Old Souls ♠ PV Irina



 
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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Old Souls ♠ PV Irina   Ven 22 Mai - 22:50



Mois de Famael.

Le village de Kayleth était en effervescence depuis qu'au matin une poignée de soldats de la garde territoriale normalement en poste à Inoa, à une demi journée de marche de là, avait surgi de la forêt de grands pins en criant dans la panique qu'une armée d'étrangers était descendue des montagnes et avait ravagé le bourg sur son passage. On parlait aussi d'un orage épouvantable qui avait éclaté la veille, déformé le ciel blanc et lavé le cirque rocailleux d'Inoa sous un déluge de pluie, de foudre et de grêle, jusqu'à le faire bouillonner comme un chaudron de géant. L'orage s'était transformé en tempête dans la nuit. Terrés dans leurs masures encore debout, les villageois d'Inoa avaient craint que les volcans sous-glaciaires n'entrent en éruption sous le déferlement des eaux, que sous leurs pieds, la caldeira ne se déchire de geysers brûlants jaillissant des crevasses avec le souffle nauséabond des profondeurs de la terre. Seulement, un craquement sinistre avait détonné dans la vallée parmi les lourds coups de tonnerre et un glacier-qui-court avait dévalé sur le cirque qu'il surplombait dans une mélasse informe et torrentielle de boue et de glace. Il ne restait plus rien d'Inoa et il était difficile de dire à l'heure actuelle ce qu'il était advenu des étrangers qui avait fait main mise sur l'endroit.
Léogan avait débarqué à Kayleth à l'aube avec Fenris, épuisé, et s'était mis en quête d'un morceau de savon et d'une auberge où prendre un bain, pour se débarrasser de la couche épaisse de crasse qui le recouvrait de la tête aux pieds et imprégnait ses vêtements d'odeurs écœurantes de sang, de sel, de transpiration, d'égout et de cadavre, mais lorsque les quelques soldats de la garde s'étaient mobilisés dans les rues et quand les rumeurs sur l'orage avaient commencé à courir dans les rues, il avait vite abandonné l'idée, décidé de faire profil bas et tourné les talons. Il fit signe à Fenris, qui s'occupait de l'état de leur pauvre goélette au port, qu'il descendait sur les plages et il sortit du village. Il marcha un moment, d'un pas nerveux, et rapide pour ne pas avoir froid. Le vent marin, très rude sur la pointe de Kayleth, asséchait la terre et épargnait le havre et ses environs des congères, mais il balayait indéfiniment la côte de rafales mordantes. Léo emprunta comme il pouvait un sentier escarpé, un bras en écharpe sous sa cape, et manquant de se rétamer dans la tourbe d'algues et de varech, il valdingua de pierre en pierre jusqu'à une petite crique, au pied des rochers.

Le vent tomba tout à coup et Léogan se paralysa sur place, le souffle court et les yeux hagards. Dans le silence et la solitude de la plage, loin du vacarme des gens de Kayleth et de la présence rassurante de Fenris, il sentit très vivement la tension qui lui nouait le ventre sans faire de bruit depuis des heures et des heures et le malaise qui planait sourdement sous son crâne lui tança brutalement les tempes. Un soupir tremblant s'échappa de sa gorge et sa main droite se crispa fiévreusement sur son bras blessé, qu'il avait tenu à garder caché au village, et qui le lançait parfois de façon insupportable. Ses bottes bousculèrent les galets blancs de la crique et il avança de quelques pas mal assurés, secouant la tête pour faire passer un vertige.
Il ignorait quand il trouverait un moment pour se reposer ce jour-là, mais il commençait sérieusement à être au bout de ses ressources. A ses pieds la mer, frémissante et grise, balayait les pierres de son écume dans un bruit de remous tranquille. Il frissonna, la tête vide, et perdit son regard à l'horizon, où se terminait l'océan et où commençait le ciel, l'un et l'autre dans une pâleur douteuse. Il ferma les yeux un instant et dans le flou de son esprit fatigué, il compta vaguement deux nuits où il n'avait pas dormi et tous les événements des trois derniers jours s'emmêlèrent dans ses pensées quand il tenta de les examiner. L'avant-veille, il avait sauvé Elerinna, la veille, il l'avait tuée. Le reste, l'acheminement difficile dans les égouts, la course dans les décombres des grottes de Fellel, la confrontation avec Havelle, l'attaque du convoi, la fuite dans la taïga au milieu de la nuit et le cabotage dans les vents violents jusqu'à Kayleth avec Fenris, n'était qu'un amoncellement de détails de traître en cavale qui l'étourdissaient et le laissaient encore à bout de souffle.

Il avait l'impression de s'être mis à dos la terre entière en à peine quarante-huit heures. Et ce coup-ci, c'était pas pour de faux. S'il restait trop longtemps dans le coin, si les gens le repéraient, si quelqu'un lui mettait la main dessus... On lui ferait sauter la tête des épaules. On lui mettrait la corde au cou, il n'avait plus assez de force pour s'en défendre. Il se sentait incapable de penser mais il vibrait tout entier, jusqu'au fond de lui, d'un instinct animal qui bouillonnait, faisait frémir ses oreilles pointues au moindre craquement d'iode contre le gel, et contractait douloureusement sa nuque. Ses yeux noirs, pleins d'hallucinations, rôdaient de tous les côtés et ne s'arrêtaient nulle part. Si Erynn le voyait... – il ricana pour lui-même – débordant de faiblesse et de peur par tous les pores... Ah, si elle le voyait...
Il n'était pas une vulgaire proie, il devait se reprendre. D'un geste maladroit, il plongea sa main dans les poches intérieures de sa cape et y farfouilla en vain quelques instants, avant d'enlever son gant de cuir en le tirant entre ses dents avec un grognement de dépit, et de trouver plus facilement sous ses doigts gourds sa boîte de tabac. Il râla de nouveau en tentant frénétiquement sans y parvenir de faire apparaître une étincelle entre ses doigts et il alla trouver une boîte d'allumettes presque intacte au fin fond de son manteau. Il commença à fumer avec de longues inspirations et, pour se calmer, se concentra pour faire un rond de fumée et en quelques instants, y parvint avec un petit toussotement qui désamorça un peu sa tension. Les vapeurs de tabac tourbillonnèrent dans sa gorge et il renversa sa tête en arrière.

Le pire était sans doute de devoir attendre, sans savoir s'il y avait bien quelque chose à attendre. Il avait envoyé son faucon à Hellas, deux heures plus tôt, avec une lettre couverte de gribouillis noirs – il n'écrivait pas très bien de la main droite – destinée à rassurer Erynn sur son état et à fixer un rendez-vous à Kayleth. Il n'avait pas signé, d'ailleurs il n'avait rien dit de plus que le strict nécessaire, de peur que son pli ne soit intercepté, mais il était parfaitement à l'heure pour une fois, c'était dire, au milieu de ce cortège de trahisons il avait réussi à tenir sa parole. Elle saurait que c'était lui. Et il avait toute confiance en elle. Plusieurs fois, Fenris, avec un reniflement de chien méfiant, lui avait fait remarquer qu'elle pourrait très bien envoyer ici une troupe de gus armés jusqu'aux dents pour lui démonter la tronche en règle, mais s'il ne lui en avait pas parlé, cette idée ne lui aurait pas traversé l'esprit. Peut-être qu'il était trop égaré pour envisager cette éventualité, peut-être que c'était trop absurde pour qu'il la conçoive.
La seule vraie question qui importait en fait, c'était de voir si elle déciderait de venir ou non. Et au fond, c'était ça qui le pétrifiait de terreur, plus que tout. Bien entendu, il ne doutait pas qu'elle tenait à lui de toutes ses tripes, il la sentait encore qui s'accrochait à lui, à ses vêtements, à ses épaules, dans les rues noires d'Hellas, mais avec tout ce qui s'était passé – avec tout ce qu'il lui avait fait – il n'était plus sûr, plus certain du tout, de ce qu'Erynn voulait, de ce qu'elle ferait ou de ce qu'elle choisirait. Elle aurait toutes les raisons du monde de ne pas le choisir lui. Il ne se serait pas choisi non plus de toute façon.

Kayleth n'était pas très loin d'Hellas, il devrait être vite fixé. Enfin il l'espérait. Fenris n'attendrait certainement pas toute la journée, quoi qu'il en soit. C'était l'affaire... De quelques heures, tout au plus. Il jeta son mégot de cigarette dans les galets en fronçant du nez avec impatience. Il n'y avait rien d'autre à faire qu'attendre... Et espérer qu'il n'embarquait pas encore Erynn dans un délire de forcené en lui demandant de sortir de chez elle aussi vite après ce qu'elle avait vécu – et bon sang si jamais elle ne s'en était pas... ? non – de forcer les défenses d'Hellas de l'intérieur, et de zigzaguer entre les troupes de l'armée des Lanetae pour arriver jusqu'ici. Bon, après, dans l'état où il les avait mises, les troupes des Lanetae, le temps qu'elles se sortent des débris d'Inoa, Erynn aurait probablement de la marge.
Un sourire sauvage passa sur les lèvres de Léogan. Il se pencha pour attraper un galet, qu'il fit sauter dans sa paume, et entreprit de mesurer s'il n'était pas trop mauvais aux ricochets de la main droite.


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Irina Dranis

MessageSujet: Re: Old Souls ♠ PV Irina   Lun 25 Mai - 4:23


Old Souls

Léogan . Irina

On the first page of our story the future seemed so bright,
then this thing turned out so evil, I don't know why I'm stll surprised.


« Doucement, Haz'. » Erynn tira sur les rênes et regarda prudemment par-dessus son épaule, les yeux plissés pour voir à travers la bruine agaçante qui persistait au-dessus des collines blanches de Cimméria. Kallen lui avait déjà assuré à plusieurs reprises que personne ne les avait suivis depuis qu'ils avaient quitté la capitale, mais sa paranoïa la poussait à vérifier régulièrement. Les sens aux aguets, les muscles tendus par une guérison précipitée à des brûlures dont elle n'était pas totalement remise, le corps pas franchement ravi de cette chevauchée clandestine, la prêtresse sentait ses nerfs mis à rude épreuve. Elle avait prétendu faire partie des renforts médicaux envoyés vers les villages côtiers récemment mis à sac par les troupes sindarines, où selon les rapports les plus récents une drôle de tempête grondait depuis plusieurs heures. Les perturbations climatiques étaient trop soudaines pour être naturelles, même dans une région aussi inhospitalière que celle qui l'avait vue naître. Ce qui avait bien pu causer tout ce chaos potentiellement artificiel ? De puissants mages au service de la pire actrice du pays, un malencontreux accident, une coïncidence plus vaste que le désert de glace ? Erynn n'en avait pas la moindre idée et à vrai dire cela lui était bien égal, pourvu que ça s'arrête rapidement. Car contrairement au discours qu'elle avait tenu auprès des gardes, aux officiels de la prétoriale et même à ses sœurs, cette fois elle n'allait pas prêter secours aux villageois en ignorant les risques de son entreprise.
Elle incita sa monture à monter les pentes successives d'un coup des talons et un claquement de langue. Hazard poursuivit d'un mouvement de tête mécontent, ses sabots faisant craquer l'épaisse couche de neige compacte qu'il écrasait à chaque pas. Un rictus amer plissa ses lèvres blanchies par le froid tandis qu'elle se remémorait l'expression sévère du pauvre Arthwÿs, qu'elle mêlait sans honte ou scrupules à un sacré merdier. En réalité elle se serait presque permis une certaine forme de satisfaction de lui arracher quelques mimiques sortant de son répertoire d'ordinaire impassible, si elle n'était pas elle-même si perturbée par la situation. Il s'était débrouillé pour couvrir leur sortie au milieu de la panique, noyant le poisson sous un tas de paperasse et d'ordres hiérarchiques supposés venir de Lyrië. Le fait est que sa ruse couplée à la confusion qui régnait dans l'État-Major décapité avait suffi à faire son effet, ce qui maintenant la mettait face à son choix le plus égoïste, juste au moment où ses compétences étaient les plus indispensables. Néanmoins pour l'heure sa résolution était imperméable aux remords et son cœur ne frémissait que de l'angoisse d'arriver trop tard. La lettre de Léogan était encore dans la poche intérieure de sa cape de Bor, dont les pans de fourrure entouraient sa nuque, une nuque frêle qui risquait de connaître la potence si quiconque l'apercevait en compagnie de celui qui était désormais un traître à la nation.

Qu'ils jugent et condamnent, qu'ils oublient tous les sacrifices et les folies qu'elle avait fait pour les préserver. Qu'ils mettent de côté tout ce qui avait été fait sans aucun retour, cela lui était égal. Tout ce qu’elle avait donné, elle pouvait le reprendre, et elle le prouverait à tous ceux qui aujourd'hui encore, continuaient à vivre avec les œillères qui faisaient d'elle une sainte, une vierge acclamée et digne de louanges pour son abnégation et sa générosité. Erynn n'était rien de cela, elle était une idole d'argile et non une statuette de cristal, un vieux glaive affûté plutôt qu'une belle épée d’apparat. Un soupir se fondit dans l'air avec son petit nuage éphémère. Cette fois le monde coulerait ou se sauverait sans son aide. Cette fois, elle lutterait pour autre chose, un petit recoin de quelque part, un mensonge idéalisé et grisant au milieu d'une vie morne, trop remplie, trop tournée vers des gens qu'elle méprisait du plus profond de son âme débordante de désamour, et maintenait pourtant en vie. Aujourd'hui plus que jamais la force du paradoxe s'écrasait contre son front où couvaient d'autres sombres orages, en même temps que les bourrasques tourbillonnantes ruisselaient sur ses joues, chargées d'eau et de regret.

Sa tête était un champ de bataille où les spectres d'affliction picoraient les restes fumants dégagés par les ruines d'une vie projetée sans jamais avoir vu le jour. Il ne restait que des lambeaux poisseux d'avenirs noyés et d'autres rêves illusoires, d'espoirs qu'elle n'aurait jamais dû se permettre, de maintes tortures qui auraient pu être évitées, si seulement son bon sens avait réussi à prévaloir. Dans son champ de vision Kallen l'observait sous cape, curieux de savoir ce qui pouvait se passer dans sa tête. Oh non, il ne voulait pas savoir, non surtout pas. Lui qui ne posait que rarement des questions allait se tenir à ses principes et ne pas franchir la ligne rouge qui faisait de lui quelqu'un de confiance, précisément parce qu'il ne se sentait pas obligé de connaître plus de choses que nécessaire.
Cet homme dont la compétence était le maître mot ne voulait certainement pas découvrir la fréquence à laquelle le visage rond d'Aemyn lui revenait en mémoire, systématiquement accompagné de la douleur sourde qui lui traversait la poitrine de part en part chaque fois que son imagination obsessive l'en séparait par une mort précoce ou un destin pire encore. Erynn balaya avec difficulté les nombreuses idées noires qui s'entrechoquaient dans son esprit hanté, se forçant à rester très droite. Son dos fragilisé ne tarda pas à lui faire mal, la ramenant à la réalité telle une ancre invisible. Ils y étaient presque. Kayleth n'était plus qu'à une dizaine de minutes, et la plage où ils avaient convenu de se retrouver était presque en vue. Erynn mit donc pied à terre en haut d'une butte et confia Hazard à son garde du corps, qui l'attacha à un conifère et étudia les environs d'une mine peu convaincue. S'en suivit une brève conversation qui visait à établir un plan de repli en cas d'arrivée de troupes ennemies, Raven jouant les sentinelles depuis les cieux nuageux de cette après-midi si grise que l'on y perdait facilement la notion du temps. Tous deux convinrent de ne pas attirer l'attention et ne pas passer par le centre du hameau, évitant ainsi de se faire repérer. S'ils pouvaient aller et rentrer sans être vus, ce serait aussi bien.
Kallen acquiesça, Erynn lui répéta qu'elle avait bien compris ce qu'il avait dit, et la voilà seule au milieu de nulle part, la tête bouillonnante de mille considérations et le bras gauche endormi, ankylosé et meurtri depuis l'épaule après la disparition de l'armure d'Exanimis. Par endroits sa peau présentait encore quelques plaies bizarres, des blessures mal refermées qui étaient encore plus suspectes si l'on prenait en compte la vitesse où son corps guérissait habituellement. C'était bien pour cacher ces traces que la rouquine portait des gants de cuir sous ses longues manches, son visage étant presque remis grâce aux soins reçus par Clypsène, consciente qu'il lui fallait préserver les apparences. L'ordre de Cimméria était suffisamment ébranlé comme ça, nul besoin de leur fourrer des rumeurs de possession démoniaque dans les pattes. Erynn sourit tristement à cette idée. Peut-être que partir pendant quelques jours serait bénéfique, peut-être même qu'elle n'aurait plus jamais à y retourner ni à faire semblant d'être une personne qu'elle n'était pas, qu'elle n'avait même jamais été. Le pli parcouru des gribouillis de Léogan sembla peser de plus en plus lourd au fur et à mesure qu'elle s'avançait vers la dune gelée qui se penchait au dessus des flots moussants qui baignaient les rochers, encore et encore, dans un va et vient infini.

Ses yeux se perdirent au large pendant un moment, et un vertige lui fit tourner la tête. Là, tout à coup ployée par une fatigue cumulée depuis des semaines, elle eut l'impression de se faire absorber petit à petit par l'immensité liquide, qui aurait si aisément pu l'avaler toute entière. Elle déglutit et ferma les yeux, se mordant les lèvres par réflexe. Il fallait qu'elle reprenne pied, qu'elle cesse de rêvasser de libération et de la quiétude retorse que seule la disparition pouvait lui apporter. Ses prunelles d'un vert clair et terne descendirent alors vers les rives de galets, et ne tardèrent pas à repérer une ombre maigre et une tignasse corbeau agitée par le vent. C'était un homme qui se tenait de dos, face au large, enveloppé de vêtements sales, qui s'arrêta de faire les cents pas pour s'immobiliser face à l'océan. Irina s'adossa brusquement à un sapin, le cœur battant.
C'était lui. Il avait beau se tenir de dos, il avait beau ne pas avoir ouvert la bouche, même si elle n'avait pas pu sentir l'odeur de tabac et d'épices qui le suivait comme une signature, une conscience piquante de sa présence faisait déjà trembler ses mains. Mortifiée par cette confrontation à laquelle elle ne s'était pas préparée, elle cessa de respirer et ne bougea plus. Non, elle n'était pas prête et ne le serait sans doute jamais. Des retrouvailles après une séparation il y a à peine deux jours, c'était plus que ce qu'elle ne pourrait supporter. Surtout après l'avoir chassé de chez elle sans en penser un traître mot, surtout après s'être faite violence pour ne pas le supplier de rester et laisser la ville décider comment démanteler le siège qui les guettait. Son orgueil s'étiola et ce qui en restait disparut subitement, emporté par une rafale chargée d'iode. Ses cheveux humides lui retombèrent sur le visage, lui donnant des airs d'enfant perdue et effrayée.

Il fallait qu'elle y aille, que ses jambes la portent. Elle inspira profondément et laissa ses doigts se crisper contre l'écorce. Qu'allait-elle bien pouvoir lui dire, comment pourrait-elle trouver les mots ? L'angoisse monta plus forte, et elle se prit à se demander ce qu'elle foutait là. Il n'allait sûrement pas lui sourire en la prenant dans ses bras pour la rassurer, avant de décréter qu'il avait accompli son devoir et allait rentrer à ses côtés. Qu'était donc ce rendez-vous ? Au moins il était vivant, bien sûr... Oui, mais et ensuite ? Pourquoi était-elle venue si au final ils allaient forcément se séparer à nouveau ? Il n'allait pas... Il n'allait tout de même pas lui demander de le suivre, réduisant à néant tous ses efforts ? Elle se mordit l'intérieur de la joue jusqu'au sang, en colère contre sa faiblesse. Si jamais il en venait à cet extrême, où trouverait-elle la volonté de refuser ? Merde. Merde. Merde.
Capuche tombée, Erynn s'approcha de lui en évitant les algues luisantes d'eau, hésitante et penaude, cherchant les mots et les gestes, les formules et les excuses. C'était lui, elle en était sûre. Pourtant il ne se retourna pas, le bruit des flots couvrant celui des pas de son amante. Comment lui dire qu'elle était désolée, que la seule idée de le voir partir, même temporairement, la rendait littéralement malade ? Comment lui signifier qu'elle ne savait pas comment vivre avec lui, et encore moins comment continuer sans lui ? Comment lui dire que lui et leur fils étaient tout ce qui lui restait, maintenant que l'ordre pour lequel elle avait donné sa vie avait ses jours comptés ? Sa gorge se noua d'émotion et d'un espoir qu'elle n'osait plus se permettre. Il était là, c'était lui, plus voûté, souffrant et pensif qu'elle ne l'avait jamais vu. C'était lui. Son expression trahissait un trouble semblable à celui qui l'avait animée à leur dernière séparation. C'était comme s'ils reprenaient où ils en étaient restés, bien qu'ils aient vécu bon nombre de choses en seulement deux jours. Les doigts nus de sa main droite se tendirent d'eux-mêmes, cherchant maladroitement à se lier à ceux de la main saine du sindarin. Un contact fragile se faisant de plus en plus exigeant, avant de se muer en étreinte compulsive visant à l'attirer à elle.



« Some may call it a curse, a life like mine,... but others, a blessing.
It's certainly a lonely life but a fulfilling one at best. It's my cross to bear but I bear it gladly.
Someone has to take a stand against evil. Why should it not be me ?
 »
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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Old Souls ♠ PV Irina   Mar 26 Mai - 4:55

Au bout de trois heures à tourner en rond comme un lion dans sa cage, Léogan en était davantage réduit à balancer des cailloux de toutes ses forces et aussi loin qu'il le pouvait dans les eaux grises et mornes de l'océan qui stagnait devant lui qu'à se concentrer sur l'habileté de ses ricochets. Il était comme un animal enragé. Trois heures. Trois heures et toujours personne.
Ses chaussures râpaient et déchiraient les cloques et les engelures qu'il avait aux pieds, il avait fini par les jeter de dépit sur la plage et il pataugeait dans l'eau froide depuis, les plaies en proie à la morsure du sel – il s'imaginait quelque part dans son délire que la douleur soulevait un peu sa détresse.
Trois heures, nom de dieu ! Depuis le meurtre d'Elerinna, il se sentait plein d'une sauvagerie sans limite. Il se sentait capable de recommencer encore et encore, jusqu'à se vider complètement de toute la férocité qui lui transperçait les entrailles. Et l'attente lui sciait les nerfs.
Il jeta violemment un galet de la main droite, et tandis qu'il s'écrasait sur une roche noire en se cassant en deux dans un crissement désagréable, et que les deux morceaux rebondissaient pour couler chacun de leur côté dans l'écume de la mer, son dos vrilla douloureusement dans l'élan, la déchirure le fit blêmir avec violence et perfora les muscles de son bras gauche. Léo se replia sur lui-même en grognant et massa la plaie bandée de son bras, à travers le tissu de sa cape, les yeux crépitants de taches rouges et dansantes. Toutes ses perceptions se noyaient dans le bruit crissant de la marée.

Qu'est-ce qu'elle faisait ? Peut-être qu'elle ne viendrait pas, définitivement. Peut-être qu'elle... Peut-être qu'elle était tombée sur un groupe d'éclaireurs des Lanetae, qui l'avait arrêtée, enchaînée, amenée à Rash, battue jusqu'au sang, soumise au supplice du bain d'eau glacée pour la faire parler. Les images se succédaient à toute vitesse dans l'esprit de Léogan et son échine se raidit dans un frisson d'horreur. Ses yeux noirs s'agrandirent de démence. Il fallait qu'il retourne à Inoa et qu'il la retrouve.
Ou peut-être que Bellicio, le général ou même les doyennes du temple avaient intercepté sa lettre. Peut-être qu'on y avait reconnu son écriture, malgré les pattes de mouche informes, peut-être qu'on avait associé Erynn à sa haute-trahison, peut-être qu'elle avait été incarcérée et que...

Quelque chose se glissa subitement dans sa main. Il tressaillit de panique et se retourna d'un bloc, en amorçant un mouvement mécanique du bras gauche pour fracasser son poing dans la figure de l'intrus. La douleur lui monta aussitôt à la tête et il recula d'un pas vif, comme un chien qu'on va frapper et qui montre les crocs, comprenant avec terreur qu'il serait incapable de se défendre. A bout de souffle, presque aveuglé par la lumière crue du ciel et les élancements de ses blessures, il se paralysa en reconnaissant soudain le flamboiement familier d'une chevelure.

Son cœur s'affola et tapa de grands coups dans sa poitrine. A chaque coup, une pointe de feu lui brûlait la cervelle. Erynn était trempée, son visage était d'une pâleur spectrale. Ses yeux verts se plissaient comme des pétales fragiles. On aurait dit une fillette aux abois. Mais d'un élan impérieux, elle le tira furieusement contre elle. Il s'étouffa de stupeur, comme s'il avait perdu tout espoir de la voir ici, et la captura violemment dans son bras libre.

« Vous gronda-t-il, d'une voix rauque, les yeux luisant de rage, j'ai eu tellement... Tellement peur que vous ne soyez... »

Sa voix s'étrangla dans sa gorge, avec des mots qu'il n'était plus capable de prononcer et l'interdit de mourir qu'il avait voulu lui imposer autrefois et qu'il lui avait rendu presque impossible de respecter. L'attirant fermement contre lui, il l'empoigna et pressa sa bouche contre ses lèvres incendiaires, qu'il embrassa puissamment pour la première fois depuis des semaines, le souffle court.
Sa main nerveuse remonta possessivement dans la nuque d'Erynn, ses doigts se crispèrent dans le duvet de ses cheveux roux et il suivit en tremblant sa mâchoire, effleurant du pouce sa joue encore rêche et abîmée. Il exhala un soupir tremblant, qui avait monté péniblement dans sa poitrine, et serrant la taille frêle de la jeune femme contre lui, il détacha ses lèvres des siennes et posa fébrilement son front contre le sien, ivre d'un contact qu'il avait cru perdu pour toujours. Il se sentait faible à un tel point, fatigué, vieux d'un millier d'années, le corps lourd de tissus asséchés et douloureux, les nerfs écorchés à vif, c'était épouvantable. Il avait cette impression intolérable de pouvoir tomber inconscient d'un moment à l'autre dans ses bras, maintenant qu'elle l'enveloppait de sa présence, et il ne devait pourtant pas lui montrer le moindre signe de défaillance.
Comment elle avait fait pour survivre à la crise infernale qu'il lui avait fait vivre l'avant-veille, il ne le comprenait pas encore très bien, mais où elle avait trouvé la force de prendre le chemin de la guérison, cela resterait pour longtemps un mystère qu'il ne serait pas en mesure de percer. Il n'avait pas le droit d'interrompre ses efforts parce qu'il était trop fatigué, trop écœuré de tout ça, maintenant – parce que précisément tout ça, c'était de sa faute. Il ne pouvait se reposer sur personne, il n'avait pas le droit de jouer au malheureux chaton perdu et sans ressource, pas maintenant qu'il avait fait tous ces choix. Le mieux qu'il avait à faire, c'était d'accompagner Erynn dans son combat, de réparer ses erreurs et surtout de la soigner elle, de la rapiécer point par point, méticuleusement, bardé d'une armure invulnérable s'il le fallait, jusqu'à ce que l'armure se soit fondue parfaitement en lui, qu'elle devienne la peau qu'elle avait recouverte et qu'il soit lui-même enfin – enfin – invulnérable.
Il aurait aimé que ce soit facile, pour lui aussi, le courage, que ce soit évident ou naturel, que ça lui coule dans les veines, plutôt que ce poison de lâcheté et de fugue contre lequel il devait lutter à chaque minute. Et parfois, quand la lutte lui semblait désespérée, même arrivé à ce stade, il se prenait à vouloir baisser les armes et capituler. A suivre sa pente naturelle à lui, à être ce qu'il était, simplement, cet escroc sans scrupule qui aurait pris Erynn par le bras et qui l'aurait fait disparaître avec lui de ce chaos où ils n'avaient pas leur place – quelque part d'autre. Loin – ailleurs. Et quand il y réfléchissait bien, au milieu des brumes épaisses de son esprit centenaire, terne et défraîchi comme un vieil habit râpé par le temps, il ne comprenait pas comment il avait pu en arriver là, ni pourquoi il était forcé de suivre ce chemin. Le fin mot de cette histoire lui échappait et il persistait pourtant à vouloir la signer. Ça n'avait aucun sens.
Est-ce que c'était seulement bien ses propres décisions qu'il prenait et assumait avec tant d'acharnement depuis tout ce temps ? Pourquoi se battait-il au juste ? Parce qu'après tout, hein, qu'est-ce que ça lui apportait à lui ? Hier il avait tué Elerinna et fait un autodafé avec tout ce qui restait des débris de son passé, aujourd'hui, il quittait Erynn 'pour la bonne cause', 'pour de nobles et stupides raisons' comme il avait beau jeu de le dire avec sa sempiternelle morgue de cynique, et il faisait disparaître tout ce qui aurait pu s'apparenter à un avenir pour lui. Au fond, qu'est-ce qu'il faisait de plus à cet instant que s'autodétruire minutieusement, comme si tout son plan bien huilé, réglé comme une horloge, n'avait que pour but de le faire sauter au bout du compte ? Fallait-il toujours rechercher l'impossible et la souffrance pour échapper à la lâcheté ? Était-ce bien plus courageux de se sacrifier et de se mentir en pensant qu'il cherchait à se reconstruire ?

A dire vrai, la valeur de ses actions n'était que très rarement entrée en compte dans les calculs de Léogan. Il avait toujours raisonné en termes de nécessité et d'efficace dans sa vie, peut-être parce qu'à force de danser sur le fil du rasoir, il n'avait jamais eu l'occasion que de chercher à sauver les meubles, coûte que coûte, que d'élaborer des systèmes D en visant le moins-pire à défaut de pouvoir en tirer du bon. Il n'avait jamais cherché à être plus courageux ou plus honorable qu'un autre, en fait si le débinage était la solution qui aurait le mieux servi leurs intérêts, à Erynn et lui, il se serait certainement débiné sans hésiter. C'était sa manière de faire. Il avait convenu depuis bien longtemps qu'avoir l'âme chevaleresque était souvent mauvais pour la santé – pour la sienne, et à l'occasion pour celle des autres.
Seulement il y avait une personne au monde dont il n'avait pas pu supporter le regard amer et ulcéré d'accusation, et cette attaque criante de vérité qui lui tournait dans le crâne depuis deux jours et qui avait été répétée en canons par une autre voix, qui était comme un clou enfoncé dans sa tête – « Vous n'êtes qu'une enflure qui m'a fait espérer pour rien. Vous n'êtes pas un homme... Vous êtes... Vous êtes... Vous n'êtes qu'un lâche et un menteur ! », « Et quand quelque chose arrive, qu'est-ce que tu fais ? Tu te tailles. Encore. Et tu feras pareil avec Irina, dis-moi ? Non ne dis rien. Ne te défends pas. Je suis persuadée que tu le feras. Tu es incapable de faire autrement, tu es juste un lâche, Léogan ! »

Il avait eu beau se débattre dans tous les sens, cracher à Erynn qu'il avait donné tout ce qu'il avait pu, hurler à Elerinna de ne pas le traiter de lâche, parce qu'il avait fait toujours fait ce qu'il y avait à faire, il sentait que ça lui collait à la peau et devant le regard vert et triste d'Erynn, il ne pouvait pas le supporter...
Mais il n'y avait peut-être pas de bonne manière de sortir de cette situation. Et s'il n'y avait pas de bon choix, il n'y en avait pas de mauvais et probablement qu'Erynn et lui pourraient préférer celui qui les réunirait enfin tous les trois... Pourquoi pas ?
Ses yeux brûlants plongèrent dans ceux de la jeune femme, débordants soudain d'une fièvre et d'un désir irréfrénables et il serra presque agressivement ses doigts gantés dans sa main.

« Aemyn va bien ? souffla-t-il, à peine prudemment. Vous ne l'avez pas pris avec vous ? »

Il la fixa d'un regard qui criait Pars avec moi sans avoir le droit de le dire, Je te rendrai plus heureuse que l'ordre ne l'a jamais fait, et tout ce genre de prétentions qu'il avait toujours refusé d'avoir, Hier, nous nous sommes fait mal, mais c'est sans importance, demain nous courrons plus vite, nous tendrons le bras plus loin, et un beau matin... Il leva farouchement la tête vers les hauteurs de la crique, comme s'il s'attendait à y voir Alix, Kallen, Isköld, quelqu'un, qui les attendrait avec leur fils – un signe qu'Erynn avait trouvé la volonté de claquer la porte définitivement et de se résoudre elle-même à partir avec lui. Mais évidemment, il n'y avait personne, là-haut. Il n'y avait qu'eux dans le silence fermé de la crique, elle et lui, pour une heure ou deux, pour une petite poignée de minutes peut-être, pressés par la même urgence que la première fois. Il glissa un peu sur les galets, dans l'eau, déstabilisé par une pointe de faiblesse passagère, et il serra plus près de lui Erynn et son visage blême de petite fille perdue, contre sa poitrine en feu et ce foutu bras immobilisé sous sa cape qui ne lui servait à rien d'autre qu'à l'embarrasser quand il aurait voulu l'étreindre jusqu'à en perdre le souffle, et il laissa échapper un grondement de frustration et de douleur.

Si elle s'était forcée à laisser Aemyn à Hellas, c'était que le choix avait déjà été fait. Cet éclair de rationalité lui transperça le crâne d'une force qui le redescendit aussitôt sur terre. Il secoua la tête en laissant échapper un ricanement gêné. Il se faisait trop d'illusions. La fatigue peut-être. Les nerfs. Cette atmosphère de grisaille intemporelle qui descendait du ciel et qui pesait lourdement sur leurs épaules.
Léo passa une mèche humide de la jeune femme derrière son oreille et appuya sa tête contre la sienne, les yeux à demi clos. Il serait raisonnable. Il aurait seulement aimé pouvoir revoir le petit avant de partir. C'était tout, rien de plus...
Il soupira profondément et adressa à Erynn un sourire encourageant en frottant doucement sa main contre le dos de sa cape mouillée pour la réchauffer dans son étreinte enveloppée de bourrasques salées. Rien de plus, si seulement.


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Irina Dranis

MessageSujet: Re: Old Souls ♠ PV Irina   Lun 22 Juin - 2:33


Old Souls

Léogan . Irina

But you'll always be my hero, even though you lost your mind.


Erynn eut bien un mouvement de recul à peine perceptible, un réflexe défensif qu'elle n'avait pu réprimer. Elle aurait dû se douter qu'approcher sans se faire entendre ce n'était pas une décision particulièrement sensée. Encore faudrait-il qu'elle soit en état de peser ce genre de subtilités. Or tout ce qu'elle voulait c'était s'assurer qu'il s'agissait bien de lui, le toucher pour oublier tout ce qu'elle avait traversé et effacer les dégâts de leurs séparations répétées. La main tendue se fit plus assurée une fois que le visage de Léo se radoucit en la voyant. Ses traits étaient encore tirés pourtant. Il était fatigué, à bout de force même. L'air grave et les rides autour des yeux trahissaient une douleur physique qui devait être plus forte qu'il ne laissait paraître. Il avait l'air plus vieux et plus malheureux que jamais. Perdu. Elle enlaça sa taille et sa nuque avec la fièvre d'un besoin impossible à réprimer, noyant son nez dans la cape qui le couvrait. Ça puait le renfermé, le sel et Kesha sait quelles autres saloperies. Le magnifique témoin d'une hygiène de vie parfaite. Malgré l'émotion elle sourit bêtement, soulagée. C'était le même homme. Le sien.

« Je suis là. » Murmura-t-elle simplement, mettant fin à cette peur et à l'attente par la même occasion. Elle était là devant lui, bien réelle mais épuisée après les risques inconsidérés qu'elle avait pris pour le retrouver. Tant qu'il était en vie, elle s'en fichait allègrement en réalité. Erynn leva la tête pour le regarder à nouveau, pour lui demander ce qui s'était passé et comment il avait fini par atterrir sur cette crique, loin de tout, pris en tenaille entre le pays qu'il avait servi depuis cinquante ans et les magouilles qui auraient dû lui permettre de refaire sa vie. Il l'embrassa alors passionnément, jetant par la fenêtre les quelques pensées raisonnables qu'elle avait rassemblées.
Pourtant des questions, elle en avait beaucoup. Il n'était pas le seul à avoir souffert de l'attente, à s'être imaginé tous les scénarios, à avoir enragé et tourné en rond jusqu'à ce que les circonstances se prêtent à ces retrouvailles. Ils en avaient pourtant convenu il y a deux jours, et contre toute attente elles étaient devenues réalité. Erynn avait néanmoins du mal à sauter sur les conclusions optimistes d'une jeune première qui rêve de mariage et de contes de fée. La stabilité serait bien pour commencer... mais ça ne voulait pas dire qu'elle était à portée de main pour l'instant. À cette possibilité, cette pénible piqûre de rappel qui ne la quittait pas, ses yeux pâlirent de tristesse.
Cela n'aurait donc jamais de fin ? Pourquoi était-elle venue au final, pour qui lui annonce qu'il devait repartir on ne sait où le temps que les choses se calment ? Erynn avait jadis été une criminelle également... ce qui en faisait quelqu'un d'assez bien placé pour savoir qu'on ne peut éternellement enterrer son passé. Chacun des actes d'un homme le poursuivaient jusqu'à la fin de ses jours... Et un crime contre la nation ce n'était pas vraiment le genre de petite infraction que l'on pouvait ignorer. Déjà il lui paraissait si ironique qu'elle se trouve là, dans les bras d'un homme qui avait trahi non seulement le pays mais aussi son propre combat, le combat d'une vie ; à le regarder le cœur affolé, avec une totale incompréhension mais pas la moindre once de rancune durable ? La prêtresse se mordit la lèvre pour réprimer l'émotion et ferma les yeux pour se dérober aux onyx qui lui faisaient face.

Erynn avait fait de ses journées un marathon contre la montre, toutefois il restait tellement de choses à faire, tellement de querelles à mener et de gens à voir... Ce serait juste absurde de passer outre la banque d'informations qu'il avait mise à sa disposition, et ce alors que sa tête était à mille lieues de Hellas, de sa souffrance et de son peuple au bord du gouffre. Elle ne pouvait pas rester inactive face à l'idée d'un siège prolongé et d'une guerre imminente. Au fond peut-être que le sindarin avait eu raison de l'accuser d'être une victime consentante et pitoyable de ce monde qui la bouffait sans scrupules, peut-être bien qu'elle était une danseuse pleine d'élégance et de finesse... tournant encore et encore au dessus d'une boîte à musique dont la mélodie ne s'arrêtait jamais. Peut-être bien oui. Elle baissa la tête, mâchoire crispée et la gorge si sèche qu'articuler était un effort de tous les instants.
Sans doute savait-elle bien au fond de sa poitrine qu'elle n'aurait jamais dû venir là, en dehors de Hellas, en cette preuve de confiance presque aveugle, ou plutôt en cette décision bornée de se raccrocher à une histoire qui était vouée à ne jamais connaître un vrai départ. Sans doute savait-elle qu'elle dérivait sur la pente d'un masochisme sans aucun sens. Sans doute savait-elle ça et bien plus encore, mais rien n'y faisait. Elle aimait cet abruti arrogant et cynique, elle aimait sa morgue, son impétuosité de fugueur irrécupérable et toutes les petites choses fragiles et éphémères qui se cachaient derrière ses penchants auto-destructeurs.
Non elle ne pouvait se limiter, se contenir à l'aimer comme une personne normale et civilisée, à l'aimer 'sans le posséder' comme il disait avec philosophie et légèreté. Elle ne le pouvait pas parce qu'elle n'était qu'une catastrophe sentimentale ambulante, une handicapée sociale qui ne pouvait ressentir à moitié. C'était tout ou rien, un précipice d'indifférence ou un précipice d'obsession... L'un étant aussi dangereux que l'autre. Il lui était impossible et impensable parce qu'elle n'avait jamais appris à s'attacher à quelqu'un de quelque façon que ce soit. Et comment pourrait-elle le faire, en ces conditions où une journée avec lui n'avait aucune garantie de lendemain ?

Seulement Erynn n'était pas là pour les reproches ni pour les promesses. Elle était là parce que c'était la seule solution possible, parce qu'elle voulait désespérément croire que cette folie de tous les instants était encore viable d'une façon ou d'une autre. Elle n'y croyait pas mais elle essayait inlassablement, parce que c'était la seule option qu'elle puisse accepter. Qu'arriverait-il si elle cessait de se battre pour de bon, pour ça comme pour le reste ? La réponse était si frappante que ça lui en fit mal. Elle mourrait au sens figuré avant de mourir au sens propre. Elle dépérirait comme une lame qui rouille, éloignée de la main qui l'avait toujours maniée.
« Aemyn va bien, il est en sécurité. » Elle passa sous silence la deuxième question, n'ayant pas le courage d'entrer dans les détails alors qu'ils savaient tous deux ce que cela signifiait. Risquer sa vie pour venir dans les steppes glacées du désert c'était une chose... Risquer celle de leur fils en était une autre, en plus d'être une tentation inconsidérée qu'elle ne prendrait pas de peur d'y céder. Erynn ne se faisait pas confiance, et c'est pour cela qu'elle avait pris les mesures qui s'imposaient pour se certifier de ne pas faiblir.

Léogan croirait certainement qu'elle avait eu peur pour Aemyn, qu'elle craignait qu'il ne les prenne par la main et les invite à refaire leur vie ailleurs. Il penserait qu'elle le voyait encore comme un fuyard irresponsable et égoïste qui se fichait bien de leur avenir. C'était faux. Il en était capable certes, mais elle le pensait meilleur que cela. De fait elle avait sûrement une meilleure opinion de lui qu'il ne le pensait. Elle avait foi en ce qu'il pouvait devenir, si seulement il s'en donnait les moyens. Elle était folle et sotte, à croire à quelqu'un qui foutait en l'air tout ce pourquoi elle avait œuvré... Il était l'instrument parfait de sa ruine, Erynn le sentait jusqu'au bout de ses entrailles, à travers chaque infime parcelle de son corps mutilé par les brûlures. Il était le chemin vers la perdition, un chemin qu'elle l'arpentait la tête haute et sans peur. Un chemin engageant à tel point qu'elle en arrivait à remettre en question tout ce qu'elle avait sacrifié.
La rouquine déglutit et détourna promptement le regard pour ne pas le regarder en face. La supplique latente qu'elle lisait sur son visage blême lui faisait l'effet d'un poignard qui s'enfonçait toujours plus loin dans sa peau. Elle le voulait de tout son être, mais elle ne pouvait pas. Ce n'était pas juste qu'il pèse ainsi de tout son poids sur la balance, envoyant valser toutes ses prérogatives et ses principes. Lui qui n'avait pas été foutu de quitter la cause d'Elerinna depuis tous ses mois n'avait pas le droit de s'attendre à ce qu'elle fasse l'équivalent. Non, c'était en réalité loin d'être aussi dur de quitter cette garce, elle se refusait à le croire.
Et puis même si elle avait accepté, que deviendrait-elle ensuite ? Une autre traître à l'État, chassée à travers le continent comme l'était Elerinna en ce moment ? Que ferait-elle une fois qu'elle ne pourrait plus exercer son métier, sa première raison de vivre ? S'attendait-il à ce qu'elle élève Aemyn dans la clandestinité d'un village nomade au fond du désert, en renonçant à ce qui la représentait, à ce qui faisait d'elle ce qu'elle était ? Ce serait aussi égoïste que de demander à Léogan de devenir un père et un homme modèle, de s'attendre à ce qu'il emménage chez elle et assume la paternité du petit juste parce qu'elle en émettait le souhait. C'était irréalisable, et ce constat était pire que tout.

« Je ne peux pas... » Commença-t-elle la gorge nouée. « Je... » Elle ne savait même pas pourquoi il lui avait demandé de venir, et encore moins pourquoi elle n'était pas foutue de s'en tenir à une séparation nette qui les préserverait, comme celle qu'elle avait ébauchée la dernière fois, le visage honteux ravagé par la forme dominante d'Exanimis. Ses doigts se crispèrent autour de la cape du sindarin, et elle finit par découvrir le bras blessé... Une nouvelle fois. Un sourire aigre monta à ses lèvres gercées, alors qu'elle soignait la main en la couvrant de la sienne. Il était comme un soldat de plomb, toujours blessé quelque part.
« Vous allez partir. » Ce n'était pas une question, ce n'était même pas une réprimande. C'était une affirmation inéluctable, malheureuse et mesurée. Il était soldat, et même banni et recherché, cela ne changerait pas. Dommage seulement que cela ne l'aide nullement à accepter de le laisser s'en aller. Erynn frémit et apposa une deuxième main froide sur les bandages de fortune. « Pourquoi m'avez-vous demandé de venir ? » Elle leva enfin ses yeux de jade, mortifiée d'entendre cette explication dont elle avait tant besoin.



« Some may call it a curse, a life like mine,... but others, a blessing.
It's certainly a lonely life but a fulfilling one at best. It's my cross to bear but I bear it gladly.
Someone has to take a stand against evil. Why should it not be me ?
 »
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Léogan Jézékaël

MessageSujet: Re: Old Souls ♠ PV Irina   Mar 23 Juin - 4:35

L'exigence qu'il avait gardée coincée dans un nœud de sa gorge n'était pas loin de faire naître une ou deux larmes entre les cils d'Erynn. Elle s'agitait nerveusement et fuyait le regard fiévreux qu'il fixait sur elle, qui disait tout ce qu'il s'était interdit de prononcer, qui était traître et tricheur et qui s'enfonçait en elle comme une lame impitoyable. Il mentait. Il ne se retenait pas pour de vrai, il faisait semblant. Il était très injuste avec elle. En fait, il était sans doute loin d'être le type bien qu'il aurait fallu être pour ne pas la faire souffrir. Et pourtant il lisait sur les traits froissés de la prêtresse, froissés d'un désespoir avorté, ou d'un espoir en lutte, qu'elle lui accordait encore une confiance entière. C'était certainement idiot de sa part.
Certainement.
Les doigts d'Erynn se crispaient sur sa poitrine, s'accrochaient dans les plis de sa cape, et peu à peu, il sentait de nouveau qu'il était trop dur de lui faire du mal. Il ne pourrait pas être encore un objet de déception pour elle. Ce serait insoutenable.

« Je sais, murmura-t-il en serrant la jeune femme contre lui d'un geste rassurant. Ne vous posez pas de questions, ça ira. Je comprends. »

Il posa sa main droite, chaude, résistante, contre la tête rousse d'Erynn et la cala sur sa poitrine dans un soupir. Ils ne pouvaient pas partir ensemble. Pas maintenant, et il le savait parfaitement : c'était pourquoi il l'avait laissée derrière lui l'avant-veille. S'il la traînait dans son sillage, il l'enchaînerait à une vie où elle ne se reconnaîtrait plus, il la mettrait plus en danger qu'il ne la libérerait, et il n'avait pas signé pour ça. Quand il lui avait tendu la main à Argyrei, avec son sourire gouailleur des bons jours, et qu'il lui avait présenté son pari, ce n'était pas de cette façon qu'il avait souhaité que ça se passe.

Il ne le réalisa pas immédiatement, mais la prêtresse avait relevé sa cape et la manche de sa chemise sur son bras en écharpe et ses doigts gantés effleuraient les bandages sales et ensanglantés qui l'enveloppaient. Une mine amère et un sourire presque entendu se propagèrent sur le visage d'Erynn. Léo n'y répondit que par un rictus embarrassé. C'était vrai qu'il lui donnait pas mal de fil à retordre, à force de se casser le cou à chacune de ses escapades. Alors il attrapa le gant de la jeune femme par le bout des doigts et le lui ôta doucement, pour pouvoir enlacer sa main dans la sienne, si froide, si fragile, striée de cicatrices irrégulières et de brûlures presque effacées. Il soutint le regard triste d'Erynn qui constatait, comme une enfant qu'on abandonne de nouveau, que le temps de leurs retrouvailles était compté et qu'il s'en irait bientôt. Il porta sa bouche sur sa joue et glissa dans un souffle ténu :

« Mais je vous reviens toujours, Erynn, mon Erynn. C'est plus qu'une promesse, je ne peux pas faire autrement. »

Il sourit sans bruit. Ses yeux étaient de velours, ils la caressaient tendrement, tandis qu'il lui relevait le menton pour la contempler bien en face. Elle avait l'air si vulnérable, avec son éternel pourquoi dans les yeux, sa peau blanche et moite qui frissonnait, et ses cheveux décoiffés qui lui balayaient le front au gré du vent, si désespérée et si exigeante qu'il ne pouvait pas lui interdire de réponse.

« Parce que je ne peux pas faire autrement, répéta-t-il, mécaniquement. Je... commença-t-il dans un soupir près de son oreille, les yeux plissés. Je suis très égoïste. » Son cœur battait à la chamade, chaque coup lui remontait en bouffées tièdes dans la poitrine et lui fracassait brutalement le crâne. Elle était dans ses bras, comme un petit oiseau affolé, son cœur battait aussi d'un son étourdissant. « J'aimerais vous enlever par n'importe quel moyen. Je voudrais vous avoir pour moi mais je ne supporterais pas de vous changer. Je ne veux pas vous emprisonner, je ne veux pas vous faire de mal. Alors gardez-vous en bien... Gardez-vous bien de m'appartenir. » murmura-t-il en souriant avec douceur, une main derrière la nuque d'Erynn, ses lèvres effleurant ses tempes bouillonnantes tandis qu'il respirait le parfum de ses cheveux. Et puis une impulsion subite dans sa poitrine défit légèrement leur étreinte. Sa main droite, qui enlaçait sa nuque, descendit lentement dans son dos et sa caresse se transforma en prise ardente autour de la taille frêle de la jeune femme. Il approcha rapidement, mais sans violence, le corps d'Erynn jusqu'au sien. Elle planta ses beaux yeux en lui. Les mots vinrent brusquement à Léogan et sa voix basse les porta sans signe avant-coureur au visage tendu d'Erynn. « Je vous aime. »

Il n'aurait jamais pensé, après toutes les fois où il avait voulu et tenté de le lui dire, que ce serait si entier et si naturel. Pourtant ce n'était pas des mots qu'il avait coutume de prononcer. C'était loin d'être évident pour lui à aligner dans cet ordre exact sans balbutier, s'interrompre et se taire. Il ne l'avait peut-être fait qu'une paire de fois en trois cents ans d'existence.
Pourtant il fixait Erynn, là, jusqu'au fond de ses yeux écarquillés, et il débordait d'une euphorie lumineuse et stupide. Il lui importait peu que ses mots n'aient qu'un silence plein de trouble pour accueil, ils l'avaient fait étouffer trop longtemps et maintenant, maintenant qu'ils étaient dits, il y avait comme un poids qui s'était évanoui sur sa poitrine. Il se pencha sur elle vivement, la respiration brûlante, et posa un baiser fébrile sur son front.

Pourtant le silence durait. Le silence durait et s'appesantissait dans la crique déserte, Erynn restait immobile, frappée par la foudre, et le sourire de Léogan s'effaçait peu à peu. Il la relâcha, les tripes nouées. Ce n'était pas tout à fait la réponse qu'elle attendait, certainement. Elle n'était pas venue ici pour l'entendre déclamer sa flamme, comme une formule magique qui les transporterait dans un monde où tout était bien qui finissait bien. Il venait peut-être de compliquer les choses et sa joie subite avait été sans doute très inappropriée. Il aurait voulu la laisser s'exprimer – avec tout son optimisme béat, sa force, sa lumière et sa chaleur, mais elle s'étiolait aussi vite qu'elle lui était venue, tandis qu'il réalisait qu'elle n'avait pas sa place entre eux, ici. Il aurait voulu ouvrir une autre parenthèse avec Erynn, faire semblant que tout allait bien, et s'asseoir sur les galets, rire comme des adolescents, la faire rougir et l'embrasser. Il aurait voulu le pouvoir, mais il avait laissé les détails de sa question en suspens, et il n'avait pas le droit de faire l'enfant plus longtemps.

« Elerinna a été assassinée, annonça-t-il, sobrement, le regard froid planté sur l'horizon, sa main droite appuyée sur le pommeau de son épée, à défaut de pouvoir la croiser avec la gauche derrière son dos. Je crains... de ne pas avoir été étranger à l'affaire, révéla-t-il, avec un rictus ironique, avant de se retourner pour regarder la prêtresse bien en face et peser sur ses mots. Elle est morte, Erynn. Morte. » Il scruta les lèvres crevassées de son amante, pour y déceler le coin d'une réaction, il la scruta jusqu'au fond de ses yeux abyssaux pour y voir scintiller leurs noirceurs. Et il poursuivit, avec une résolution glaciale, sans la quitter du regard. « Je l'ai égorgée près d'Inoa, sur les falaises. Elle est tombée dans la neige, son visage était atrocement mutilé. Ce n'est pas que je voulais la faire souffrir à ce point. Ou peut-être... hésita-t-il, en plissant des cils, la mine pensive, un instant. Peut-être que si... Je lui ai dit des choses qui l'ont sans doute plus profondément blessée que ma lame au moment où elle a glissé sur sa figure. Elle s'est défendue, elle a crié, je n'ai pas pu faire ça proprement. Mes mots ont été sales de toute façon. Elle a souffert. Je ne pense pas... Le regretter tout à fait. »

Ses doigts triturèrent nerveusement la soie de son épée, à sa ceinture, et un soupir lui échappa, formant une traînée blanchâtre qui ondoya dans l'air.

« Comment le pourrais-je ? » murmura-t-il, la tête pleine des récents événements, qui lui laissaient encore un goût odieux dans la gorge. Il perdit son attention pendant quelques secondes dans la sinuosité des chemins qui se dessinaient entre les rochers dentus de la crique. Et enfin il se décida à parler. « Quand je vous ai quittée, rien ne s'est passé comme je l'avais prévu. J'ai dû prendre un chemin de traverse dans les égouts d'Hellas. » Il haussa les sourcils d'un air désabusé. Sa voix était calme, mais son timbre avait quelque chose de désagréable, un grain de panique et de colère qui subsistait, un essoufflement précoce, comme un découragement fatigué qui le prit régulièrement à la gorge. « J'ai croisé mes hommes dans les grottes de Fellel, ils sont tombés dans un piège qu'Igrim leur avait tendu. Beaucoup sont morts. Ceux auxquels j'ai porté secours ont voulu me couper en deux, mais j'ai fait effondrer les galeries sur moi. Alors, j'ai pu rejoindre Igrim et Elerinna, presque à la sortie des grottes. » Le visage de Veto Havelle lui traversa l'esprit et il se tut subitement, les traits figés dans un masque d'amertume. Il ne pouvait pas lui dire. Oh, pas maintenant... Il avala sa salive et prit une profonde inspiration. « Nous avons traversé le désert de glace. Il faisait nuit. Et il y avait cette gamine qu'elle avait enlevée au temple. La petite était à bout de forces, j'ai dû la porter. Je ne sais pas si elle a survécu à l'orage. Retrouvez-la si vous le pouvez. C'est une bonne fille, elle a marché des heures jusqu'à avoir des engelures aux pieds. » Il s'arrêta avec une pensée pour Karel, sans qui il ne serait probablement pas en train de rapporter les faits à Erynn à cet instant.

« Et puis nous sommes arrivés à Inoa au petit matin, reprit-il d'un ton sinistre. Et il y a eu ce convoi. Des marchands qui ravitaillaient habituellement le village. Elerinna a voulu en faire sa première cible. J'ai été pris dans le feu de l'action, grinça-t-il entre ses dents, encore furieux contre lui-même. Pas compris grand-chose. On les a massacrés. Et des soldats m'ont vu. A ce moment-là j'ai vraiment senti que je serais débordé par les événements. A Inoa, l’État-major des Lanetae, ce crétin de Faéris, son cousin, et son père, Rash, le plus bel enfoiré de toute l'armée de Canopée, personne n'a voulu entendre raison. Ils sont tous plus ahuris de fanatisme les uns que les autres. Igrim, je ne sais pas. Elle avait l'air perdu. Pas revue. » Il secoua la tête de désarroi et considéra Erynn avec gravité. « Ne lui en voulez pas trop. C'est juste pas son univers, chuchota-t-il avec une vague compassion. Elle ne réalise pas grand-chose de ce qui est en train de se passer. »

C'était comme une enfant. Orchid, après tout, avait été repêchée de la bestialité pour tomber entre les mains dégoulinantes de pitié d'Elerinna, elle ne connaissait rien d'autre de l'humanité que ce que sa bienfaitrice lui en avait dit et lui en avait montré. Et elle tolérait mal les leçons d'autres professeurs. Léogan était prêt à lui laisser autant de chances qu'il était nécessaire, et surtout, il avait pressenti que la Zélos commençait à se débattre contre des questionnements – et ça, c'était le début de la fin d'une dévotion aveugle qui partageait de son point de vue toujours plus de traits avec la servilité qu'avec la loyauté.
Il fit quelques pas sur la grève, enfonçant distraitement ses pieds dans les algues et les galets blancs, où il traça des orteils quelques tranchées pour des combattants minuscules.

« J'ai voulu convaincre Elerinna, continua-t-il. On a parlé seul à seul. C'était comme hurler dans l'oreille d'un sourd. » Il soupira de lassitude, donnant un coup de la plante du pied contre un galet, qui roula jusque dans l'écume. « Elle n'en avait rien à faire, de ses troupes en infériorité numérique, des mercenaires pour la plupart, qu'elle allait précipiter dans un désastre au cœur de Nivéria, le bon sens, elle n'en avait rien à faire et j'étais démuni. Je ne savais plus quoi faire. Elle a dit beaucoup d'inepties. Beaucoup, beaucoup d'inepties... » répéta-t-il en se mordant les lèvres, la gorge nouée, les yeux grands ouverts et rivés sur les galets pour ne pas croiser ceux d'Erynn. « Elle m'a dit que je n'y arriverai pas, elle était terriblement jalouse, vous voyez ? murmura-t-il, d'une voix rauque. Elle m'a dit que je m'épuiserai moi-même, que je fuirai, que je ne suis qu'un lâche qui n'a que des plaisirs mesquins, qu'il n'y a que le ressentiment qui m'anime, que je ne sais pas ce que je veux, et c'est vrai, c'est vrai, je ne sais pas, c'est vrai, elle m'a dit que je ne vous rendrai pas heureuse et que vous ne me rendriez pas heureux. » Il leva farouchement la tête vers Erynn. Son regard brilla de fureur. Son cœur battait à tout rompre. « Comme si ça l'avait jamais concernée, cracha-t-il. Mais je m'en fiche, Erynn, vous savez, je m'en fiche par-dessus tout. » Il restait immobile à quelques pas d'elle, les bras croisés, bien droit et bien solide dans sa colère. « Je vous aime. Malgré vous. Malgré moi. C'est terrible pour nous deux mais c'est comme ça. Je ne peux pas faire autrement. Je ne le veux pas non plus, je ne veux pas faire autrement, je suis désolé. »

Il n'était pas désolé, c'était faux. C'était écrit sur son visage. C'était criant dans ses yeux qui la toisaient avec tout le défi et toute la fierté qui lui restaient. Il se tut un long moment. Une bourrasque roulait dans la crique et gémissait dans les branches décharnées des arbres. Les cheveux rouges d'Erynn ondoyaient comme des flammes autour de sa silhouette si frêle. Il ne regrettait rien. Il ne regrettait pas que cet amour désormais avoué lui fasse aussi mal que la solitude dont elle avait toujours souffert. Il aurait été hypocrite de garder ces mots pour lui plus longtemps. Autrefois, dans les dunes éphémères du désert, il s'était interdit de les lui dire. Mais aujourd'hui il avait la certitude absolue que ce n'était pas le désir qui l'avait étourdi, pendant ces longs mois de va et vient inquiet, il savait jusqu'au plus profond de lui-même que son esprit ne se refroidirait pas, il ne s'illusionnait pas. Et surtout, cette fois, il était assuré de ne pas être en train de l'abuser, elle. Il ne jouait pas insouciamment avec son imagination perdue et aveugle sur les routes de la solitude, comme un enfant avec les ailes d'un beau papillon. Il le savait. Il avait balayé la dernière chose au monde qui l'avait empêché d'être honnête dans sa relation avec Erynn, désormais il n'avait plus pour elle qu'un sentiment aussi brutal et cruel qu'il était vrai et sans limite.

« Et donc, reprit-il, en s'éclaircissant la voix, comme elle m'a assuré qu'elle ne démantèlerait pas ses armées, j'ai fait tout ce qui était nécessaire pour les arrêter. Je l'ai tuée. Et puis j'ai déchaîné cet orage qui a détruit Inoa. C'est un glacier que j'ai fait effondrer qui a submergé le village. La tempête, c'est ma faute aussi, quelque chose a dû dégénérer, quoique sans me vanter, je me suis surpassé. » Il prit un petit air crâneur en haussant les sourcils. Ça n'avait pas été facile. Il en garderait les séquelles pour un moment, et il n'était pas prêt à parler à Erynn de la brûlure que lui avait fait son propre éclair en travers le corps. La lésion rougeâtre courait visiblement sur son bras découvert jusque dans le creux de sa main, mais ce n'était que la partie immergée de l'iceberg et il ne comptait pas lui montrer le reste. Il avait suffisamment l'air d'un éclopé comme ça, et elle avait autre chose à faire de son énergie que de le soigner chaque fois qu'ils se croisaient. « Mais naturellement, ça n'a pas plu aux Lanetae, de se faire décimer leurs troupes avant même la première bataille en rangées. Ils m'ont couru après dans la taïga. Des éclairs sont tombés dans la forêt, l'orage y a foutu le feu. J'avais prévu le coup avec mon frère – pas mon frère de sang, pas Ilyan, je veux dire Fenris, un très, très vieil ami – et il est venu sauver ma peau. Seulement je crois qu'un carreau de l'arbalète de Faéris m'a cassé le bras. » Il posa un regard éteint sur les bandages, sous la manche relevée de sa chemise, qui lui enserraient le biceps au-dessus du coude. « On a pu extraire la pointe de l'os avant que ça s'infecte, c'est pas grand-chose. »

Il tapota légèrement ses pansements et adressa un mince sourire à la prêtresse. Elle avait pu sentir elle-même les crevasses qui lézardaient son omoplate, quand son souffle s'était échoué dans son cou et que sa peau avait dévoré la sienne dans un incendie grisant de caresses. Son regard s'était perdu dans l'océan mystérieux qu'abritaient les grands yeux abîmés d'Erynn, des eaux profondes de la couleur du jade où se noyaient des noirceurs fatiguées d'agresser et de meurtrir. Il redescendit doucement sur terre en se frottant plus fort le bras. Ce n'était pas grand-chose, non, pas de quoi s'alarmer outre mesure. Il y avait bien longtemps, les crevasses dans son omoplate avaient été des trous où s'étaient coincées des pointes de flèches cassées, des plaies qui s'étaient infectées pendant le voyage forcé qu'il avait fait de Phelgra à Eridania, et il avait fait un début de septicémie. Il avait fait le nécessaire pour éviter l'infection, cette fois, et un bras cassé, ce n'était pas si cher payé pour tous les dangers auxquels il avait réchappé. A choisir, il aurait préféré être blessé du bras droit, mais enfin, la triste réalité est que la réalité est triste : un carreau d'arbalète ne vous demande pas votre avis avant d'embrocher votre bras fort, ce que vous voudriez ou ce que vous auriez voulu n'y change rien.

« Et puis on a pris le large dans la nuit. » reprit-il, en se tournant machinalement vers la mer, frissonnant sans bruit. Les vagues se jetaient toujours sur les récifs, au loin, lançant des pluies d'écume et de givre dans le ciel noirâtre. Il se perdit dans cette contemplation et dans le silence. Ses pensées ne lui venaient qu'au compte goutte, comme des silhouettes floues qu'il discernait péniblement sous la bruine. « C'était difficile, prononça-t-il d'une voix sourde. Mais on a persévéré. On est arrivés ici ce matin. » Il s'accorda une nouvelle pause, l'esprit confus. Il faisait froid. Il ne savait plus que faire. « Voilà toute l'histoire. » acheva-t-il finalement avec un soupir, avant de se retourner vers Erynn, le cœur brûlant et affolé sans raison tout à coup.

Il déglutit doucement. Même exténuée, le visage blême et tiré de tristesse, les paupières bleuies par la fatigue, même les épaules et la tête écrasée par le poids de la fatalité qui lui rendait la taille plus petite encore que d'ordinaire, cette femme le frappait d'un charme indéfinissable. Il la dévorait du regard, chaque contour de son visage trempé, où se plaquaient ses cheveux roux, chaque méandre de ses yeux hypnotiques, chaque gonflement de poitrine sous sa cape. Pourquoi l'aimait-il, cette prêtresse attachée à mille obligations, entravée à tout ce qui n'avait jamais été pour lui qu'une prison ? Pourquoi toutes ces différences qui les séparaient et lui interdisaient la vie qu'il souhaitait pour eux le fascinaient-elles à ce point ? Il était captif. Il était captif d'elle – et si ce n'était que de ses yeux ! – il aurait été captif de ce qu'elle était, de son pays, de sa ville, de son peuple, de son métier, de sa foi, du démon, s'il n'avait pas avant tout été prisonnier de ce qui faisait de lui ce qu'il était. Ils étaient comme deux aimants qu'une force attirait autant qu'elle les repoussait, ça n'avait pas de sens. Ça n'avait pas de sens.

Il souffla pour dégager une mèche de ses cheveux qui lui tombait sur les yeux.

« Je ne sais pas si ça valait le coup de vous faire venir, murmura-t-il, en froissant nerveusement la manche de sa chemise, au-dessus de son bandage. J'avais juste besoin de vous voir. » L'aveu tomba silencieusement et il détourna son regard d'elle. Il sentait néanmoins sa présence tout près de lui, la tiédeur qui émanait de sa personne, avec un léger parfum de verveine et de miel qu'on utilisait dans des remèdes. Léogan aimait cette odeur. Elle était devenue familière, elle avait un goût d'intimité, de rires étouffés, d'étreintes chaudes et de draps froissés. Un sourire éclaira doucement son visage, qu'il releva vers elle. « Mais vous, dites-moi... » Il la regarda intensément. « Dites-moi pourquoi vous êtes venue. Dites-le moi, je vous en prie. Que j'emporte au moins ça de vous avec moi... »


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MessageSujet: Re: Old Souls ♠ PV Irina   Sam 27 Juin - 0:20


Old Souls

Léogan . Irina

The darkest corners of my mind are yours.
That's where you live, that's where you breathe.


Il s'était adouci, prévenant et affectueux comme elle ne l'avait jamais vu depuis qu'ils avaient commencé à se fréquenter par hasard à Argyrei, il y a de ça plus d'un an. Léogan avait toujours été un parieur perspicace et piquant en public, un danseur désinvolte et exubérant dans l'intimité. À l'époque où elle l'avait connu, il parvenait toujours à se tirer des situations les plus complexes d'un pas de côté, une cabriole et quelques mensonges maladroits, fuyant les problèmes avant de s'enliser jusqu'au cou. Depuis il s'était adouci et cela ne lui laissait qu'un arrière-goût d'inachevé, de brouillon fugace emporté dans le lointain d'une époque où leurs jeux enfantins étaient encore emplis de couleur et d'excitation. Du sang et du sable. Une comédie humaine, un entracte onirique précédant la reprise de la routine qui les saignait. Un homme, une femme et leurs fragiles existences. Une petitesse, une dérive qui à elle seule lui avait apporté plus, dans cette parure variable où chaque insignifiance prenait un sens, que toute une vie d'austérité et de renoncement. Irina le fixa en retour, lui et son visage marqué par les rides d'expression et de fatigue. Son être tout entier était pacifié, soulagé, et ce qui restait de son amour propre ne le supportait pas.
La tendresse dans ses gestes devenait aussi protectrice qu'offensante. Voilà que Léogan œuvrait à nouveau en solitaire, planifiant d'innombrables mouvements d'échiquier afin de pallier aux ressources dont elle ne disposait plus, comblant ses lamentables lacunes de peur qu'elle ne cède sous la pression. Il se pliait en quatre pour lui éviter la chute, ce qui ne faisait que les écarter un peu plus l'un de l'autre. Inconsciemment il quittait un extrême pour un autre ; il passait du baladin irresponsable au gentilhomme vagabond capable d'endosser tous les fardeaux. Elle ne voulait pas être un deuxième boulet à sa cheville, il avait suffisamment souffert d'indifférence durant les dernières décennies, tout en se persuadant qu'il n'éprouvait rien. Il n'était pas non plus question qu'elle devienne une statue cristalline perchée sur son piédestal, comme elle y avait été réduite avec Veto Havelle. Le refus et la résolution traversèrent dangereusement son regard évasif. Elle se laissa faire et ne chercha pas à repousser l'étreinte du sindarin, bien que dans sa poitrine germe le début d'un maelström dévastateur dont elle était la cible.

Erynn ne savait plus ni ce qu'elle faisait là, ni où elle irait une fois qu'il quitterait le pays, ce qui était sûrement la seule chose à faire. À vrai dire elle n'était même plus sûre de savoir ce qui la mettait le plus en rogne. La rage de devoir refuser la vie qui le satisferait, où celle de l'avoir sérieusement envisagée ? Léogan la tira contre lui et sans un mot elle nicha son visage contre son épaule. Aujourd'hui il était d'une indulgence réconfortante, mais demain déjà il ne serait plus qu'un condensé de ressentiment et d'injustice, une boule d'angoisse permanente qui chercherait ailleurs l'indépendance qui lui revenait. Il était un animal sauvage qui de temps en temps pouvait s’accommoder d'un accueil chaleureux et d'un bon repas, sans pour autant en faire une habitude. Il n'était pas fait pour être dompté, et Erynn restait persuadée que vivre captif ne pouvait que le rendre malheureux. Il caressa ses cheveux et alluma dans la poitrine de la jeune femme un feu coupable et dévorant.
Ces mots, ce prénom murmuré dans l'insinuation caressante dont il était le seul gardien, la firent chavirer. Il était si facile de le croire, de lui faire confiance, de se laisser porter par cette émotion dont jamais elle ne serait crue capable. Il lui fallait se rebeller, se retourner contre lui, se cabrer comme un cheval qui entrevoit le gouffre dans lequel il court à en perdre haleine. Néanmoins elle n'était capable que de le regarder sans savoir si ce serait la dernière fois, coupée court dans son élan affolé. Encore une fois Erynn était coincée dans son propre corps, otage de la mélasse de son mutisme, écrasée sous une avalanche de choses qu'elle ne pouvait décrire puisqu'elle ne les comprenait pas. Elle cligna des yeux comme si ce papillonnement pouvait faire lumière sur leur avenir.
Doucement l'inquiétude se rassembla dans son ventre, anticipant les circonstances de leurs adieux. Cette fois elle ne pourrait simplement lui demander de partir, comme on renie un petit bout de soi duquel on refuse de se séparer. La dernière fois avait déjà été trop cruelle et trop déchirante. La déesse savait ce qu'il lui en avait coûté de le traiter comme un moins que rien à qui elle claquait la porte. Recommencer ce ne serait pas dans ses cordes. Erynn retint instinctivement son souffle lorsqu'il l'attira par la taille et prit son inspiration pour parler. Les mots qui s'échappèrent d'entre ses lèvres étaient les derniers auxquels elle s'attendait ; aussi ils lui firent l'effet d'un coup derrière la tête. Incapable de fuir, elle le fixait comme un lièvre apeuré qui se savait dans la ligne de mire d'un chasseur. Éblouie, ébahie. Terrifiée.

Leurs yeux se croisèrent en un duel de volontés, une joute de désir et de violence emmêlés. Interdite, Erynn se figea, cherchant dans sa tonalité une nuance de plaisanterie ou de moquerie. Rien ne lui parvenait pourtant, ce qui la choqua plus que ça ne la surprit. Léo était un connard. Un salaud arrogant et sadique, qui se débrouillait pour trouver le moyen de leur rendre leur éloignement plus difficile qu'il n'était déjà. Elle le détestait à chaque seconde où elle sentait son cœur déborder d'une félicité débile et limitée, en ce moment apocalyptique où le monde s'écroulait sous ses pieds. Sauf qu'au fond de son être entier résonnait une plainte, quelque chose criait que c'était là le meilleur de sa personne, la chose la plus pure qu'il puisse lui dire. Une fleur au bord de l'abîme, un perce-neige chétif éclos sous l'épais manteau blafard de Cimméria. Ses mots et son expression toute entière lui criaient sa sincérité viscérale, la pugnacité de cette certitude qu'il se permettait enfin.
La rouquine ferma les yeux avec plus de force que nécessaire, échouant à se rendre sourde et frivole à cette déclaration. Ses ongles courts s'enfoncèrent dans les plis des vêtements masculins, se servant de lui pour garder un équilibre qui tout à coup se faisait instable. Parler était trop difficile et elle n'avait aucune idée de comment gérer cette bombe qui venait de lui éclater à la figure, mais une chose était sûre... Elle ne voulait plus qu'il s'en aille. Sa respiration inégale rythma ses tentatives de se délier la langue. Au final elle prit en coupe ses joues rugueuses par la barbe de plusieurs jours, et l'embrassa jusqu'à presque étouffer. En un sens ils étaient libres. En un sens ils étaient captifs. Captifs l'un de l'autre, du bien et du mal qu'ils pouvaient se faire alors que le monde parvenait de moins en moins à les atteindre.


« Je... » Elle s'arrêta, bégaya, rougit comme une idiote. Rien ne sortit. Elle déglutit pour se donner du courage, puis abandonna et enlaça la nuque de Léogan. Il savait. S'il avait ne fusse qu'une ombre de cœur, s'il avait un minimum de bon sens sous cette caboche de suicidaire, il savait. Il le fallait, c'était impératif. « Dites-moi que pour une fois vous lisez en moi. Que vous ne croyez pas vraiment que je vous veux loin, que je ne vous veux plus. » C'était presque une supplique dans sa voix basse, rauque d'une émotion péniblement refoulée. Pas de larmes, pas cette fois. Il n'y avait plus rien en cet univers décadent que cette paire de bras et les rêves d'une vie hors de portée. Pendant quelques minutes elle s'accorda le répit du silence, le salut d'une quiétude relative, le calme qui reprendrait dès que cette satanée tempête se refermerait sur eux. Et la suite des révélations fut le coup de canon qui annonça le début de la fin.
Secouant brusquement la tête, Erynn leva la tête.
« Quoi ?!! » Elle devenait comme tous ces gens stupides qu'elle avait eu si souvent envie de gifler. « Comment ça, morte ? » Et pourquoi fallait-il qu'elle répète bêtement ce qu'il venait de dire, comme une marionnette qui ne connaîtrait pas d'autre registre ? Le saisissant par le col elle le secoua plus que nécessaire. Ses pensées se bousculèrent bruyamment. Ah ça, il savait choisir son moment. Était-elle censée lui sauter au cou pour célébrer cette exécution qui pourrait sauver l'avenir de la moitié d'un monde ? Ou bien craignait-il assez sa réaction pour l'attendrir de quelques mots doux avant de passer aux choses sérieuses ? Non mais... Que devait-elle en penser ? Elle fronça les sourcils, absorbée par les souvenirs et les doutes concernant sa rivale qui n'était plus. Elle n'était plus. Irina savoura le goût amer de cette phrase si simple, ce fait dont elle avait rêvé si souvent, cette opportunité qui lui avait filé entre les doigts. Sa vengeance légitime n'irait nulle part.

Oui ce qui était fait n'était plus à faire, seulement rien ne pourrait remplacer la satisfaction de lui briser le cou de ses propres mains, de projeter méticuleusement les meilleures façons d'arracher des cris de souffrance à cette chanteuse d'opérette passée maîtresse dans la jouissance infinie et aussi factice que le reste de sa personne. Il lui en coûtait de réaliser que jamais plus elle ne pourrait se moquer de sa mauvaise foi maniérée, de son innocence d'adulte éternellement coincée dans l'adolescence, de ses airs emberlificotés d'une délicate hypocrisie. Là sous le coup de la nouvelle, la jeune femme se rendait compte que toute l'immunité judiciaire du monde ne pourrait remplacer la vraie justice. Sa justice. Celle de tous ceux qui avaient payé cher pour cimenter les fondations de 'la nouvelle ère de liberté', ceux qui avaient tout donné pour donner une consistance au flou artistique et artificiel qui servait d'idéologie à cette pimbêche d'Elerinna. Une pimbêche morte. Morte. Morte. Morte. Le mot fit écho dans sa tête. Ça sonnait bien. Pas autant qu'elle l'aurait voulu, mais bien.

« Oh, putain. » Du regard elle chercha une confirmation, un acquiescement de la part de Léogan. Alors il l'avait tuée ? Fallait-il le blâmer de lui avoir volé ce privilège, le remercier d'avoir mis fin à cette folie qui décapitait l'armée Lanetae ? Livide, Erynn écoutait froidement les détails de ce qui avait tout d'un meurtre sordide. Il n'y avait pas de dégoût ou de peur sur son visage, plutôt un mélange de surprise et d'envie. Il avait eu de la chance. Il avait pu régler ses comptes. Il avait pu déchirer la dernière page de ce chapitre décousu. Il était traître à la nation, il devrait quitter le poste qu'il avait obtenu pour avoir suivie la bonne personne... ou la mauvaise personne, tout était question de point de vue. De fait si elle n'avait pas été une grosse égoïste, elle aurait certainement déterminé que le jeu en valait la chandelle. Néanmoins les enjeux de cette lutte avaient pris de nouvelles proportions, et elle ne pouvait les ignorer.

« Je ...? Suis désolée. Je ferai ce que je pourrai pour vos hommes et la fillette. De toute façon l'armée passe la région au peigne fin depuis le procès. La tempête a passablement compliqué les choses, mais ce n'est qu'un ralentissement de courte durée. Les gens sont remontés comme des pendules, la vérité a éclaté plus vite que je ne le pensais. Nous n'aurions de toute façon pas pu leur mentir avec une armée pareille à nos portes. » Erynn sentait sa tête tourner avec l'amas de références à tout ce monde. À Igrim, la crédule Igrim, prise dans les filets d'une monstruosité qu'elle était la seule à se prêter. À Karel, une enfant prise en otage, aux cimmériens balayés par la tempête et les escarmouches... un tourbillon d'endroits et de noms... Faéris, Rash, Débilus senior, Crétinus junior et toute cette belle clique familiale venue fourrer son groin dans la porcherie anoblie par l'initiative inspirée d'Elerinna. La haine rampa sur sa peau blanchie par le froid. Elle les détestait tous autant qu'ils étaient, ces pantins pas foutus de garder leurs egos sur-dimensionnés dans leur poche.
Léogan s'écarta pensif, rongeant son frein en gosse pris en faute. Elle brûla de le serrer dans ses bras pour lui assurer que tout irait bien, mais ne put se résoudre à lui mentir sans vergogne. Il se sentait bien plus concerné qu'il n'aurait dû, après tout il n'avait plus à se soucier de tous ces gens. Maintenant qu'il avait brisé ses chaînes il aurait bien forte affaire à décider quoi faire de ses journées, à planifier l'itinéraire qui lui permettrait de garder sa tête attachée à ses épaules. Il n'avait plus besoin de conscience professionnelle, il n'aurait plus à taper du poing sur la table pour que le travail soit bien fait. Pour ça il y avait ce brave Arthwÿs et son sens du devoir frisant la systématique d'une machine, qu'Erynn comptait bien exploiter comme un pinson avertisseur des coups de grisou.

Erynn fronça du nez, tournant momentanément le dos à son compagnon. Elle aussi avait des choses à raconter et ce n'était pas franchement réjouissant. Des choses incompatibles avec ses voyages, sa fuite et son affranchissement.
« J'ai mené l'enquête dans vos papiers, et j'ai fait vider votre maison de la plupart des biens personnels dont vous m'avez parlé. Les instruments sont en sécurité dans mon grenier le temps qu'il faudra. J'ai gardé les rapports, et confié les enquêtes en cours à Arthwÿs, passé colonel à votre place depuis hier. J'crois que le général a voulu creuser pour trouver quelque chose à son sujet, un lien avec votre trahison. Sans doute à cause de sa frustration, de la recherche d'un bouc émissaire, tout ça. » Elle fit un vague geste de la main, passant outre ces détails secondaires. « Z'ont rien trouvé, évidemment. Ce mec est aussi irréprochable que son hygiène corporelle. Il a dû être majordome dans une autre vie. » Elle s'accorda un sourire qui ne monta pas jusqu'à ses yeux. On ne pouvait pas lui reprocher d'avoir chômé, et ce malgré l'état critique de son corps. « Nicodème et Isha, je les ai contactés. Je n'ai pas encore eu l'occasion de les rencontrer en personne mais je n'y manquerai pas. Je tirerai le meilleur de ces fichiers. Oh et... » C'était son but et son cap, sa direction maintenant qu'elle devait voguer vers d'autres eaux.
Elle prit une profonde inspiration. Il lui en coûtait de parler de ce qui n'était pour l'instant qu'un bruit de couloir, une rumeur, un murmure rapporté par Raven et par des gens qui la soutenaient. Lyrië l'avait déjà convoquée à la première heure aussitôt qu'elle serait rentrée après avoir porté secours à Inoa... et Erynn se doutait déjà du contenu de cette conversation.
« Le conseil a tenu un comité d'urgence la nuit du procès. Comme vous le savez, Lyrië a été désignée comme grande prêtresse le temps qu'une remplaçante soit élue officiellement. Hé bien il se trouve que mon nom... » Elle déglutit. « Il est tout en haut de la liste de candidates. » Ce n'était pas un choix évident que de confier les rênes du pays et de l'ordre à l'opposition directe d'Elerinna, seulement le temps était compté. Avec la guerre tout le monde était pris de court et il leur fallait 'une figure de proue capable de porter les espoirs des cimmériens', comme lui avait soutenu la doyenne. Pas sûr qu'elles sachent de près ou de loin dans quoi elles s'embarqueraient...

« Je ne suis pas faite pour ça. Je ne veux pas. L'ordre a besoin de... » Elle ouvrit la bouche, mais se tut finalement. Elle ne voulait pas devenir la voix principale de l'ordre, elle ne voulait pas qu'il la laisse seule derrière des murailles trop fines pour la protéger de la guerre. Elle ne voulait pas rester seule avec Veto et ses airs de chevalier servant dévoué qui ne sait pas ce qu'il veut. Elle ne voulait pas. Ses mains impuissantes vinrent frotter ses yeux cernés et son visage pâle. Elle se mordit la lèvre, angoissée de devoir composer avec un ordre secoué jusqu'à la moelle, tracassée rien qu'à la possibilité de se retrouver à cette place dont elle n'avait jamais voulu. Elle n'était pas à la hauteur. Avoir les yeux grands ouverts sur les extravagances et la corruption du système ne signifiait pas qu'elle avait le charisme, la sagesse ou la... la... ce qu'il fallait. A vrai dire bien que leur vie ensemble soit impossible Léo avait bien un point commun avec Hellas : Erynn ne savait comment les épauler, comment les aider à s'épanouir à travers les obstacles qui les entravaient.
Elle ne savait même pas être heureuse, alors comment pourrait-elle transmettre ce sentiment à quelqu'un d'autre ? C'était absurde. Elle n'était pas une bâtisseuse, elle n'était pas une créatrice. Donner forme à un projet aussi énorme, ce n'était pas dans ses capacités, il fallait que tout ce monde, que tous ceux qui la voyaient toujours comme une icône cessent de le faire, qu'ils cessent de voir seulement ce qui les arrangeait au delà des évidences accablantes. La faire culpabiliser en lui rappelant qu'elle était responsable de la désertion d'Elerinna, qu'elle était la cause principale de la décision du conseil et donc par extension de l'invasion Lanetae, ça n'arrangerait rien... au contraire.

Une bourrasque lui plaqua les cheveux dans la figure, aussi elle essaya maladroitement de s'en dépêtrer. Agacée elle lui répondit sèchement, confirmant ce qu'il savait déjà sans prononcer les mots fatidiques, trop difficiles pour le moment.
« Moi aussi triple crétin, mais ça ne change pas grand chose à notre problème. » Se retournant d'un coup, elle se rapprocha et tâta le bras qu'elle avait déjà commencé à soigner. Elle reprit là où s'était arrêtée, le dardant de questions faute d'accepter de s'interroger sur celles qui la taraudaient. Ses mains se posèrent sur la blessure et opérèrent sans bruit. « Ce Fenris, c'est quelqu'un de fiable ? » Léogan protesta lorsqu'il la vit le rafistoler une nouvelle fois, ce à quoi elle réagit en posant un index sur ses lèvres.
« Vous n'avez qu'à cesser de vous casser un truc chaque fois qu'on se revoit, ça m'évitera de devoir vous recoudre comme une poupée de chiffons. » Une fois l'os sommairement consolidé elle se donna pour satisfaite. Effectivement il était sur la voie de la guérison, et de son côté elle aurait besoin de toute son énergie pour reprendre sa chevauchée jusqu'à Inoa.

Le silence se fit une place entre eux, entre leurs corps presque collés et ce ciel toujours chargé. Il avait besoin de la voir, il l'avait faite venir d'aussi loin simplement pour trois étreintes et quelques baisers. Elle rougit de frustration. Il était culotté et en plus elle n'arrivait pas à lui en vouloir. Sans doute qu'apercevoir son faciès émacié et son sourire farceur lui mettait aussi du baume au cœur, quelque part. Il était un rayon de soleil entre des nuages débordants d'orage et de neige, une fine étincelle d'espoir dans son enfer dégénérant. Légèrement vexée qu'il ose encore poser des questions stupides pour lui faire cracher ce qui restait bloqué dans sa gorge, elle cogna modérément son flanc de son poing.
« Je suis là pour vos beaux yeux, tiens. Comme si vous le saviez pas. » Elle grommela quelques noms d'oiseaux et lui tourna le dos, bien qu'il ne tarde pas à s'approcher pour l'enlacer quand même. Elle inspira une goulée d'air salé, les bottes mouillées par quelques vagues qui vinrent leur lécher les pieds. Elle soupira finalement, vaincue. « Je suis là parce que j'aime un nigaud qui part en vacances. Alors, content ? » Elle bouda et râla, ennuyée qu'il semble se complaire de la situation. Alors quand il lui sembla entendre un rire de fierté, elle lui écrasa le gros orteil du talon. Il pouvait emmener avec lui bien plus qu'un petit souvenir, quand même...



« Some may call it a curse, a life like mine,... but others, a blessing.
It's certainly a lonely life but a fulfilling one at best. It's my cross to bear but I bear it gladly.
Someone has to take a stand against evil. Why should it not be me ?
 »
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MessageSujet: Re: Old Souls ♠ PV Irina   Mer 1 Juil - 23:18

Erynn le prit par surprise, comme la première fois, elle le prit par le visage et le tira brutalement vers elle pour l'embrasser de tout son saoul. Le temps de réaliser ce qui lui arrivait, Léogan chancela sur les galets glissants de la grève et ouvrit des yeux grands de stupeur. Il crut que son cœur allait lui sortir de la poitrine. Et puis, brûlant d'un feu avide, il referma son bras valide sur elle et la serra contre lui, enfonçant ses doigts dans les cheveux flamboyants de la prêtresse, sur sa peau claire où battait un sang furieux, et où s'imprimait la marque de sa main comme un fer rouge. Il l'embrassa à son tour, longuement, et son corps oubliait de nouveau l'importance qu'il trouvait d'usage à respirer. Les lèvres d'Erynn, le contact froid de son visage, ses cheveux fins qui dansaient entre ses doigts rêches, tout était trop enivrant pour se consacrer à d'autres tâches, aussi vitales soient-elles.
Quand ils se séparèrent, il était à bout de souffle et il l'écouta, hypnotisé par les mots qui s'enfilaient comme des perles maladroites sur le fil tremblant et grave de sa voix. Il prit une profonde inspiration, les yeux à demi-clos, et logea le petit visage d'Erynn dans sa main pour poser son front contre le sien.

« J'ai eu très peur que ce soit le cas, souffla-t-il péniblement. Il y a deux jours je ne savais plus quoi penser. Toute cette matinée... J'ai bien cru que j'allais crever de doutes. Et puis... Et puis vous êtes venue. Vous m'accordez tant de confiance, Erynn, je n'ai plus le droit de douter. Je ne lis pas en vous comme dans un livre ouvert, vous êtes une femme complexe que la vie ballotte dans tous les sens, vous êtes vous même si perdue que ça me laisse toujours parfaitement désemparé. » Il poussa un soupir brûlant et rouvrit doucement les paupières pour se plonger dans le regard débordant d'émotion d'Erynn. « Et vous avez vos secrets, que je devine parfois, en vous scrutant dans le fond des yeux, murmura-t-il, la gorge nouée. Certains sont noirs et rampants, d'autres luisent d'une pureté absolue. Je les sens, mais je ne les connais pas. Je ne vous les arracherai pas. Vos mystères, je les aime aussi. Parfois simplement, avec le temps, l'intimité et l'habitude me permettent de les découvrir et de les apprendre. Ces derniers jours ont été épouvantables, mais ils m'ont au moins appris de vous que vous êtes encore plus folle que je ne l'aurais cru. J'ai jamais vu quelqu'un d'aussi acharné à me fréquenter que vous l'êtes. »

Un petit rire nerveux lui échappa et il l'embrassa rapidement sur ses lèvres pâles. Ses yeux brillaient d'une faim toujours inassouvie. Erynn était comme une bête affamée qui restait volontairement enfermée dans une cage où on la laissait à jeun, une cage de principes, de désaveux et d’écœurement de soi. Léo avait pensé pouvoir en briser les barreaux. Il l'avait même promis à demi mot.
Elle n'était pas simplement le port où il aimait rentrer quand il avait trop faim lui-même, quand il était assoiffé ou harassé par le voyage. Elle n'était pas que cela, ou à vraiment parler, elle n'était rien de cela. Elle était la personne qu'il voulait emmener avec lui sur les routes et qu'il n'aurait jamais, jamais voulu quitter.

Il fallu néanmoins en revenir à des confessions plus urgentes, et ce fut bientôt Erynn qui prit le relais. Léo avait vu, néanmoins, l'expression troublante qui était passée sur son visage quand il lui avait avoué avoir assassiné Elerinna. Ses yeux verts qui le regardaient, soulignés de cernes mauves, et qui n'en vinrent au soulagement, au calme plat d'une mer sans vent, qu'après avoir traversé quelques tumultes de colère et... d'envie, peut-être – c'était ce qui lui avait paru dans un battement de cils. Mais elle n'avait rien dit et il était resté sans vraie réponse. Il n'avait pas tué Elerinna pour décrocher le rire victorieux de l'amante qu'il avait préférée, non, il l'avait tué, et c'était tout. Ce qu'Erynn en pensait, ça restait un mystère.

Alors, elle parla. Des documents qu'elle avait trouvé chez lui, il hocha la tête avec assentiment, des enquêtes qui reprendraient leurs cours, et... Des instruments qu'elle avait cachés dans son grenier.

« Vous avez fait ça ? » s'exclama-t-il dans un soubresaut d'enthousiasme. Ses yeux brillèrent d'une joie bizarrement exubérante pour les traits émaciés de son visage. « Merci, merci, je... » Il se coupa brutalement et se rappela à l'ordre, ravalant sa salive. « Et désolé, c'était une requête loin d'être nécessaire... »

Il ne savait d'ailleurs pas quand il pourrait récupérer tout son barda d'instruments de musique ni, dans l'absolu, ce qu'il ferait d'un piano sur les routes d'Argyrei, mais malgré tout, et même malgré la répugnance que lui inspirait toute idée de possession matérielle, il était content que ces objets soient parvenus chez Erynn, qui les garderait en sécurité. Peut-être parce que dans tout le capharnaüm qui avait toujours rempli sa maison biscornue, ces choses étaient les seules qu'il avait fini par aimer. Qu'elles aient échappé à la destruction revancharde de la garde, et qu'elles soient désormais sous la garde secrète de sa maîtresse lui semblait d'une harmonie très plaisante à penser.
Mais il était vrai que s'il n'avait pas souhaité formuler cette requête jusqu'au bout, le soir où il avait quitté Erynn, c'était qu'elle lui avait paru très dérisoire, et pire, sans doute dangereuse pour elle qui, en dépit de son état d'extrême faiblesse, y avait répondu. Léogan se rapprocha d'elle, qui lui tournait le dos, à pas de velours, déposa une main légère sur son épaule et se pencha silencieusement pour effleurer sa tempe d'un baiser, pendant qu'elle poursuivait ses révélations d'un ton plus familier, comme une gamine complice d'une bêtise plus grosse qu'elle. Quand elle évoqua Arthwÿs, ses quartiers impeccables et de sa tenue impeccable de majordome qui aurait raté sa vocation, et qu'elle souriait avec une amertume à peine dissimulée, Léo lui, éclata d'une sorte de rire joyeux et vainqueur, qui laissa bientôt place à un sourire carnassier.
Bien entendu qu'ils ne trouveraient rien sur Arthwÿs. C'était sûrement le seul type qu'il ait rencontré de sa vie, qui était capable d'entrer par effraction quelque part, de cambrioler l'endroit et de dépoussiérer les étagères, puis de nettoyer les lieux à grande eau avant de mettre les voiles. A bien des égards, Léogan l'avait toujours jugé à moitié cinglé, mais la plupart du temps il fallait bien avouer que sa maniaquerie compulsive avait du bon.
Le plus beau, c'était sans doute l'idée qu'elle avait nommé colonel ce taré de suiveur protocolaire. Et dire que la nuit du procès, Arthwÿs lui avait reproché ses idées de démission de crainte d'être refoulé par un nouveau chef de la garde prétoriale. Léo pouffa encore un peu.

« Oh par tous les dieux, j'aurais payé cher pour voir sa tête... »

Et puis il fut question d'Isha et de Nicodème et il hocha la tête plus gravement. Il n'avait pas encore d'idée très claire sur ce qu'Erynn comptait faire de leur réseau, mais elle n'avait pas l'air absolument disposée à l'éradiquer, ce qui, du point de vue de Léo, était une bonne nouvelle.

« Vous verrez, ce sont vraiment des gens très bien. »

Évidemment, malgré l'air très sincère qui se peignait sur son visage, il y avait lieu de questionner ce qui rendait, pour un type comme Léogan, les gens « bien » ou non. Isha et Nico n'étaient pas des gens bien à proprement parler, non. Ils n'étaient pas honnêtes, ils ne s'occupaient que de leurs propres intérêts, de ceux de leur pègre, et ils avaient un amour passionnel pour les jeux de violence et de vendetta. En un mot comme en mille, c'étaient des criminels. Mais on fait toujours davantage confiance à des ruffians avec qui on a travaillé pendant une bonne décennie qu'en n'importe quel bonhomme qu'on prétendrait honnête. Quand on est habitué aux coups de pute, il n'y a plus lieu d'être surpris. Pour Isha, Nicodème, comme pour lui et toutes les autres crapules du même acabit, il n'y avait rien de plus malin à faire de leur vie que de survivre. Ils se serraient la main, le temps d'un accord peu scrupuleux, mais ils savaient très bien que quand le vent tournerait, ce serait de nouveau chacun pour soi. Léo avait toujours préféré les gens qui menaient leur existence malhonnête tout à fait honnêtement aux yeux du monde aux gens qui cachaient leur malhonnêteté fondamentale sous une couverture d'honnêteté – car au fond qui étaient les plus malhonnêtes des deux, hein ? Bref, en substance, les Va'arda étaient des gens bien, d'un certain point de vue.

Mais Erynn le sortit soudain de ses élucubrations métaphysiques quand sa voix s'altéra sous l'effet d'un trémolo. Saisi par la méfiance en entendant parler du temple, Léogan crispa sa main sur son épaule et força la jeune femme à se retourner pour lui faire face. Au même moment, elle s'était décidée à cracher le morceau, et ce fut comme une déflagration qui péta à la figure de Léogan. Il la regarda, le teint cireux, et refusa d'y croire pendant quelques longues secondes.

« Grande Prêtresse, répéta-t-il enfin, d'une voix blanche. Grande Prêtresse, mais, mais déjà ? C'est si... » Subit, ironique, terrifiant, injuste ? Léogan se tut un instant et ravala sa salive, blême de confusion et de panique. Erynn, en face de lui, avait l'air d'avoir fait tomber ce qui restait de sa féroce assurance du sixième étage. Elle avait de nouveau l'air perdu d'une gamine de dix ans forcée à porter l'armure du géant des contes. Il était évident que c'était plus qu'elle ne pouvait en supporter nerveusement, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Fébrile, et si frêle hors de son étreinte, Erynn semblait vouloir écraser entre ses mains blanches, sur son visage bleui par la fatigue, toute trace de détresse qui aurait le malheur de déborder du coin de ses yeux ou du trait de ses lèvres. Léo restait paralysé de stupeur, et surtout, de plus en plus, d'une fureur glaciale. Est-ce qu'il était censé accepter ça sagement, en plus de tout le reste ? La respiration de Léogan s'emballa tout à coup. Le monstre de révolte qu'il avait réussi à faire taire pendant quelques minutes et qui avait sommeillé au fond de ses tripes pour que cette rencontre et cette nouvelle séparation se passent cette fois sans heurt, se réveilla en sursaut et poussa un grondement terrible dans sa poitrine. Le rouge lui monta au visage soudain et il éclata : « Oh mais je me fiche de ce dont a besoin l'Ordre ! »

Qu'est-ce qu'ils étaient en train de faire d'elle ? Si ce n'était pas lui qui la vampiriserait, ce serait l'Ordre, et elle, elle s'inquiétait seulement de ne pas être à la hauteur ! Entraîné sans en avoir tout à fait conscience dans le mécanisme incontrôlable de sa rage, Léo avait commencé à faire les cent pas sur la plage, sous la poussière d'eau qui lui trempait le visage. Parfois, quand une pensée plus agressive que les autres crevait le ciel noir et confus de sa colère, il jetait un regard farouche à Erynn et il brûlait de la prendre par les épaules et de la secouer, comme ce jour-là dans la tente noire qu'ils s'étaient montée dans le désert d'Argyrei, de lui dire qu'elle finirait par devenir la martyre ou l'esclave d'une civilisation à force de se laisser bouffer par le monde entier – bientôt il ne resterait d'elle que des os, bientôt que de la poussière, bientôt elle aurait disparu. C'étaient des rapaces, tous, les prêtresses, le Maire, Daeron, les Lanetae, tous, tous autant qu'ils étaient...

« Vous êtes la bonne personne, évidemment ! » gronda-t-il d'une voix sourde en lançant un galet dans l'eau, aussi loin que ses forces le lui permirent. Il se tourna de nouveau vers elle, la mâchoire crispée dans un rictus déplaisant. « De quoi vous croyez manquer pour ça ? L'Ordre n'a pas besoin d'un miracle, il a besoin de survivre ! Il a pas besoin d'un putain de symbole, d'une incarnation de je sais pas quoi, il a besoin de quelqu'un d'assez de bon sens pour le faire tenir debout ! Vous êtes le meilleur médecin du continent, sans exagération, vous avez plus de force de volonté et plus d'intelligence que n'importe laquelle de ces foutues prêtresses à la con, merde, vous êtes l'une des seules personnes sensées que j'ai rencontrées sur cette saloperie de banquise ! Les gens seraient fous de vous laisser partir ! » Il était à bout de souffle. Il se rendit soudain compte que l'énervement le vidait de ses dernières forces et il s'arrêta d'aller de long en large avec presque autant d'agacement contre lui-même, pour pouvoir continuer de parler, avec un débit plus saccadé : « Arrêtez de penser que vous ne méritez pas cette place, je vous en prie ! Vous êtes d'une valeur inestimable pour ce pays, vous comprenez ? C'est lui, c'est lui qui ne vous mérite pas. Il ne vous rendra pas heureuse. Il n'en a rien à foutre de ce que vous êtes prête à sacrifier et... Oh vous le savez parfaitement. » coupa-t-il avec sécheresse. Il y avait un feu qui brûlait dans sa gorge. Son regard se ficha une fois pour toute sur Erynn. « Vous ne voulez pas ! Bordel de merde, comment ça, vous ne voulez pas ?! Mais moi non plus je ne veux pas ! »

Il prit une profonde inspiration, les yeux brillants brûlants, et essaya de refouler tout ce qui lui montait dans la gorge et qui menaçait de l'étouffer. Il avait l'impression d'être un môme, à répéter contre vents et marées qu'il ne voulait pas que l'inéluctable se produise, à voir ce que les uns appelaient bénédiction comme une catastrophe de plus qui leur tombait dessus, à taper du pied et à refuser quand il était devenu trop tard pour les pleurs et les protestations. Alors, à la façon d'un raz-de-marée qui se retire après avoir bien tempêté et tout dévasté sur son passage, sa rage s'évanouit brutalement de lui et il se laissa tomber sur la grève, vidé de toute force. Il s'accouda sur ses genoux avec une ultime convulsion de fureur et ses mains se crispèrent dans ses cheveux noir de jais, ses ongles enfoncés dans l'épiderme de son crâne.
Très bien. Alors si ni elle, ni lui, ne voulaient de cette nomination, de ces responsabilités écrasantes, de cette nouvelle catastrophe qui leur tombait dessus en somme, ces gens n'avaient qu'à se trouver quelqu'un d'autre ! Ne leur avaient-ils pas assez donné ? Non, non, haha, aux gens, on leur donnait la main pour mieux qu'ils vous arrachent le bras. Quand les hommes avaient trouvé une bonne pomme pour s'arracher les cheveux avec toutes leurs histoires de dingues, ils n'étaient pas prêts de la lâcher !
Les mains moites de Léo glissèrent sur son visage et il les plaqua nerveusement contre l'arrête de son nez. Ses yeux, d'abord hagards, trouvèrent le chemin de la figure de fillette terrifiée de celle qu'il aimait. Cette fois-ci, il n'avait plus aucune armure. Cette nouvelle, ce « je ne veux pas » d'enfant perdue, cette voix qui criait silencieusement un « sauve-moi », c'était le coup de grâce. Après tout ce qu'elle avait subi ces derniers jours, elle était tombée en pièces au moment où Léogan s'était laissé choir comme un pantin sur le sol. Il ne comprenait pas ce qu'il devait faire. Il ne pouvait pas deviner ce qu'Erynn voulait vraiment et il n'y avait aucun mot, aucun geste pour la réconforter sincèrement. En vérité, c'était à elle de décider. C'était de sa vie dont il était question, avant la subsistance de Cimméria. Personne n'était irremplaçable. Cimméria pourrait se trouver quelqu'un d'autre.

« Qu'est-ce qui vous retient ici ? lâcha-t-il, faiblement. Je veux le savoir, je veux savoir que ça en vaut la peine pour vous. J'en ai besoin, sinon je pourrais pas continuer, je pourrais pas, d'accord ? C'est déjà... Déjà tellement, tellement difficile... J'aurais jamais la force de faire ça, c'est impossible. »

Sa nuque ne porta plus sa tête et il défit la tension de leurs regards en la laissant pendre dans le vide en la secouant de dépit. Il ne voulait pas déclencher de dispute, ce n'était pas le moment.

« Désolé, murmura-t-il, presque imperceptiblement, je ne devrais pas m'emporter, c'est suffisamment pénible pour vous... »

Il fit basculer sa tête en arrière et ferma les yeux pour mieux sentir la morsure de l'air marin sur son visage et se laisser bercer par le remous régulier et rassurant des vagues. Mais bientôt, dans le calme de la crique, la voix solitaire d'Erynn se mêla doucement au bruissement léger du vent et de la mer. Elle s'était rapprochée, agenouillée près de lui, d'un pas sans appel, et était en train de redécouvrir de nouveau son bras cassé pour le manipuler d'une main experte. Léo la regardait avec beaucoup d'embarras et une méfiance instinctive, tandis qu'elle défaisait son bandage pour examiner la plaie qu'avait laissé le carreau que Fenris lui avait arraché avec les moyens du bord. Quand elle posa ses mains, comme deux oiseaux blancs au plumage un peu fripé, sur la blessure, il tressaillit un peu et en sentant la magie affluer dans sa chair, il bondit presque sur place pour se replier.

« Fenris ? Non arrêtez, c'est bon, ça se ressoudera tout seu... » Mais elle le tira despotiquement vers elle et, ballotté de tous les côtés, son bras protesta vivement en crachant un peu de sang au passage, ce qui lui arracha une grimace de douleur. « La vache... » grinça-t-il en fermant les yeux pour se contenir, mais Erynn lui scella les lèvres d'un doigt sévère, les yeux posés tout aussi sérieusement sur lui. Puis elle le réprimanda comme un petit garçon pris en faute et il se laissa faire plus docilement, les traits froncés. « Eh ben c'est pas si facile, figurez-vous... marmonna-t-il, avant d'esquisser un sourire de ruse. Et puis sans mentir, je passe ma vie à me casser le cou, c'est une chose, mais vous accepteriez que quelqu'un d'autre que vous la recouse votre poupée de chiffon ? Igrim s'y est essayée une fois, elle m'a rapiécé de là à là, révéla-t-il en montrant d'un geste vague une zone de sa poitrine au bas de son ventre, et je suis pas sûr que le résultat vous aurait convenu. »

Et il y avait fort à parier que ce que cette partie là de son corps était devenue lui flanquerait un ou deux ulcères, alors Léo s'empressa de revenir au sujet qui les intéressait.

« Pour Fen, ça dépend ce que vous entendez par fiable. C'est un menteur, un manipulateur, un arnaqueur de génie doublé d'un fêtard imprévisible. Pour le reste du monde il n'est certainement pas fiable, mais je lui confierais ma vie sans hésiter une seconde. Je le fais régulièrement, en fait. Il est... comme vous, ajouta-t-il pensivement, après un instant de réflexion. Un peu bête, sûrement, trop bonne poire. Je le connais depuis... Pff, mmh. Près de deux cents ans mettons. On a fait une collocation à El Bahari pendant un demi-siècle. Même que ça pourrait être l'amour de ma vie, faites gaffe à vos arrières. »

Il leva exagérément les sourcils pour marquer sa plaisanterie au goût douteux. Elle poussa ses lèvres pour former une petite moue boudeuse, avant de lui flanquer dans les côtes un coup de poing qui se voulait inoffensif mais qui surprit Léo et le fit tanguer de l'autre côté. Il lui fit l'air de l'innocent blâmé injustement, tout en se frottant le flanc qui néanmoins l'avait élancé quelques instants. Il se sentait très désagréablement fragile, comme un verre ébréché, prêt à se briser par terre d'une simple pichenette. Et quand il mettait en perspective le voyage qu'il devrait faire à travers l'océan pour gagner une planque sûre, dans les heures et les jours à venir, il était difficile de se cacher que l'idée de ne pas tenir la route lui faisait plus peur que jamais. Il faudrait prendre des précautions. Trouver un guérisseur. Se forcer à manger. Éviter de fumer. Profiter du répit que lui avait accordé Exanimis pour dormir d'un sommeil sans rêve. Et par conséquent, il faudrait trouver autant d'argent que possible. Au moins, à en juger par l'exercice moins douloureux de pronation et de supination de son bras, il ne serait pas totalement inutile à Fen pendant la traversée.
Cependant la présence rougissante et grommelante d'Erynn, près de lui, interrompit le cours bancal de ses pensées et de ses projets. Ils n'en avaient pas pour longtemps. Il valait mieux profiter du moment tant que c'était encore possible. Tandis qu'elle se détournait de lui pour bouder comme elle savait si bien le faire, il se glissa comme un chat dans son dos et la captura par derrière pour l'enlacer entre ses bras. Dans un soupir, elle lui offrit son aveu, enrobé dans une tentative d'humour renfrogné, comme un cocon timide à des sentiments qu'elle peinait toujours terriblement à exprimer. Une nouvelle vague de chaleur envahit Léo de la tête aux pieds et un sourire stupide gagna ses lèvres quand il enfouit son visage dans les cheveux roux de la jeune femme. Il s'entendit rire doucement, sans trop savoir pourquoi, jusqu'à ce qu'un nouvel éclair de douleur lui vrille le crâne, au milieu du parfum de verveine et de miel. Il étouffa une plainte entre ses dents. Sa tête échoua sur l'épaule d'Erynn, ses yeux sur ses engelures aux pieds, et il marmonna d'une voix de faux martyr :

« Si vous pouviez refréner un peu votre brutalité naturelle, juste pour aujourd'hui... Je ne dis pas que ça ne me manquera pas, mais... »

Il attrapa Erynn par la taille, la ceintura fermement et en guise de vengeance, la renversa sur la grève avec lui en jouant de son poids. L'écume des vagues, glaciale et piquante d'iode, leur monta jusqu'aux jambes et trempa le bas de leurs pantalons. Mais Léogan n'y prêta pas attention. Il était trop occupé à bloquer les poignets de sa prêtresse et à la regarder jusqu'au fond des yeux, allongée sur les galets blancs. Il resta un long moment sans dire un mot, à la fois absorbé et l'esprit vide d'autre idée que son visage. Et puis enfin, battant des paupières comme pour faire venir ses mots, il murmura :

« C'est marrant que ça, au milieu de tout ce fatras indescriptible, que ça, ce soit si simple. » Ses yeux lui sourirent doucement, d'un chatoiement lointain et songeur, et sa main alla jusqu'à caresser sa nuque. « Quelle serait la vie dont vous rêveriez, Erynn ? »


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MessageSujet: Re: Old Souls ♠ PV Irina   Sam 25 Juil - 18:37



Old Souls

Léogan . Irina


Kiss me hard before you go. Summertime Sadness.

Ses cheveux mouillés par la pluie lui collaient à la peau avec la même intensité que le regard sombre de Léogan, braqué sur son visage, qu’elle baissa par instinct. Après s’être laissée porter par l’urgence d’exprimer ce qu’elle avait sur le cœur Erynn s’était brusquement tue, se demandant si elle avait bien fait. En dépit de tous les espoirs de vivre enfin leur histoire sans contraintes, chaque fois qu’ils trouvaient enfin les moyens de se voir en tête-à-tête la situation était plus compliquée, ce qui repoussait les retrouvailles à l’état d’éventualité lointaine. Pourtant elle voulait continuer à croire que c’était toujours possible, que cette relation folle avait encore ses chances et qu’ils trouveraient un moyen de rester ensemble malgré tout ce qui s’évertuait à les séparer, d’une façon ou d’une autre. Néanmoins les faits n’étaient pas propices à la rêverie et aux fantasmes d’une vie meilleure, il suffisait de voir dans quel état était Léo pour saisir le risque réel de ne jamais le revoir en vie si elle le laissait partir maintenant.
Sa respiration se fit plus lente et difficile lorsqu’il prit la parole d’une voix plus douce qu’elle ne lui connaissait. Ses mains pâles, toujours couvertes des brûlures qui n’avaient pas encore disparu, se refermèrent avec appréhension sur celles du sindarin. Elle sourit doucement au constat presque choqué de son acharnement à le suivre, pas sûre de savoir si elle lui en voulait ou non d’être la raison principale de ses choix suicidaires. Leurs positions sur l’échiquier étaient différentes, mais malgré cela ils étaient tous les deux pris dans un conflit qui opposait leurs considérations personnelles à leurs engagements, ce qui conduirait fatalement au sacrifice d’au moins un des deux dans le processus. Or les sacrifices n’étaient pas prêts de s’arrêter là, qu’ils le veuillent ou non.

Pourtant c’était entièrement de sa faute si les choses en étaient arrivées là. Elle avait déjà senti que cet homme se dresserait sur sa route tôt ou tard, elle l’avait su depuis des années, en l’observant graviter dans l’entourage d’Elerinna comme un satellite confus et effacé ; jamais trop proche et jamais trop lointain, toujours présent dans les moments importants. Leur confrontation semblait inéluctable dès le départ, et bien qu’ils aient réussi à se fuir depuis toutes ces années d’intrigues et de messes basses, ils n’avaient fait qu’entrer en collision encore plus fort, dans un élan que nul n’aurait pu imaginer… Dans une passion ardente dont Erynn ne se savait même pas capable.
Pendant tout ce temps il n’avait été à ses yeux qu’un chien de garde, un pion fidèle et obéissant, un obstacle à ses plans de justice vengeresse… et au final il s’avérait celui qui mettait fin au supplice de la façon la plus définitive et radicale qui soit. L’ironie du destin lui volait son souffle et elle ne put mettre des mots sur la déplaisante révolution qui opérait dans sa tête. Elle avait du mal à croire que le cauchemar était terminé comme ça, aussi simplement au fond. Dans son incrédulité elle avait du mal à accepter cette mort aussi elle fut sous le choc pendant plusieurs minutes, les sourcils froncés et le regard lourd de quelqu’un qui tente d’assimiler la logique d’une équation trop complexe. C’était la fin d’une époque pour elle et pour Cimméria entière. Une fin qui aurait forcément de nombreuses conséquences, pas forcément toutes positives. Avec un ordre ébranlé et la menace des troupes et du siège, que deviendrait le pays ? Un frisson lui vrilla l’échine pour toute réponse, et ce fut un rapide baiser qui la ramena sur les galets de la plage.


« Ce n’est rien, c’est la moindre des choses que je puisse faire. » D’une fulgurance de pessimisme elle se demanda combien de temps elle pourrait préserver ces instruments et sa maison du feu des troupes Lanetae, mais elle n’en dit rien. Il n’était clairement pas dit que ces dernières se replient suite à la mort de leur idole immaculée, au contraire il était plutôt prévisible qu’elles redoublent de violence en représailles. Son humeur faussement joyeuse souffrait en fait d’une tonne de subtiles déviations à chaque seconde, ce qui lui laissait à peine quelques instants pour digérer une nouvelle avant qu’une autre ne lui tombe dessus.

Ce furent les bras de Léo qui l’attirèrent hors de ce chaos pour lui apporter un semblant de réconfort, bien qu’il soit aussi éphémère que cette étreinte. Erynn n’eut pas la force de le repousser, ou de se dégager. Ce contact était déjà si rare et si précieux qu’il lui paraissait criminel de le gâcher d’égoïsme ou de fierté. Seulement il restait des choses à dire et des déceptions à creuser. Angoissée à l’idée de voir le visage de Léogan se décomposer à sa révélation, elle n’eut pas le courage de lui faire face. Mal à l’aise et elle-même chamboulée par ce qu’elle s’apprêtait à dire, elle fut contrainte d’assumer ces paroles quand il la tira par le bras. En retour ses yeux brillants d’émotion se braquèrent par pure rébellion, bien qu’ils ne puissent dissimuler la souffrance qu’ils détenaient.
Au milieu de tout cela -des attentes, de la pression, de la responsabilité- ce qui lui pesait le plus c’était justement la réaction de son amant. Allait-il lui cracher à la figure la facilité avec laquelle elle se laissait embarquer dans un poste auquel elle ne convenait pas, lui rappeler le laps de temps si court qu’il avait fallu à ce qu’elle devienne encore plus prisonnière ? Lui avait rompu ses chaines et qu’avait-elle fait pendant ce temps ? Elle se laissait enliser dans des sables mouvants qui finiraient forcément par l’engloutir entière. Avec une dérision noire, elle réfléchit à ce qu’elle lui avait reproché à plusieurs reprises.


« Qui est le plus lâche de nous deux, maintenant ? » C’était elle. Mille fois elle. Lorsqu’il explosa en une exclamation tempétueuse, Erynn ferma les yeux en prévision de ce qui était à venir. Prête aux reproches et aux quatre vérités qu’elle savait partiellement mérités, elle se durcit et se redressa autant que le lui permettait sa dignité. Sans doute savait-elle déjà que dans les circonstances actuelles ce serait au-dessus de ses forces de refuser le bâton de Kesha si jamais cela venait à se produire. Le peuple avait besoin d’une direction en des temps aussi sombres et bien que Lyrië lui apparaisse bien plus compétente, la fuite n’était pas une option. Elerinna avait plongé dans l’abîme et comptait tout entrainer dans son sillage, aussi il appartenait à Erynn de faire un pas en avant et d’assumer les conséquences de leur lutte intestine.

Larmoyer ne ferait pas avancer les choses, aussi elle secoua la tête un bon coup pour se forcer à revenir sur terre et serra les dents jusqu’à ce que sa mâchoire lui en fasse mal. Quoi qu’il advienne si le conseil la jugeait méritante elle saurait se relever. Il le fallait, c’était une histoire de survie désormais, non seulement la sienne mais celle de tout un peuple. C’était là sa motivation et son dernier rempart contre le désespoir qui couvait au-dessus de sa tête, plus meurtrier que l’orage qui avait rasé Inoa. Mais les paroles qu’il prononça, bien qu’agressives, n’avaient rien de ce qu’elle avait anticipé. Pétrifiée par la pluie de compliments qu’elle savait sincères et prononcés à contrecœur, la jeune femme se mordit la lèvre. Prise entre deux feux, elle ne sut pas comment réagir. Si entendre le vote de confiance lui faisait plaisir, il était clair qu’il n’approuverait jamais et ne comprenait pas non plus pourquoi elle se tuait à la tâche de la sorte.


« Je ne suis pas prête, tout arrive trop vite. Pourtant il faut que quelqu’un prenne les devants, que quelqu’un prenne le relais quitte à se salir les mains. » Non elle ne le voulait pas, non elle n’avait jamais convoité cette place, contrairement à ce que devait penser la moitié du continent. Seulement si tout cela la mettait dans tous ses états, ce n’était pas à cause des rumeurs ou des mauvaises langues qui trouveraient à redire quoi qu’il advienne. C’est juste qu’elle était déboussolée, prise de court, prise dans une spirale d’événements qui la dépassait et à laquelle elle ne pouvait pas échapper. Que voulait-il qu’elle fasse, qu’elle disparaisse à la recherche d’Elerinna, ou s’en aille refaire sa vie ailleurs ? Elle ne pouvait même plus s’accorder le plaisir de la tuer de ses mains, bordel ! Et puis refaire sa vie où, pourquoi ? Comment était-elle tourner le dos à tout le monde, en espérant que les mercenaires ne la retrouvent pas ? Croyait-il toujours que sa chère ex-compagne était trop scrupuleuse pour essayer de la tuer, elle et leur enfant ? Et même si c’était le cas, il était certain que le clan des Lanetae ne partagerait pas son point de vue.
Inspirant profondément la rouquine se frotta les yeux et se pinça l’arête du nez, afin de garder pied dans cette discussion qui était vouée à dégénérer. Lasse, elle l’entendit s’asseoir devant la mer déchainée et se retourna pour le regarder sans qu’il la voie. Ce qui la retenait ? Il lui reposait encore la même question ? N’avait toujours pas compris depuis tout ce temps, après avoir été aux premières loges ?


« Je n’ai ni famille, ni amis. » C’était un constat froid et lucide. Oh bien sûr il y avait ce vague espoir d’arriver à avoir une vie normale avec Léogan et Aemyn, mais tout cela était devenu impossible dans l’immédiat à partir du moment où il était devenu un traître aux yeux de tous. Aussi son entourage était aussi restreint qu’il était peu fiable dans l’ensemble. De plus attendre du soutien avait été une erreur qu’elle n’était pas prête de reproduire. « Cimméria c’est tout ce que j’ai. Je ne suis pas comme vous, capable de repartir à zéro et reconstruire une vie à l’image de mes rêves à partir de rien. »

Bien sûr il restait Nivéria, ce qui lui donnait un nouveau pied à terre où retomber si jamais elle voulait fuir la guerre. Toutefois elle se sentait mal rien que de considérer l’idée de vivre enfermée dans son manoir, à craindre les attaques des Lanetae et de tous leurs alliés avides de leur offrir sa tête sur un plateau. Elle était plus que jamais la femme à abattre, et où qu’elle aille une cible serait peinte sur l’arrière de sa tête. Il serait donc naïf de croire que ses chances de survie seraient meilleures à l’étranger, au contraire. À vrai dire elle doutait fortement que Thimothée s’amuse de voir du grabuge sur son territoire tout ça parce qu’une duchesse était impliquée en politique. De fait même si cela était peu probable, il lui fallait considérer la possibilité que le roi voie là l’occasion parfaite de lui retirer son titre et ses terres, s’appropriant les exploitations qu’elle avait mis tant de temps à solidifier, et chassant les réfugiés qui étaient la population principale du domaine.

« La tournure des choses est loin de ce que j’espérais, seulement je ne peux pas me résoudre à quitter le bateau juste au moment où il prend l’eau. L’idée de me retrouver aux commandes me donne des frayeurs nocturnes… mais que puis-je faire ? Fermer les yeux et laisser une autre incapable diriger pendant les cinquante prochaines années ? Je ne vivrai pas assez longtemps pour avoir une autre chance d’influer sur l’issue des nominations. Et puis si ça se trouve le conseil ouvrira enfin les yeux et gardera Lyrië le temps nécessaire à trouver une meilleure candidate. Se préoccuper de cela est peut-être prématuré. » Ce n’était pas totalement vrai mais il ne coûtait rien de l’espérer. Erynn soupira et s’agenouilla près de lui, lui prenant fermement le bras afin d’inspecter les blessures. Puisqu’elle ne pouvait pas l’accompagner il pouvait bien au moins accepter qu’elle mette les chances de son côté en soignant ce qui pouvait l’être. Il fallut bien insister, mais un geste un peu brusque fut suffisant à rouvrir la blessure et lui donner raison.

Son expression était plus neutre et plus calme désormais. Avec concentration elle s’attela à toucher la beau rougie par le froid, ignorant royalement les grimaces plaintives de Léogan. La plaie était propre et bien que cela soit encore assez moche en apparence, les soins médicaux n’avaient pas été faits par un boucher apprenti en couture cette fois. Il était possible d’aider simplement son corps affaibli à reformer l’os et refermer les chairs, ce qui lui épargnerait pas mal de fatigue. Il faudrait ensuite qu’il se garde de jouer aux cons avec ce bras, s’il voulait en retrouver toutes les capacités. La prêtresse lui répéta donc ces recommandations, lui disant clairement que s’il ne trouvait pas le moyen de se reposer pendant sa cavale il se viderait de son sang avant d’avoir pu passer la frontière.
D’autre part elle avait réalisé à quel point il était inutile de s’apitoyer sur son sort alors que la cité entière risquait de brûler bientôt. L’armée en déroute n’était sûrement que la partie immergée de l’iceberg et la mort d’Elerinna ne signifiait pas la fin du siège, il fallait s’y faire.
« Je ne serais pas hostile à faire confiance à un autre médecin si vous saviez mieux les choisir. Mais le mieux serait encore que vous arrêtiez de vous faire charcuter. Faites… en sorte de profiter de votre voyage comme si c’étaient des vacances. Et à priori en vacances on n’est pas censés se casser un bras ou se fêler des côtes, si vous voyez ce que je veux dire. »

Léogan se laissa aller à l’humour, ce qui ne lui arracha pas plus qu’un grognement inintelligible, en un mélange d’agacement et de scepticisme. Elle n’avait jamais entendu parler de ce Fenris avant et se demandait bien où il était passé pendant tout ce temps. Mais là encore cela faisait un petit temps qu’elle avait cessé de surveiller le gros des gestes du militaire, ce qui laissait place à quelques données inconnues. Lui flanquant un coup par principe, elle leva les yeux au ciel et continua de ressouder son os, ne retirant ses mains que pour essuyer les gouttes de pluie qui ruisselaient régulièrement sur son front.

« Je m’assure juste que vous garderez un souvenir impérissable de moi. Et j’en regrette presque de ne pas pouvoir assouvir mon idée de cave pendant quelques semaines. »

Ce petit jeu qu’ils connaissaient bien était une grande bouffée d’air frais au milieu de ce rendez-vous parsemé de graves confidences. Il brisa sa réserve par une étreinte plus forte et la renversa sur les galets qui se pressèrent inconfortablement contre son dos. Il retint alors ses poignets d’enfant, plus par provocation que par besoin, car elle ne chercha pas à se débattre. L’espace d’un instinct elle avait retrouvé une étincelle de bonheur et d’oubli dans les prunelles dans lesquelles son visage se reflétait, et c’était suffisant à ranimer la flamme dans son ventre. Une fois libre elle posa ses deux paumes contre les joues rêches du sindarin, avant de l’embrasser avec douceur. « Je vous déteste profondément… » Elle l’embrassa encore. « De me faire ressentir ça. » Elle noya son nez dans la nuque masculine et inspira profondément, se noyant dans ses cheveux noirs légèrement ondulés par l’humidité. Pendant quelques secondes elle mordilla la peau sensible tout en songeant à une réponse, qui lui vint confuse à cause de la fatigue et du désir de profiter du moment.

« Hum ? » Très spirituelle elle poursuivit son œuvre et le laissa répéter. Ses lèvres remontèrent la ligne de sa jugulaire et se refermèrent sur le lobe de son oreille. À son tour elle se jouait un peu de lui, son cerveau luttant pour se faire une place dans la liste de priorités. « Je… Une vie où Aemyn n’aura jamais faim. » C’était minimaliste et sûrement plus terre-à-terre que la réponse attendue, mais c’était ce qui lui venait. Sa voix déjà basse se fit murmure à son oreille. « J’aimerais vivre à un endroit prospère comme Nivéria, même si je pense que la neige me manquerait. » En un sens elle craignait de le décevoir lui et son besoin de prendre le large, ce qui ne dénatura pas son avis sincère pour autant. « J’aimerais une maison un peu en retrait de préférence, là où on ne risquerait pas de croiser les gens en permanence. Un endroit calme où Aemyn pourrait grandir et jouer dehors, avoir une enfance heureuse et nous donner quelques cheveux blancs. » Ses mains se répartirent entre le dos et le bras de Léogan, qu’elle continuait toujours de soigner l’air de rien.
« Vous… croyez que c’est compatible avec ce que dont vous rêvez ? »



« Some may call it a curse, a life like mine,... but others, a blessing.
It's certainly a lonely life but a fulfilling one at best. It's my cross to bear but I bear it gladly.
Someone has to take a stand against evil. Why should it not be me ?
 »
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