait pris pour sa protection ultime dans un duel où il n'aurait pas eu la force de se servir de la magie lui serait probablement fatal face à Veto Havelle. En un moment, il vit son épée se figer dans une gangue de glace, sans comprendre pourquoi l'armure n'arrêtait pas le processus, tandis qu'une fumée noire s'enroulait visqueusement sur la lame de l'épée pour lutter contre la magie qui la dévorait. Léogan releva la tête vers Veto, dont le visage s'était fermé comme jamais, et qui grognait entre ses dents une seconde menace.
Il y eut un bruit au-dessus de sa tête. Ses oreilles pointues frémirent. Il n'eut pas besoin de lever le regard pour comprendre ce qui se passait. Il bondit sur Havelle dans un élan de prédateur, aussi bien pour éviter la chute du bloc de glace sur lui que pour l'empêcher de lui échapper. Il perdit son épée dans la chute, au milieu d'une nuée de cristaux, de débris et de poussière blanche, mais il ne perdit pas son adversaire, au moins. Et quand toute la glace brisée, le givre et les graviers déferlèrent sur eux, Léogan rentra la tête dans les épaules et se réceptionna sur le jeune homme d'un violent coup d'épaule qui le fit tituber sur deux ou trois mètres. Là, son brave esquimau en tenue des premiers hommes parvint à créer une large sphère en canalisant tous les débris qui étaient tombés du plafond, derrière laquelle il se replia en se recroquevillant de douleur et d'effort. Léogan, qui était tombé à genoux, le regarda à travers la glace et cracha par terre. Il remit la main sur son épée à tâtons et, usant du catalyseur qui était incrusté à la poignée, libéra la lame de la gangue glacée qui la retenait d'une projection électrique que sa colère rendit particulièrement violente.

« Toujours aussi futé, Veto, pas vrai ? On va voir si ça donne de si bons résultats que ça, finalement ! » jeta-t-il avec un rire de désespoir hystérique.

Il soupira et s'essuya le visage d'un revers de manche, pour se débarrasser des épines de glace et de pierre qui l'avaient labouré. Sa main qui n'était pas couverte par le gantelet de l'armure fut prise d'un spasme d'énergie bleutée et il fit craquer ses doigts dans un crépitement électrique, avant de tendre le bras vers le bouclier protecteur du jeune homme.

« Tu veux la jouer pute ? s'écria-t-il. J'suis pas contrariant, on va la jouer pute. »

La foudre descendit de son bras dans un grondement sourd et au moment où Veto interpella Elerinna qui sortait des grottes, derrière Léogan, elle s'abattit dans un éclair aveuglant sur la sphère de glace, qui explosa à l'impact. Cependant, elle se brisa plus facilement qu'il ne l'aurait cru – et Veto s'effondra à genoux devant Elerinna qui s'avançait les mains sur la tête et la mine basse au milieu des éclats de verre et de la fumée.
Le regard de Léo alla d'Elerinna au garçon, du garçon à Elerinna, chargé d'un orage noir, et il finit par la doubler d'un pas incisif pour se diriger vers lui, en s'exclamant avec fureur :

« Non, mais vous voulez rire... ! C'est une blague ! Ha c'est vrai qu'elle est bonne ! RELEVEZ-VOUS, SOMBRE CRÉTIN ! »

Il lui envoya un violent coup de botte dans les côtes, submergé par la rage, et se planta devant Veto pendant quelques secondes, complètement abasourdi par ce signe de soumission incompréhensible et surtout si terriblement méprisable. C'était un cauchemar. Comment pouvait-il faire une chose pareille ?! Ce n'était qu'un ignoble... Un répugnant petit... Un instant, Léogan pensa écraser la tête de Veto contre le sol et lui exploser le crâne avec une pierre, mais Elerinna finit par prendre la parole d'une voix venimeuse. Il leva sauvagement la tête vers elle et l'écouta à demi.
Bon, eh bien, elle avait visiblement trouvé une cible pour déverser toute la rancœur qu'elle avait accumulé ces derniers jours. Il ne méritait pas beaucoup mieux de toute façon. Pourtant... Pourtant...

Comment est-ce qu'il allait le sortir de ce putain de guêpier ?  C'était une occasion en or pour Elerinna, c'était trop beau, il était sûr qu'un milliard d'idées germaient déjà dans sa tête pour utiliser cet inconscient. Il était l'un des seuls à avoir été intime d'Irina Dranis à sa connaissance – Irina qui ne tarderait sûrement pas à prendre les rênes de l’État qu'elle envisageait de foutre en l'air – et il pensait sérieusement qu'il pouvait se pointer là et que ce serait sans conséquence ?!
Sans s'en rendre tout à fait compte, Léogan avait commencé à faire les cent pas entre Elerinna, qui fustigeait Veto en ricanant avec son acidité dédaigneuse de grande dame, et le traîneau qu'il aurait bien aimé mettre en branle immédiatement pour vider les lieux. Sa main se crispait sur la garde de son épée, les jointures de ses doigts en blanchissaient, l'idée de l'abattre d'un coup dans le cou du jeune homme le traversait chaque fois qu'il lui passait devant.
Il s'arrêta néanmoins au niveau d'Orchid, à l'oreille de qui il se pencha discrètement, pour rétorquer à ce qu'elle avait allégué tout à l'heure, et qui l'avait assez décontenancé pour l'empêcher de répondre.

« Si vous ne la souhaitez pas... lui glissa-t-il d'une voix sombre. Ne la faites pas. Partez d'ici. Parce que si vous vous engagez dans ce pétrin, croyez-moi, ce sera la dernière chose que vous ferez de votre vie. » Il échangea un regard noir avec elle, presque tenté de lui faire passer ça pour une menace. Il le pourrait aisément. De toute façon, elle ne comprenait visiblement rien à ce qui se produisait. Il n'y avait qu'Elerinna au monde, encore et toujours, Elerinna, une idole d'albâtre dont elle buvait les paroles, qui seule pouvait donner un sens à la vie de tous ces braves gens pas foutus de se gouverner par eux-mêmes, et si malheureux, si opprimés, si pauvres et si aveugles. Ha oui, l'aider, cette sainte madone, 'en évitant les destructions de la guerre', pas vrai ? Eh bien non, il en avait marre de l'aider, surtout qu'elle faisait toujours de son mieux pour se trouver de nouvelles causes perdues. Personne ne l'y avait forcée, à la guerre. Elle s'y était forcée toute seule, avec ses idéaux qu'elle voulait astreindre au monde entier, dans sa prodigalité infinie. Ça suffisait comme ça. Personne ne lui avait jamais rien demandé. On l'avait même priée de s'en aller, avec tous ses fantasmes de monde meilleur qui n'advenait jamais. Quand on perdait, on ramassait ses pions et on allait jouer ailleurs. Léogan pouvait se battre contre pas mal de plaies humaines, mais alors le fanatisme, ça le dépassait complètement. Et pourtant, c'était Orchid, alors il tentait le coup. Ce n'était peut-être que la cinquante-millième fois depuis deux mois. Et un peu de sens des réalités mettrait peut-être un peu de lumière dans l'esprit de la Zélos. « Vous vous en rendrez compte au camp. Nous ne gagnerons pas. Nous ne gagnerons rien. On ravagera tout sur notre passage et on mourra dans la neige et le blizzard de la saison froide. Ce n'est pas un passage, c'est une impasse. Un bon stratège apprend à reconnaître le moment où il a perdu, sinon il n'est rien d'autre qu'un orgueilleux incompétent même pas capable de sauver les meubles. Ce moment est arrivé. Mais je ne peux pas vous en dire plus ici. »

Il balaya le reste d'un revers de la main. Elle les verrait d'elle-même, les quinze mille pauvres péquenots de Sindarins et de faux militaires vendus que les Lanetae se traînaient derrière eux. Et elle prendrait en considération toute seule les désastres de la saison froide, comme une grande, il avait assez parlé dans le vide.
Ils étaient tous complètement malades, ici. Ou alors c'était peut-être lui, hein ? Quelque chose lui avait échappé peut-être ? Puisque tout le monde semblait d'accord pour la faire cette guerre, les raisons en étaient peut-être valables ! Il y avait un truc qu'il n'avait pas compris, il était trop pessimiste, trop défaitiste, c'était sûrement ça !
Il revint sur ses pas comme un fauve en cage, plein de fureur contenue, tandis qu'Elerinna finissait de parler, avec des notes de consentement qui lui portèrent tout à coup sur les nerfs. Il posa une main sur l'épaule de son amie et la referma avec exigence.

« Non mais écoutez, ça suffit, lança-t-il, avec un sourire caustique. Vous savez quoi, moi aussi je vois l'avenir, et là mon sixième sens me dit que si on met pas les voiles fissa, on arrivera jamais à Inoa avant de se faire rattraper par toute la garde qui nous pourchasse depuis Hellas à dos de canassons. Il faut s'en aller – maintenant – ou alors tout ce qu'on a fait... » commença-t-il d'une voix rauque, en sentant un tremblement convulsif lui courir sur l'échine. Il repensa à ses deux mains plantées comme des papillons sanglants sur la cartographie des Lanetae. Un spasme contracta férocement celle qui s'était refermée sur l'épaule d'Elerinna. Il repensa au sang qu'il avait perdu et qui maculait les dalles blanches du temple. Il repensa à ses hommes tombés dans le précipice des grottes, au regard noir de mépris que Baria lui avait lancé, au ricanement qu'il avait rétorqué à sa juste colère. Il repensa à Irina, à son visage déformé par la possession, à ses griffes noires et luisantes qui s'enfonçaient dans son front, à son corps faible et fumant qu'il avait abandonné chez elle, il repensa à la froideur de sa maison, à Aemyn qui pleurait à s'en rompre la poitrine, à la démarche chancelante de sa mère et sa voix vibra à travers son crâne. Allez vous-en. Faites ce que vous avez à faire. Je ne veux plus vous voir. Un vertige le saisit et ses yeux se perdirent dans la noirceur d'encre du ciel. Sa gorge se noua. Il se mordit l'intérieur des joues, aussi fort qu'il le put, et toussa pour masquer son trouble. Tout ce qu'il avait fait, oui. Eh ben, ça commençait à peser lourd dans la balance. « Tout ce qu'on a fait aura été fait en vain, acheva-t-il, d'une voix qu'il s'efforça de raffermir, avant de planter un regard irrévocable sur Elerinna. Et je me fiche que tu te sentes en dette envers lui parce qu'il t'a ramené la gamine. Elle ne devrait même pas être ici. » Il tourna la tête vers Karel, qu'Orchid avait remise sur pieds et qui s'enfonçait dans la neige en reculant, pour fuir son regard. Il soupira d'agacement et balaya ce problème d'un geste de la main, qu'il arrêta sur Veto en le pointant d'un doigt accusateur. « Idem pour vous, Monsieur Fort-en-Thème, on s'en branle de vos destins qui se rejoignent ou je n'sais quelle connerie de rebouteuse des bas-quartiers. On a pas l'temps pour ça. Elerinna, ajouta-t-il, en la tournant vers lui d'une poigne impérieuse, ce type, c'est personne. Vraiment personne, un intriguant de bas-étage – oh, sublime soprano à ses heures – mais il n'te servira à rien. Laissons-le là et foutons l'camp. Je pourrais pas... Je... » Il perdit son souffle un instant et lâcha son épaule pour déglutir. « Enfin bref. Il faut partir. »

A bout de forces, la tête vide d'autres idées lumineuses pour sauver Veto et toujours tendu d'angoisse par l'urgence, il se détourna brutalement et marcha d'un pas rageur vers le traîneau, devant lequel était plantée la Zélos, une hachette à la main et le visage fermé. Son guépard se glissa entre ses jambes au moment où il crut trébucher dans une crevasse et le soutint une seconde seulement, le temps de se rétablir et de continuer sa route. La bête et l'homme se concertèrent du regard et tout à coup, Mejaÿ braqua ses yeux dorés sur Veto pour porter la pensée de son maître dans l'esprit du jeune homme.

« Si vous vous barrez maintenant, aussi vite que vous l'pouvez... Je pourrais peut-être les convaincre de pas vous poursuivre. C'est votre dernière chance. »

Les épaules de Léogan s'affaissèrent dans un autre soupir et sa tignasse noire s'ébouriffa tandis qu'il secouait la tête de dépit. Il n'était pas franchement emballé par l'idée d'annoncer à Irina la trahison, la capture, la torture et la mort d'un homme qu'elle avait selon toutes les apparences aimé, si jamais il lui était rendu possible de la revoir.
Il écrasa ces pensées glaçantes sous ses paupières et rouvrit aussitôt les yeux sur le chargement du traîneau, dont il tira des capes de camouflage blanches de l'armée. Il n'en avait prévu que trois, évidemment. Il pesta entre ses dents contre la bêtise crasse d'Elerinna, et tendit la cape de fourrure qu'il avait prévue pour lui à Igrim, dont le gabarit était le plus proche du sien.

« Mettez ça. Cape de camouflage. » prononça-t-il, avec un grognement qui n'admettait aucune contestation.

Puis il se tourna vers la fillette qui tremblait dans un coin, sous une touffe de cheveux bruns coupés courts, et qui l'observait de ses yeux de chat sauvage entre ses mèches. A vue de nez, une petite Terrane. Il ne lui donnait pas plus de douze ans. C'était étrange. Leur fille n'avait pourtant pas l'air beaucoup plus âgée... Songeur, il posa un genou à terre, ouvrit la cape destinée à Elerinna et tira la novice par un pli de son uniforme pour l'en envelopper.

« Karel, c'est ça ? demanda-t-il, d'une voix neutre, en s'appliquant à rajuster les pans de fourrure pour faire en sorte que la petite ne se prenne pas les pieds dedans.
– Oui, colonel.
– M'appelle pas colonel.
– Oui, M'sieur.
– Karel, tu veux t'en sortir vivante ? dit-il, brutalement, en l'attrapant par les épaules pour la regarder dans les yeux.
– Ou... Oui, M'sieur, balbutia la petite fille, dont les yeux se remplissaient de larmes. Je... Je veux retourner au temple, s'il vous plaît...
– Arrête de pleurer. Sèche tes yeux, tiens-toi droite. C'est bien. Karel, tu sens encore tes pieds ?
– N... Non, je crois pas, je sais pas, je peux... Je peux rester ici, les soldats me trouveront pour me ramener... Pour me ramener...
– Saute sur place.
– Pardon... ?
– Fais ce que je te dis. Si tu m'obéis, si tu fais exactement ce que je te dis, tu t'en sortiras vivante, tu dormiras devant un poêle demain, et on te trouvera quelqu'un pour te ramener au temple, je t'en donne ma parole. Saute sur place. »

Karel le fixa d'un air interloqué pendant quelques secondes et finit par s'exécuter en haletant dans l'air glacial.

« Comme ça ? demanda-t-elle, en claquant des dents.
– Oui, comme ça, c'est bien. C'est bon, arrête, détermina Léogan, les sourcils froncés de souci. Tu vas devoir marcher, Karel. Si tu restes immobile ici jusqu'à demain matin, les soldats ne trouveront plus que ton cadavre, tu seras morte de froid, vu ?
– Vous croyez, vous êtes sûr ?
– J'ai traîné des garçons d'à peine ton âge qui faisaient leurs classes dans la garde, jusqu'à Gaeaf à travers le désert de glace, pendant la Sarnahroa, j'en ai pas perdu un seul. » Naturellement, c'était un mensonge. Les gamins qui faisaient leur classe dans la garde n'avaient jamais moins de quatorze ans. Mais il poursuivit avec sévérité. « Alors tu vas faire comme eux, tu vas serrer les dents et tu vas avancer, parce que s'ils ont pu le faire, tu peux le faire aussi, c'est une simple question de volonté. Tu n'as pas le choix, tu vas me faire confiance.
– … mais, commença la gamine, qui fronçait du nez avec un petit rictus farouche tout à coup, maintenant qu'on lui laissait le loisir de donner son avis, je vous ai entendu, vous, vous n'en avez rien à faire de moi, c'est ce que vous avez dit, et la Zélos là aussi, je l'encombre. Ça va, un officier et une Grande Prêtresse s'enfuient pas de la ville au milieu de la nuit par les grottes de Fellel pour faire une promenade de minuit, je suis pas complètement stupide. Comment je pourrais faire confiance à un déserteur comme vous hein ? C'est bien c'que vous êtes, pas vrai ? »

Les joues de la petite fille luisaient de larmes qui y avaient ruisselé et qui se changeaient en cristaux de givre, pourtant ses yeux étaient secs désormais, rougis mais brillants de colère. Léo se retint d'esquisser un sourire de satisfaction féroce. Elle allait peut-être survivre en fin de compte. Son visage resta parfaitement insondable et il assena sèchement :

« Parce que ce soir tu n'as personne d'autre que moi pour te guider sur cette foutue banquise, ça te va ? C'est pas comme si tu pouvais choisir entre moi et le prince charmant, gamine, alors tu vas obéir à la lettre à ce salopard de traître que t'as sous le nez, et puis c'est tout, je suis clair ? Tu peux faire ça ou tu crois que t'as besoin d'un contrat signé et tamponné ? »

Karel demeura silencieuse quelques instants pour le défier du regard, mais elle finit par baisser la tête, et la hocher avec détermination.

« …d'accord.
– Bon. Bien. Tu pleures plus ?
– Je pleurais pas.
– Ouais. J'ai rien vu. Tu vas marcher dans mes pas, ce sera plus facile, et tu vas bien regarder où tu mets les pieds, y a probablement des pièges à loup sous la neige. Quand tu auras trop mal aux pieds pour marcher, et seulement quand ce sera le cas, tu devras me le dire.
– J'aurai pas mal aux pieds, rétorqua-t-elle, en détournant la tête, les dents serrées.
– Ne mens pas. » martela calmement Léogan, le regard fixe. Karel frissonna un instant. « Ça te coûterait trop cher, et ça n'en vaut pas la peine.
– Quand j'arriverai plus à sauter sur place, alors ?
– T'as tout compris. C'est bon, parée ? fit-il, d'un ton complice, en abattant la lourde capuche de l'habit sur la tête de la gamine, qu'il tapota d'une main solide. Bien couverte ?
– Bien couverte. » confirma-t-elle, avec une inspiration plus assurée.

Finalement, il lui adressa un sourire maigre, mais sincère, et Karel lui rendit une grimace gênée. Au fond, il n'arrivait pas à être infâme avec les gosses. Peut-être bien qu'être père de famille avait changé la donne, mais d'aussi loin que remontaient ses souvenirs, à partir du moment où ils n'étaient ni trop pleurnichards ni bêtes comme leurs pieds, le courant passait plutôt bien. Il avait toujours dû endosser le rôle de l'aîné, avec son frère cadet malade, et il n'aurait su dire pourquoi, il avait conservé cette attitude consciencieuse avec tous les mômes qui lui traînaient dans les pattes. Il avait pris en charge personnellement la gestion des classes, à la prétoriale, pour mettre au pas de jeunes garçons d'extraction souvent misérable, il avait presque adopté au début de l'année une orpheline du Temple récemment devenue au novice, Thalie, et avait fait en sorte qu'elle sache aussi bien se défendre que ses forces le lui permettaient avant de l'envoyer à Hespéria, vers la fin de la saison des pluies, tandis que les émeutes grondaient dans les bas-quartiers d'Hellas. Mais surtout, et c'était si contradictoire avec son caractère qu'Irina en avait été prise au dépourvu, il n'avait pas supporté qu'elle ne le mette pas au courant de ce qui s'était passé entre et lui avec Aemyn.
C'était un peu comme le travail en fait. Il ne pouvait pas s'empêcher aux moments critiques de tout voir, tout contrôler, avoir le bras long et la main sur tous les pions de l'échiquier. Peut-être que c'était au fond, ce qu'on entendait par 'responsabilisation'.

Il secoua la tête pour reprendre ses esprits et écouta d'une oreille plus attentive ce qui se disait du côté de Veto et d'Elerinna et toisa le garde déshabillé et la Grande Prêtresse déchue avec désarroi.

« Elerinna, s'il faut que je t'assomme pour te traîner par les cheveux jusqu'à Inoa, je te jure, je le fais ! » s'écria-t-il avec impatience.

Puis il se releva et, adressant un regard inquiet à Orchid, postée là et flanquée de son loup, qui restait prête à enfoncer sa hachette dans le crâne du blondinet, il se demanda s'il préférait vraiment qu'il meure ici, par ses soins ou par ceux de la Zélos, qui n'attendait visiblement qu'un signe de sa maîtresse pour l'exécuter. Il se massa les tempes d'une main nerveuse. C'était sans doute plus sûr. Veto était un vecteur imprévisible. Il ne savait rien de ce qu'il avait pu foutre ces derniers mois, mais il avait mis la main dans l'eau froide depuis l'épisode de la conspiration des Grottes de Fellel, et il n'avait plus fait parler de lui depuis lors. Quand on avait mis la main dans l'eau froide, oui, c'était l'expression consacrée, hein, quand un homme en assassine un autre – ou en laisse assassiner un autre – pour la première fois, eh bien, on ne pouvait plus s'en sortir. C'était comme un marais. Un marais stagnant, de sables mouvants, où on avait beau se dépêtrer, rien n'y faisait, on s'y enfonçait jusqu'au cou et puis on y pourrissait, voilà.
Qu'est-ce que Veto Havelle avait bien pu magouiller ces derniers mois ?

Il avança vers Elerinna en jetant un regard méfiant au jeune homme, et passa ses mains sur ses épaules pour enlever la fibule de la cape noire qu'il lui avait prêtée et la récupérer, tandis qu'il la couvrait des fourrures de camouflage qui auraient dû revenir à Orchid. Il revêtit sa cape qui empestait encore le cadavre d'un geste sans appel et retourna vers le traîneau pour s'y asseoir dans un soupir de soulagement. Il observa la scène d'un regard lointain et ennuyé. C'était grotesque. Il tira fébrilement sa montre à gousset de la poche intérieure de sa cape et se morfondit du peu d'heures qui lui étaient encore imparties.
Karel se glissa silencieusement à ses côtés, après avoir vérifié d'une œillade craintive qu'Igrim ne faisait pas attention à elle, puis, jugeant sans doute que Léogan lui donnait une bonne garantie, elle s'assit sur une caisse en serrant ses genoux entre ses bras. Elle l'observa avec curiosité, tandis qu'il liquéfiait par magie son bras d'armure, et ôtait son gantelet pour l'attacher à sa ceinture d'armes. Il avait les mains couvertes d'ecchymoses bleuâtres et bizarres, comme si ses os s'étaient cassés plusieurs fois sans souffrir de plaie. Pourtant il avait la pâleur d'un anémié, ou de quelqu'un qui souffre d'hémorragie – elle avait vu des malades dont la Sarnahroa avait rendu les membres lourds au point de s'en détacher, ou rocailleux, si bien qu'ils abîmaient les autres tissus par frottements réguliers, et ces gens-là perdaient quantité de sang, chaque fois que leurs blessures refermées magiquement se rouvraient.

« L'assommer et la traîner par les cheveux ? demanda-t-elle doucement. Mais c'est la Gran... C'est une dame... Vous feriez ça ?
– Non.
– Ha, souffla Karel, avec soulagement.
– Parce que tu sais quoi, elle a beau être une dame, elle pèse pas moins lourd qu'un sac à patates.
– Ça dépend p'têt du volume du sac à patates... Vous avez d'gros bras.
– Hin, lâcha Léo avec un rictus d'autodérision. Non, pas ce soir.
– Vous avez perdu du sang, Monsieur ? murmura-t-elle, la tête penchée avec discrétion.
– Heu, quoi ?!
– Vous êtes livide, annonça-t-elle, avant de s'emparer de ses mains pour les examiner d'un œil minutieux. Quelqu'un vous a refermé les plaies que vous aviez aux mains, ça a dû être un soin magique intensif. Je suis une guérisseuse de Kesha, moi aussi, acheva-t-elle fièrement.
– Ha, mh, oui, très bien, balbutia Léo, en retirant ses mains et en lançant un coup d’œil furtif à Orchid et Elerinna, dont il préférait qu'elles n'en sachent rien. C'est sans importance, ne parle pas trop fort.
– Je sais, souffla Karel d'un ton de confidence. Mais il faut que vous avaliez et que vous buviez quelque chose. »

Elle ne lui laissa pas le temps de réagir et sauta au bas du traîneau pour ouvrir au hasard la caisse où elle s'était assise et fouilla dedans sous le regard navré de Léogan, qui tentait de signifier à Orchid par un signe de main que tout était sous contrôle. Karel sortit une gourde d'eau qui avait été enveloppée dans des fourrures pour ne pas geler, et qu'elle lui flanqua sur les genoux.

« Buvez, chuchota-t-elle, buvez tout, si vous le pouvez, il faut que vous refassiez votre sang, ou vous allez tomber dans les pommes au milieu de la traversée. C'est quoi, le matériel de premier secours, là-dedans ?
– La boîte en fer, juste là, ouais celle-là, fit-il à voix basse, la sors pas, prends juste ce dont t'as besoin.
– D'accord, acquiesça-t-elle, en ouvrant la boîte à l'intérieur de la caisse. Et vous avez des vivres ?
– J'en ai aucune idée.
– Buvez. »

L'eau était glaciale, à s'en faire mal aux dents, mais il obéit.

« J'aurais aimé pouvoir vous donner quelque chose à manger, mais je crois qu'il y a rien... se plaignit la petite fille, qui cherchait toujours dans le chargement.
– C'est normal, le voyage ne devrait durer que quelques heures, on aurait pas eu le temps pour des pauses pique-nique, répliqua Léogan. Arrête de t'agiter, s'il te plaît.
– Oui, dit-elle, en refermant aussitôt boîte et caisse, pour se rasseoir dessus, un flacon à la main. Tenez, prenez ça, je crois que c'est bien. Ça a l'odeur d'un fortifiant, je pense que ça soutiendra la régénération de votre organisme.
– ...merci, murmura Léo, après avoir fait peser sur elle un long regard incrédule. T'as l’œil, pour une novice.
– Pardon, mais ça se voyait comme le nez au milieu de la figure, il fallait faire quelque chose. »

Il but le contenu de la fiole et cala la gourde sous son bras, la sangle à son épaule, pour plus tard, puis il remit ses gants en cuir pour cacher les hématomes qui recouvraient ses mains. Mejaÿ était venu se coucher à ses pieds, surveillant la petite grotte où s'engouffraient des bourrasques cinglantes. Karel regardait ailleurs, comme si de rien n'était, et il put faire mine d'écouter ce qui se disait, ou du moins tenter de raccrocher avec les lambeaux de conversation qu'il avait saisis au passage.

Spoiler:
 


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Sam 20 Juin - 22:47

En finir avec le Blondinet ? Cela ne semblait pas être pour tout de suite. Et le jeu que jouait avec lui Logan intriguait un tantinet la Zélos qui se demandait bien s’il cherchait à le perdre ou à l’enfoncer encore plus. Et pendant ce temps le temps jouait en faveur des éventuels poursuivants ! Mais où avaient-ils tous la tête ?! Sous des apparences de calme comme souvent, elle commençait à bouillir intérieurement. Karel, Véto ! Ces deux-là étaient déjà assez inattendus sans que le colonel ne cherche à les ménager ! Deux têtes à l’entrée de la grotte ne seraient pas des plus esthétiques, mais c’était tout l’avenir que la Zélos leur envisageait. Elle n’eut pas le temps de pousser ses pensées plus loin. Le climat se dégrada subitement entre les deux mâles. La lame de la prêtresse rejoignit sa main comme par magie et elle se précipita en écran protecteur entre les projections des deux mages_ puisqu’il fallait qu’ils s’affrontent ainsi_ et la Grande Prêtresse. Pas sûr qu’il n’y ait pas trois têtes à l’entrée de cette grotte si quelque chose de fâcheux lui arrivait !! Elle plissa les yeux jusqu’à ne laisser que deux fentes pour garder un lien visuel avec la scène de bataille sans les mettre en péril. Heureusement la joute fut brève. Elle se tourna vers Elerinna pour s’assurer qu’aucune projection de glace ne l’avait atteinte.

De son côté, Léogan semblait avoir repris ses esprits et s’était mis en demeure de régler son compte au blondinet à coups de botte chose qu’elle se serait bien chargée, mais elle n’était pas si mauvaise fille et pourvu que le travail fût fait…
… Mais… Mais les choses devenaient de plus en plus incompréhensibles pour la Zélos. Elle n’avait qu’une envie c’était de quitter les lieux au plus vite et ces trois-là semblaient avoir résolu de prendre racine ici. Elle pouvait éventuellement le comprendre de la part de d’Elerinna Lanetae peu habituée aux fuites et aux urgences. Elle pouvait aussi l’envisager de la part du blondinet qui ne devait sans doute pas les avoir rejoints pour leur faciliter les choses, mais l’attitude de Léogan restait un mystère. Il devrait partager son souci de mettre le plus de distance entre leurs poursuivants et eux et rejoindre le plus vite possible les secours qui devaient faire route vers la grotte à l’heure qu’il était… Mais non il semblait attendre quelque chose de la grande prêtresse et du blondinet et ses changements d’attitude à l’égard de ce dernier la laissaient perplexe. Passant de la rage à la clémence _ car comment appeler autrement le fait de lui laisser la vie après l’avoir lardé de coups de pied ?_ son manège devenait de plus en plus suspect aux yeux d’Igrim.

*Il ne veut pas le tuer ! Bon sang ! Mais pourquoi ? Que représente-t-il ?*


Pire même, il semblait inquiet pour lui… Comme si Léogan Jézekaël pouvait s’inquiéter pour quelqu’un d’aussi minable que ce freluquet dénudé au milieu du grand Nord ! Sauf si… La conclusion à laquelle elle arrivait lui brouillait encore plus les idées. Sauf si cette personne était importante pour une personne importante pour le Colonel. Elle cilla au moment où elle essaya d'envisager le lien entre Véto et la prêtresse écarlate.

*Le Terran ! Le gamin ! Mais alors… Léogan ?*


Les pièces semblaient sur le point de s’emboîter et pourtant des irrégularités à poncer les en empêchaient encore. La seule chose qui apparaissait de plus en plus logique était qu’elle aurait commis sans doute une erreur en faisant sauter la tête écervelée de son col. Son regard quitta alors le colonel pour se reporter au duo formé par la grande prêtresse et celui qui faisait maintenant figure de petit oiseau tombé du nid au milieu d’une troupe de renards qui lui tournaient autour pour s’en assurer la seule petite bouchée qu’il pouvait leur fournir. Léogan ne lui avait jamais paru autant aux abois et ses déplacement nerveux en disait assez long sur l’état de réflexion et de contrariété dans lequel il se trouvait. Si l’heure n’était pas tant à l’urgence, elle en eût pris un intense plaisir. Elle avait assez complexé devant le fin stratège ces derniers temps et le voir dans cette situation le faisait un peu revenir au niveau du commun des mortels. Il ne pouvait garder cette posture détachée et cynique qu’il arborait d’ordinaire et cela aurait pu être bien jouissif en d’autres circonstances… Une autre circonstance dans laquelle il ne trouverait pas une nouvelle phrase pour la faire douter une Enième fois. Elle l’écouta et tourna ses yeux vers l’extérieur de la grotte où se découpait la nuit transparente du Nord. Cette nuit qu’elle aimait tant et d’où devait venir le salut de la grande prêtresse. Pouvait-il vraiment croire qu’elle allait partir là maintenant en l’abandonnant avant la fin de sa mission ? Pouvait-il vraiment songer qu’une simple parole chargé à la fois de conseil et de menace pouvait comme par la magie d’un claquement la faire renoncer à accomplir sa mission ? Elle lui répondit à mi-voix mais sans émotion :

«Nous avons une mission… »


Nous ! Il ne s’agissait pas d’un quelconque pluriel de majesté dont elle ne s’était jamais affublée, mais bien de rappeler au colonel qu’il était partie prenante dans la fuite d’Elerinna et qu’il ne pouvait pas plus se dédire. Elle ne pouvait à aucun moment envisager qu’il le fît ni même qu’il a la considérât comme une fanatique. En quoi était-ce du fanatisme que d’être fidèle à une personne dont on partageait les idéaux ? Où était le fanatisme dans la loyauté d’accomplir ce qui avait été décidé ? La dernière chose qu’elle ferait ? Si cela devait être, et bien soit ! Elle avait pu si souvent réaliser qu’elle était déjà plusieurs fois miraculée, qu’elle s’étonnait souvent d’être encore de ce monde. Chaque jour était pour elle un bonus et si elle devait rejoindre Kron au sortir de cette caverne ce serait sans le regret de n’avoir pas mené les choses à leur terme…

La Zélos en avait conçu un tel rapport à sa propre fin qu’elle pouvait le regarder sans crainte droit dans les yeux. Sans doute une des choses qui la rendait si dangereuse. Elle n’agissait jamais avec la crainte de mourir même si elle ne recherchait jamais à quitter ce monde. Elle s’engageait toujours jusqu’à la dernière limite quitte à la dépasser et y laisser la vie ce qui, à Kron ne plaise, n’était pas encore arrivé…

Ses yeux pétillèrent de contentement lorsqu’il utilisa le même « nous » éludant les perspectives de fiasco qu’il y associait. Elle ne gardait en tête que la satisfaction de revoir le stratège dans le même camp qu’elles. Elle reconnaissait bien son côté défaitiste, mais elle avait appris à ne pas s’en formaliser sachant maintenant que malgré toutes ses actions étaient, elles, tournées vers la victoire… Il ne pouvait pas lui en dire plus ici ? Soit !  Elle attendrait. De toute façon il y avait plus urgent que les palabre. Elle posa sa main sur l’épaule du colonel comme le guerrier qui a retrouvé son frère d’arme et lui adressa un sourire carnassier et complice en lui indiquant du menton le Terran qui faisait face à la grande prêtresse.

« Comment allons-nous emmener avec nous notre petit cadeau ? »


La question était brûlante. Maintenant qu’elle avait en tête que le malheureux pouvait avoir une quelconque valeur, même si elle ne savait pas laquelle, restait le problème de son convoyage. Il était certes affaibli, mais le temps pouvait très bien jouer en sa faveur. Il faudrait sans doute lui faire perdre conscience d’une manière ou d’une autre. Un bon coup sur la tête était le plus simple mais pouvait dépasser les effets escomptés et envoyer le dit cadeau ad patres… Un peu de magie pouvait se révéler plus approprié… Mais dans le deux cas il faudrait transporter son corps, impossible perte d’énergie. Il faudrait qu’il les suive de bon cœur ou presque, elle ne se faisait pas d’illusion à ce sujet.

Elle n’eut pas la réponse attendue, mais la suite ne manqua pas de la satisfaire. Enfin ! Quelqu’un pensait à quitter les lieux ! Elle rejoignit les deux Sindarins non sans noter les hésitations de Léogan. Encore ces scrupules qui semblaient être de plus en plus présents à mesure que le temps passait. Mais il avait raison. Nul besoin de se donner tout ce mal  pour ensuite tout hypothéquer pour le plaisir que joutes oratoires. Elles bien auraient autant de saveur en sécurité. Seules les incohérences de Léogan concernant le Terran la gardaient en alerte. Comment ça personne ? Comment ça s’en débarrasser ? Mais alors pourquoi l’avoir épargné tout à l’heure ? Elle fronça les sourcils. Quelque chose lui échappait encore, mais une pensée se faisait de plus en plus précise dans son esprit :

*Toi mon gaillard, on n’en a pas fini avec toi et fais-moi confiance, tu n’es pas venu ici pour rien…*


Son attention était accaparée par le blondinet et elle laissa faire quelques secondes le Sindarin. De toute façon, sa sollicitude à l’égard de la petite prêtresse sauvée du froid lui importait peu. Elle prit machinalement la cape qu’il lui tendait. La hachette à la main et la cape dans l’autre, elle s’avança et se planta derrière le « fort en thème » occupé à soutenir l’agressivité de la grande prêtresse. Elle profita de sa faiblesse pour le prendre par les cheveux et lui caler le fer de son outil sous la gorge.

« Vous êtes à bout. Il suffirait de presque rien pour que la mort ne vous emporte alors pas de bêtise. »

Elle lâcha la tignasse et d’un geste brusque fit tomber à terre sa pauvre protection contre le froid et les regards.

« Vous allez utiliser ce qu’il vous reste de force pour nous suivre sans brocher et la magie dont vous êtes encore capable pour survivre au froid. Si jamais je m’imagine le début du commencement d’une entourloupe, votre tête fera des infidélité au reste de votre personne »

Tout cela avait été prononcé calmement, seul un petit accent de cruauté venait infléchir le discours de la Zélos. La stratégie lui dictait de le garder en état si tant est que ce qu’il restait du blondinet soit encore en état, mais elle aurait bien aimé en finir avec lui pour ce qu’il avait fait au grand loup, la menace qu’il représentait pour Elerinna et parce que c’était un homme et que cela lui ferait bien plaisir. Ces accès de violences étaient de plus en plus rares et elle parvenait à les maîtriser, mais certaines personnes avaient plus que d’autre le don de les provoquer et Véto Havelle semblait en faire partie…

Pendant ce temps Léogan s’était mis en tête de chouchouter la gamine qui semblait collé à leur expédition comme la boue sous les semelles du laboureur. Il ne suffisait pas d’un boulet dans l’aventure, il fallait les accumuler ! Si on faisait le compte, Léogan et la Zélos avaient assez d’endurance et d’expérience pour survivre à ce qui se préparait dans les minutes et heures à venir et ils s’étaient engagés à sauver une Sindarine en bonne santé. Rien de bien compliqué en somme pour les deux complices sauf qu’ils se trouvaient maintenant à devoir prendre en compte une gamine à moitié gelée qui pour le moins allait perdre ses orteils dans le voyage et un otage en piètre état mais qui ferait sans doute tout pour leur compliquer l’existence. Comment les choses avaient-ells pu en arriver là ? Cette question, elle se l’était déjà posé un nombre incalculable de fois depuis que les deux prêtresses avaient émergé du puit mais elle revenait une nouvelle fois en cet instant. Comment les plans du colonel et ses préparatifs minutieux avaient-ils pu déboucher sur cet imbroglio inextricable ? Elle haussa les épaules pour chasser ses propres tergiversations. Il s’agissait d’agir pas de chercher des causes sur lesquelles on ne pouvait rien pour le moment, des responsabilités ou un quelconque destin.

Elle émit un grognement qui mourut en un faible jappement et le grand loup se porta à sa hauteur. Quelques regards et glapissement plus tard il plantait son regard de braise sur le militaire en tenue d’Adam. En même temps que Léogan leur aboyait dessus ses menaces de macho impatient, Igrim ressortit sa fidèle lame et passa le manche de sa hachette à la ceinture. Elle poussa du fer de son arme le blondinet pour l’inviter à les précéder et saisit la grande prêtresse par le bras et l’entraina en silence vers le traineau !

Mais bon sang qu’est-ce qui lui prenait ! Le traineau était réservé à la grande prêtresse et voilà que son colonel s’y été installé en compagnie de la petite prêtresse promise depuis longtemps au corbeau en tout cas depuis qu’elle avait mis ses pas dans ceux d’Elerinna. Et la voilà qui jouait les infirmières pour l’officier qui lui-même avait perdu le sens des priorités. Quelques secondes plus, tôt il explosait pour hâter le départ et le maintenant !!.... Le guépard s'était mis à l'unisson de cette attitude décontractée, couché au pied de son maître...!

« Par tous les blizzards du Nord Jézekaël ! Vous avez perdu la raison ?!! Le traineau est celui de la grande prêtresse. Les deux chiens ne pourront pas tirer plus. »

Ses yeux étincelaient d’impatience.

« Allez ! Debout ! »


En même temps il fit rouler à terre la petite guérisseuse encore accroupi et penchée sur le traineau d’un  coup de semelle sur l’épaule.

« Si vous voulez la garder, qu’elle marche ! Par Kron ! J’ai besoin de vous ici ! Votre petit ami va nous donner assez de fil à retordre pour qu’on ne s’encombre pas avec elle !»


C’était sûr, il allait retrouver ses esprits et se redresser d’un bon et, maintenant libéré des intrus qui l’occupaient le traineau pourrait enfin accueillir Elerinna,  nid qui serait le sien pendant la dernière étape de leur fuite. Elle avait singulièrement manqué au protocole, mais l’urgence qui s’insinuait de plus en plus dans son esprit et les dangers qui s’accumulaient sur leur route déjà périlleuse justifiaient à eux seuls les coups de canif qu’elle donnait à l’étiquette. Elle ne pouvait envisager d’échouer dans sa mission de protection. C’était comme dans un cauchemar dans lequel vous devait courir pour atteindre un but quelconque et que vous ne pouvez avancer d’un pouce. Tous vos efforts sont vains et vous pensez devenir fou à vous entêter à mettre un pied devant l’autre sans gagner un seul centimètre. Il fallait quitter cette grotte mais tout sembler se liguer pour en entraver le départ.
Sans doute l’initiative qu’elle avait prise à l’égard du blondinet le mettait dans l’embarras, mais tant qu’elle ne serait pas au clair avec les tenants et aboutissants de sa présence ici elle ne négocierait pas sa venue avec eux. Après s’il avait une meilleure idée pour le convoyer jusqu’à leur point de chute…


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MessageSujet: Re: Quelles journées!   Sam 11 Juil - 23:01

Reprenons calmement… Que c’était-il passé avant que la présence de Veto ne fit perdre contenance à cette équipe de sauvetage plus tendu que l’arbalète de l’un des gardes sur les murs d’Hellas il y a quelques heures en voyant la marée sindarine s’agglutinait au pied des remparts ?

Veto était apparu à Léogan avec une offrande : il venait en paix et ramenait ici la novice égarée pendant la fuite d’Elerinna. Il venait avec un simple message de paix et de prédication.
Mais puisque l’on parle de cette novice, chacun des trois fuyards semblait lui réserver un accueil différent. Léogan sembla accepter bien vite cette nouvelle âme à guider, Elerinna sembla plus ou moins satisfaite, même si elle ne témoigna pas tant de pitié ou d’intérêt à cette gamine que Veto l’aurait pensé et la Zelos dont il n’avait pas un instant soupçonnait l’existence jusqu’à ce soir, semblait plus que contrariée.
Et outre ces réactions plus ou moins contradictoires de la part des différents protagonistes à l’égard d’un détail, le fond du problème, le sujet qui intéressait directement Veto, semblait également les déchirer. Et ce sujet, c'était sa propre présence ici. Sur ce point, Léogan semblait lui-même indécis sur la marche à suivre. Ce Sindarin que Veto ne savait vraiment cerner oscillait entre les preuves d’une animosité certaine à son égard et une prévenance étrange qui voulait l’éloigner d’ici, comme mu par une crainte que Veto ne concevait pas. Une fois encore, cet homme restait un mystère pour Veto et semblait savoir des choses que Veto ignorait. Leur échange de tout à l’heure s’était soldé par une demi-douzaine d’ecchymoses de plus sur le corps du jeune homme blond, la réouverture de ses plaies au bras et à la jambe et un peu de neige sur l’habit du brun aux allures d’éternel.

Mais passons sur cet indissociable duo d’opposés, sur mentor involontaire et son disciple perdu.
Veto était enfin devant la Grande Elerinna Lanetae, celle dont tous avaient parlé et parleraient encore et qu’il avait tant et tant rêvée, cauchemardée et diabolisée. Aujourd’hui, même si poser les yeux et la faire lui accorder une audience lui valait une nouvelle volée de coup de pied dans les côtes, il était heureux de la rencontrer. Son ancienne ennemie prenait soudain un visage et donnait un sens à ses sacrifices passés : il ne s’était pas battu contre un mythe.

Lorsqu’enfin Léogan le laissa placer quelques mots, restant à genoux dans la neige mais baissant les mains pour les poser sur ses genoux, il put enfin exposer les réelles raisons de sa présence ici et ce malgré le froid lui mordant les pieds, le vent lui griffant le dos et les douleurs des coups du Sindarin se diffusant lentement depuis chaque impact.


« Puisqu’il me faut le préciser, et ce malgré vos services de renseignements très efficaces, je n’en doute pas, je tiens à signaler que Dame Dranis et moi-même n’avons plus eu le moindre contact depuis près d’un an. Je me suis détaché de son service depuis ce temps et vis ma vie sans plus ni maître, ni reine. Prenez-moi pour un pantin si vous le voulez, mais un pantin sans plus aucun fil. Quant à être un imbécile, ce que je sais, c’est que vous avez trop peu d’hommes pour prendre Hellas, qu’ils essuieront de lourdes pertes d’ici peu lorsque la saison froide arrivera, que l’armée de Cimméria les harcèlera dans une guerre de sape qu’un ancien Colonel de la prétorial ne peut prévoir et qu’au retour des beaux jours, si vous n’êtes toujours pas partis, Hellas écrasera vos forces sans plus aucun problème. Croyez-moi ou non, je sais que ce n’est pas encore votre heure. Si vous persistez dans cette attaque, vous perdrez en crédit aux yeux du peuple et vous perdrez également tout espoir de soulever l’armée qui mettra enfin Hellas en difficulté. »

Léogan revint vers eux et recommença à vouloir les interrompre. Veto resta impassible et silencieux, attendant d’à nouveau pouvoir exposer les faits qu’il devait exposer.

« Croyez-moi, l’heure où vous ferez trembler les murs de Hellas n’est pas encore venu mais je peux vous assurer qu’elle viendra. Vous obstiner ici, aujourd’hui, ne fera que vous épuiser et amputer une partie de vos troupes qui bientôt seront bien plus importantes. Quant à ce que vient de dire Sieur Jézékaël, ce n’est pas tout à fait faux. La garde sait que le point de chute de votre armée est à Inoa : il se peut qu’elle tente d’envoyer une équipe vous intercepter mais il leur faudra faire vite car votre armée a déjà commencé son repli pour rallier ce village. Enfin… Ce qu’il reste de ce village. »

Veto marqua une très courte pause, humant toujours l’odeur de fumée mêlée à celle de cadavres brûlés qui atteignaient l’intérieur de la grotte depuis les ruines du petit port de pêche. Et s’il le sentait, des Sindarins le sentaient forcément.

« Je vous déconseille de continuer ces massacres des villages périphériques car vous n’obtiendrez que leurs évacuations par la mer auxquelles vous ne pourrez rien et très vite, il n’y aurait de toute façon plus aucunes vivres à y récupérer. L’armée Cimmérienne est loin d’être sans répartie lorsque son pays est attaqué. »

Veto lança un regard entendu dans la direction de celui qui fut Colonel. Quand bien même Léogan faisait autrefois parti de la garde prétoriale, il avait dû avoir vaguement connaissance de certaines procédures qui faisaient de Hellas le dernier bastion où les vivres étaient rapatriées depuis les villages avec les réfugiés.
Mais ce fut une réponse télépathique qui lui vint, à défaut d’un simple regard. Et il chancela sous cette intrusion qu’il n’avait pas prévu.
Après une seconde, il comprit que les paroles dans son esprit venait du félin aux côtés du Sindarin et il espéra que sa propre réponse serait transmise : *Mon destin est de délivrer un message à Elerinna et je ne fuirai pas devant mon destin… Colonel Jézékaël.*
Oui, Veto avait des pensées acerbes. Être roué de coups n’aide pas un homme déçu par un autre à lui trouver des excuses. Ce
«Colonel Jézékaël » avait sonné comme une insulte dans les songes du jeune Havelle alors que le verbe fuir était des plus brûlants entre eux. Et son regard noir ne fixait plus le félin mais bel et bien son maître.

« Quoi qu’il en soit » reprit-il « s’ils envoient une équipe vous intercepter à Inoa, vous n’êtes que trois et même si je devais servir d’otage, ils n’en auraient cure. Je pense plutôt que votre seule échappatoire est de rejoindre l’armée que vous avez convoquée, plus lente, certes, mais qui vient également dans cette direction et que les gardes de Hellas prendront soin d’éviter. Mais puisque nous n’avons pas de temps à perdre je vous propose de vérifier les affirmations que je vous sers et de venir voir par vous-même si je mens ou non. Je connais l’un de vos pouvoirs et je vous montrerai ce que j’ai vu si vous le désirez. »

Mais l’escorte de l’ancienne Grand Prêtresse s’impatientait décidemment bien trop pour les laisser une seconde de plus deviser tranquillement. Sans attendre les ordres de celle qu’ils servaient, Léogan revint à la charge, menaçant cette fois-ci, sans plus de respect pour sa protégée. Mais ce n’était pas le plus important pour Veto. La poigne de fer qui manqua de lui arracher les cheveux et l’acier sur sa gorge, glacé par les coups donnés dans la glace, réclamèrent durement son attention. Le cimmérien grogna à peine sous la brutalité de la Zélos mais les menaces et mauvais traitements qu’elle lui infligea lui rappelèrent qu’il était, en effet, dans un état qui lui interdisait parfaitement de pouvoir résister. Ce temps resté agenouillé dans la neige avait fait disparaitre toute sensation dans ses jambes et il manqua de trébucher lorsqu’elle le releva. S’il n’avait pas été un Terran habitué depuis si longtemps au froid Cimmérien, il serait en hypothermie. Mais en l’occurrence, Veto n’en était pas moins transit de froid et si la Zélos ne l’avait pas retenu par les cheveux, il serait retombé par terre. De fait, lorsqu’elle le remit à nu, il chut à côté de la couverture dans les quelques flocons trop peu nombreux pour amortir sa chute sur la glace. Le fil de la hachette n’était pas assez affuté pour lui trancher la gorge mais une belle entaille entama sa peau blanche et du rouge commença à perler et ruisseler sur sa gorge.
Veto se tordit au sol pour se redresser et lutter contre le froid qu’il avait inconsciemment laissé remonter dans ses membres inférieur. Fermant les yeux sur ses pieds devenus bleus et posant ses mains sur ses jambes, assis et recroquevillé sur lui-même, il usa de son pouvoir de glace pour faire quelque chose de délicat : se réchauffer. Extraire le froid de ses membres pour y laisser revenir la chaleur de son corps était bien plus couteux encore que les attaques qu’il avait lancé à Léogan. Mais il n’avait pas le choix car il risquait de perdre l’usage de ses jambes s’il ne le faisait pas.

Il y eut quelques cris et grognements bestiaux mais il devait se concentrer sur sa magie. Il sentit ses mains se recouvrir de givre au fur et à mesure que ses jambes se réchauffaient. Ses doigts semblait pris dans une porte tant la douleur devenait insupportable. C’était comme creuser un trou dans la neige glacée à main nue. On perd toute sensation dans les doigts jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la douleur. De plus, ses forces s’amenuisaient encore et toujours. Sans les entrainements qu’il s’était imposé depuis une année pour repousser sans arrêt ses limites en termes de magie, il serait déjà tombé de fatigue. Mais il sentait l’essence divine l’abandonner. Quoi qu’ils décident de faire de lui désormais, il ne pourrait pas les suivre en usant de sa magie bien longtemps.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, la douleur était revenue dans ses jambes, celle qui spécifiait à leur propriétaire qu’il était fou d’être ainsi dévêtu dans un tel endroit. Mais c’était aussi la douleur qui signifiait que tout n’était pas perdu.
Et alors que la Zélos revenait armée de sa lame courbe, le cimmérien ne protesta pas ni ne se plaint de son état. Il parvint à bouger ses jambes et après avoir rampé une seconde, le temps de trouver un équilibre sur les poteaux qui lui servaient désormais de jambes, après avoir manqué de chuter à chaque tentative de se mettre debout, il commença à claudiquer jusqu’au traineau. Et malgré tous ses efforts pour cacher d’une de ses mains son entre-jambe amputé, il avait bien dû y renoncer pour rester debout. Sans conteste possible, il faisait un prophète pathétique…

Lorsqu’il arriva près de la jeune prêtresse que sa tortionnaire jeta à terre d’un coup de pied, il prit appuie sur la caisse pour reprendre son souffle et puis il reprit la parole pour s’adresser à la Zélos.


« Si vous voulez que je vous suive et survive, je vais me changer. Je suis animorphe. Si vous pouviez ne pas prendre cette transformation pour une « entourloupe », nous pourrions tous être satisfaits…
« Mais je le répète, je ne pense pas qu’il soit judicieux pour Dame Lanetae de se rendre à Inoa. Léogan, réfléchissez. Nous ferions mieux d’aller à la rencontre de l’armée des Lanetae. »



Lorsque Cimmeria n'a plus assez de son désert pour la protéger ;
avant que Fellel ne soit le dernier refuge ; pour la gloire de Hellas !
Debout la Garde ! Debout au milieu des tempêtes,
plus durs que les montagnes !
Levons les boucliers et montrons nos cœur glacés !
Debout la Garde ! Nous serons les derniers à tomber !
Debout la Garde ! Debout !
Dressons-nous, fiers, Kesha dans notre dos.

Guéri
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