Le géant endormi



 
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 Le géant endormi

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Othello Lehoia

MessageSujet: Le géant endormi   Lun 15 Mai - 11:30

Encore dans son lit, la naïade s’étira longuement, réveillée par une lueur rouge qui passait derrière le rideau usé. La patte félin et mouchetée de la léopard ne tarda pas à effleurer sa joue avec une douceur surprenante, poussant la jeune femme assoupie à se retourner vers le félin. Ses yeux bleus trahirent une faim violente, si violente que la jeune femme n’eut d’autres choix que de se redresser, écartant ses mèches d’argent chaotiquement réparties, et retrouvant son équilibre sur le plancher grinçant. C’était l’aurore : la lumière rouge du premier soleil passait à travers les vitres avec une violente vigueur, et éclairait toute la maison en sommeil avec des couleurs safranées. Jehyel avait l’air en sang, tant le blanc de son pelage aspirait les rayons du matin. Elle gambada joyeusement jusqu’à la cuisine, alors que la sirène ralentie peinait à sortir de sa chambre. Baillant une dernière fois, elle attrapa une robe de chambre épaisse, et ouvrit la porte.
Le froid de Niveria s’était infiltré dans la maison : les fenêtres trahissaient une ruelle enneigée. Le changement de température la tira un peu de sa torpeur, bien qu’elle fût depuis longtemps accoutumée aux réveils dans le froid. Arrivant sur le palier, elle découvrit le corps lourd de Drasha, étalé, qui grommela lourdement à sa vue. Othello le gratifia d’une caresse entre les oreilles. Le tigre ouvrit alors un œil blasé, souleva sa masse, s’étira, et descendit les escaliers. La prêtresse sourit.

Une fois dans la cuisine, elle entreprit de nourrir les félins, sortant deux grosses pièces de viande d’une salière posée là, et constata une nouvelle fois l’ampleur des travaux qui l’attendait encore. La cuisine semblait si vaste, et si vide, avec les meubles rangés là sans grandes convictions. Avec de l’eau sur le feu, elle passa sa main sur le mur, sentant la peinture ancienne s’écailler sous ses doigts. Le croustillant des éclats colorés qui s’effritaient à chaque souffle de vent, ce souffle gorgé de senteur de ses réserves de plantes et du jardin. Elle avait commencé à entasser de quoi se remettre à l’herboristerie : un alambic, des pots remplis de plantes, d’algues, de fleurs à n’en plus voir le plafond, des petits pots de cactus, de vivaces qui prenaient la lumière à la fenêtre. Mais tout traîné dans un stagne chaotique : celui de la rénovation. Et dans tout cela, Othello jubilait. Cette aventure qui avançait pas à pas, prenait forme comme un golem d’argile, lui donnait l’impression heureuse de donner la vie, pierre par pierre. Remettant la manche volage sur son épaule, elle se fit couler un thé, et repartit dans le hall. C’était là le temple de leur œuvre.

Ses pas sonnèrent comme le tonnerre dans cette cathédrale de silence. Des pots de peintures traînaient, ainsi que quelques pots sales d’argiles, des pinceaux et des outils. La danseuse de l’aube se laissa ambuler, virevoltant dans ses mèches rougies par les flammes du soleil, osant s’essayer à un état des lieux de ce qu’il restait à accomplir. Les premiers jours, elle avait retiré toute la poussière, les toiles d’araignées, soulevant sous ces amas de souvenirs de nouveaux problèmes. Un peu ailleurs, elle se retrouva guidée vers la porte d’entrée, la lourde porte en bois, s’attendant presque à ce qu’elle s’ouvre sur une crinière des cheveux blonds. Un instant, elle se demanda s’il allait passer aujourd’hui, sentant un petit pincement nouer sa gorge. Avec ses nouvelles charges, elle ne savait jamais quand elle aurait l’occasion de le recroiser. Rapidement, elle détourna ses pensées vers la tasse fumante et en avala quelques chaleureuses gorgées.
Le sol était fait. Mais les murs étaient pour beaucoup fissurés, et nus de peinture. Dans les chambres, elle avait jeté des tapis épais sur les planchers abîmés, et savait qu’il lui fallait sauter la cinquième marche de l’escalier : elle était vermoulue. Les combles étaient trouées, un sourire édentées de ses tuiles, et le jardin était encore à l’état de jungle épaisse. Mais les murs étaient solides et robustes, les fenêtres en excellente état, et le bois taillé toujours aussi beau. Il ne suffisait que d’un peu d’huile de coude, et la bâtisse serait comme neuve.

Les yeux de la naïade se perdaient dans les méandres d’une fenêtre quand Drasha vint frapper sa tête à son poignée. En réponse, elle enroula sa main sur la tête velu, prit une profonde inspiration, et s’imprégna d’un calme détaché. Il fallait se remettre au travail. Avalant quelques morceaux de pain, Othello repartit d’un pied plus dynamique. La maison sembla brusquement s’animer : le rouge de l’aurore brûlant se vit rapidement rejoint par de nouvelles lumières, plus vibrantes encore, et les vitres resplendirent dans l’or du matin. Alors que la sirène alla rapidement par la salle d’eau en parcourant les couloirs, elle passa devant toutes les choses qu’elle avait fait rapatrier de la Cimmeria, assistée par quelques consoeurs, et qu’elle avait laissé là en attendant de pouvoir les ranger. Ce n’était pas beaucoup de chose : quelques malles contenant des vêtements, des pots et ustensiles, des babioles diverses. Petit à petit, les nouvelles de sa venue en ville avait amené quelques généreux pèlerins à lui offrir quelques meubles : dépareillés, plus ou moins neufs, ils étaient disposés joyeusement çà et là dans un ordre un peu chaotique, mais trouvaient dans cette disposition un charme étrange et atypique.
Sur les commodes et les murs, des lanternes et des bougies à moitié consommés. Elle avait placé devant quelques fenêtres des grands voiles translucides qui tremblaient avec les courants d’air. Sur les bancs, les fauteuils se trouvaient des coussins moelleux. Dans la bibliothèque où le bois attendait, les livres s’empilaient dans les coins des murs, quand ils ne vomissaient pas des malles qui les abritaient. Tous ces gardiens silencieux veillaient sur la demeure, alors que les félins couraient sur le parquet vieillis, et qu’Othello rentrait dans sa baignoire rempli d’une eau à peine chauffée. Dehors, le jour se levait.

Quelques heures plus tard, elle se tenait debout sur un tabouret, une robe usée et tâchée de couleurs sur le dos. Ses cheveux étaient réunis en une épaisse queue de cheval qui tombait derrière elle dans une longue cascade qu’elle espérait à l’abri de la peinture. Un pinceau s’agitait au bout de ses doigts sur le mur de la chambre d’ami. Ses projets pour la journée étaient nuls : elle n’avait pas à aller prêcher, ni à se rendre au palais pour une quelconque mondanité. Et l’hôpital se passerait d’elle aujourd’hui : elle serait entièrement dédiée aux travaux. Une fois qu’elle aurait fini ce mur, elle travaillerait au jardin. Malgré la neige, la terre avait besoin d’être retournée si elle espérait en obtenir quoique ce soit. Si elle avait le temps, elle bêcherait.

Concentrée, elle essuya sa joue avec le rebord de sa main, laissant sur son passage une traînée ocre. Les félins devaient jouer dans la neige, elle avait laissé la porte du jardin ouverte alors que dans le salon, l’âtre de la cheminait ronronnait d’un bois crépitant. De temps à autres, elle regardait la fenêtre par-dessus son épaule, la ruelle, comme si elle allait surprendre une ombre s’hasardant dans le passage. Mais alors, elle se remettait au travail, recouvrant le mur fraîchement refait par une énième couche de peinture. De temps à autres, les combles craquaient, faisant résonné des grincements boisés dans toute la maison : petit à petit, le géant endormie recommençait à respirer.





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Fenris Skirnir

MessageSujet: Re: Le géant endormi   Dim 9 Juil - 1:06

Chapitre X: Le Géant Endormi
Acte I: Memory as a tattoo

Les images défilaient sous ses paupières, ombres vives et incendiaires sur la toile étendue de ses songes agités. Son œil unique troublé par de visions fourmillantes se débattait incessamment contre la prison de sommeil et de chimères. Son corps s'agitait parfois sous le voile des draps jaunis et légèrement rêches, avant de se tourner et se retourner jusqu'à ce qu'une bonne partie des couvertures tombe à ses pieds. Quelques timides rais de lumière transpercèrent les volets et inondèrent la pièce sans la réchauffer, picotant sa rétine sensible. Finalement la clarté et le froid mordant le firent difficilement émerger de sa léthargie et se redresser sur le coude, avec la confusion de l'homme qui remonte lentement à la surface.
Sur le flanc gauche Fenris se frotta le visage et les yeux, se pinça l'arrête du nez dans l'espoir de reprendre pied, sans pouvoir réprimer une grimace au tiraillement d'une vieille blessure mal refermée. Avec peine il cligna plusieurs fois pour chasser l'inconfort du point du jour et le feu secret qui le consumait à travers ces hantises, ces souvenirs que son esprit ruminait inlassablement la nuit. Néanmoins il savoura le moment l’œil braqué au plafond, appréciant le grand silence qui régnait à une heure aussi jeune, pour n'être brisé que par les infimes bruits du quotidien. Le grincement du lit sous son poids, le craquement du plancher sous ses pieds nus, ses bougonnements ponctuels et ses irrépressibles bâillements.

Respirant profondément pour se donner du courage il tendit le bras et tâtonna dans un tiroir de sa table de nuit, à la recherche d'un sous-vêtement propre. Une fois que ses doigts se refermèrent dessus il l'enfila en manquant de s'étaler et sautilla pour garder l'équilibre. Jurant contre sa maladresse, il dodelina de la tête et s'accorda sa première cigarette de la journée. La glissant entre ses lèvres il mit les mains en coupe autour de son menton et l'alluma de son silex favori, avant d'inhaler en regardant par la fenêtre de sa chambre. Les vapeurs d'agrumes montèrent contre le carreau, plongeant les rues désertes dans un brouillard imaginaire. Tout à coup la ruelle donnant sur les cuisines de l'Égide du Lion sembla flotter sur un nuage de coton et d'écume. Un océan limpide qui lui rappela ses rêves récurrents, fruits de sa mémoire de plus en plus pointilleuse.

Plongeant tête la première dans les souvenirs, il fut absorbé avant même d'en prendre conscience. Sa cigarette continua de lentement se consumer entre ses doigts, un phare rougissant dans la semi obscurité. Il ferme les yeux et revoit.

Un peau de porcelaine, une interminable chevelure en cascade. De grands yeux sombres emplis de bienveillance, désormais clos dans un repos paisible. Une silhouette frêle et délicate oscillant au rythme d'une profonde respiration. Des lèvres pâles et pleines, légèrement entrouvertes. La senteur iodée de l'océan mélangée aux herbes médicinales. La chaleur proche d'un corps fragile, le feu brûlant sous une couche de givre. La mer faite femme.

Le borgne cilla plusieurs fois et plaqua en arrière ses cheveux en bataille, puis écrasa pensivement le mégot dans le cendrier posé sur le rebord de fenêtre. Les images défilaient encore, quoique plus beaucoup plus lentement. Un soupir rompit le silence, tandis qu'il enfila enfin une chemise et un pantalon.Il faisait froid dehors et c'était tentant de rester enfermé à ne rien faire, mais d'un autre côté l'oisiveté avait d'autres dangers plus insidieux que la saison.
Aujourd'hui il avait bien envie de profiter de sa journée libre pour aller lui rendre visite. Il avait envie de la revoir, besoin de comprendre. Nombre de questions s'étaient soulevées depuis l'attaque du colosse, sa perte de contrôle et les événements qui avaient suivi. Pendant quelques temps se jeter à corps perdu dans le travail et s'abrutir de tâches répétitives avait suffi à lui vider la tête, seulement il devenait de plus en plus difficile de s'évader. Maintenant, après la tempête il restait un vide qu'il lui fallait absolument remplir de sourires et d'affection. Assis sur le lit Fenris enfila rapidement des bottes et un manteau, puis saisit sa boite à cigarettes et ses autres affaires avant de prendre la porte... en même temps que son courage à deux mains.


***

Sans hésitation Fenris serpenta entre les petites rues menant à la résidence de la prêtresse. Son pas rapide le mena jusqu'à l'entrée en une dizaine de minutes à peine, aussi il s'arrêta soucieusement devant le portique, sans savoir s'il faisait bon de s'inviter de la sorte, aussi tôt dans la journée. Les mains dans les poches il tenta de regarder à l'intérieur de la propriété à la recherche de signes d'activité, sans grand succès. Néanmoins l'odeur de peinture fraiche lui chatouilla les narines de ses chimiques caractéristiques, ce qui le motiva à finalement se lancer. Longeant la façade il s'arrêta devant la porte principale, puis jeta un coup d'oeil à travers la fenêtre grande ouverte à l'étage. Peut-être que...

« Dame Lehoia ? »

Il n'aimait pas trop s'encombrer de ces formalités avec une personne qui lui était chère mais il ne tenait pas à cause d'ennuis à la demoiselle en exposant leur proximité au voisinage. Non qu'il y ait grand monde habitant juste à côté, mais avec les passant on ne sait jamais. Frappant à la porte au cas où la pièce au premier était juste en train d'être aérée, il prit une grande inspiration pour gonfler sa confiance. Il avait promis d'aider Othello avec les rénovations, alors c'était le moment où jamais.




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Othello Lehoia

MessageSujet: Re: Le géant endormi   Jeu 13 Juil - 15:09

La friction du pinceau sur le mur de plâtre provoqua un bruit sourd et étouffé, comme le plissement du tissu ou le bruissement des ailes des oiseaux. Hypnotisée par les mouvements répétés et mécaniques, la sirène avait plongé dans l’ocre du mur comme dans une piscine d’or, et dépeignait sans conviction le grain de la pierre sous les fibres colorées et du bout des yeux. Elle était captivée : emportée dans la tâche, elle avait laissé ses pensées vagabondes, traînant çà et là entre des émanations informes et des murmures profonds. L’essentiel était de ne pas trop plonger : elle se connaissait bien, elle pouvait s’y perdre, disparaître au plus profond de l’abysse de son esprit, et se retrouver de longues minutes plus tard à avoir peint frénétiquement le même centimètre de mur.
A la place, elle rêvassait en silence, emplie du calme presque sacré qui régnait souverain dans toute la maison qui prenait alors des airs de cathédrales. Seuls les craquements distants et intestins des poutres venaient le troubler, et les rugissements furieux ou joueurs des deux créatures qui s’amusaient dans la poudreuse.

Si elle s’était enfouie plus profondément dans ses rêveries, elle n’aurait peut-être pas perçue les ébauches de la voix qui l’appela depuis la rue, une voix dont elle commençait à connaître tous les contours, le timbre chaud et grave, les hauteurs familières. Comme son geste, son souffle, son être s’immobilisa soudain, laissant sa pensée revenir à la surface éveillée pour prendre pleinement conscience de cet appel, et de ce qu’il signifiait : que le marin de sable était sous ses fenêtres. Dans un réflexe étrange, ses yeux s’ouvrirent largement, et elle ne put réprimer un sourire secret qui fleurit sur ses lèvres. Néanmoins, et considérant la nature de son œuvre, elle prit le temps de poser calmement pinceau et peinture sur le côté, et de se frotter les mains pour les sécher un peu, quitte à ce qu’elles semblent recouvertes d’or.
Pourtant, alors qu’elle allait se présenter à la fenêtre, une force invisible lui imposa de s’arrêter bêtement, à mi-chemin, suspendue au milieu de la chambre d’amie comme dans une bulle. Peut-être était-ce simplement l’appréhension, le doute qui la paralysait ainsi, ou du moins le croyait-elle. Dans son ventre, un creuset s’était formé, fruit de sentiments partagés qui ne cessaient d’émaner du plus profond de son être, qui commençait à peser un peu trop à son goût, surtout qu’elle ne comprenait pas ce trac idiot qui semblait la pétrifier. Etait-ce son intuition du matin qui revenait au galop ? Ou simplement son imagination qui lui jouait des tours ? Un coup sur la porte lui fit comprendre qu’il y avait bien quelque qu’un, mais elle doutait encore. Ces derniers mois avaient la vertu de ressembler à un tableau mal assemblé, entre des réunions interminables avec des dignitaires gonflés d’égos, et des heures de soin qui s’empilaient comme les pierres des maisons détruites par le colosse. Au milieu de tout cela, elle avait pris la fâcheuse tendance à prendre ses désirs pour des réalités, espérant pouvoir trouver en des coïncidences des oasis rédemptrices qui souvent ne s’avéraient être que de nouvelles déceptions.

Finalement, et faisant fi de ces ronces dont elle ne comprenait pas la raison d’être, elle s’avança timidement, emplie de joie, et de la peur de s’être trompé de personne. Doucement, elle passa le visage dans l’encadrement, rapidement suivit par quelques mèches libertines que le courant d’air avait happées et qui profitaient pleinement de l’extérieur pour voleter au rythme des éons. Elle reconnut immédiatement la longue silhouette immobile devant sa porte, à moitié abrité par le portique et retourna aussitôt à l’intérieur pour se diriger vers l’escalier qu’elle descendit avec attention. Bientôt, elle ouvrait la porte sur le visage familier de Fenris, dont les contours blonds et fins se découpaient doucement sur le plafond de briques et les rues enneigées.
Pendant un instant, elle resta immobile, se contentant de le regarder doucement sans prononcer mot, prise dans un mélange de surprise et de paix sensible. Il avait l’air en bonne santé, mis à part une certaine fatigue qui se lisait dans son œil unique, dont elle reconnaissait l’étrange lueur pourpre qui semblait le suivre où qu’il aille, gravé entre ses iris, un phare sur sa prunelle. Comme toujours, elle leva sa tête vers lui, ressentant de nouveau la tension dans sa nuque alors qu’elle levait ses yeux vers son visage. Il lui sembla distinguer des cernes sur le haut de ses pommettes, de longs creusets sombres trahissant un rythme de vie soutenu. Elle se demanda alors ce qu’il devenait depuis que la couronne avait mis la main sur sa vie, depuis qu’il devait servir sans cesse et sans broncher les puissants. Ils n’avaient pas dû se voir depuis qu’ils avaient visités la maison.

Un sourire amusé se dessina de nouveau sur ses lèvres, et c’est alors qu’elle sentit une tension anormale sur sa joue, où elle leva instinctivement les doigts pour sentir les écailles d’une trace de peinture. Non seulement elle était peintes, portait une robe bariolée, mais cela faisait plusieurs secondes qu’elle le dévisageait sans rien dire.


« Bonjour Fenris... » Murmura-t-elle soudain, suspendue entre deux intentions, peu certaine des mots et de l’ordre qu’ils trouvaient sur le bout de sa langue. Elle leva une main incertaine, avant de la reposer enfermée sur son ventre.

C’est alors qu’elle réalisa qu’il était là, devant elle, et qu’elle ignorait tout à fait les raisons de sa présence ici. Comme sur le marché de Cimméria, Othello avait l’étrange sensation de le revoir à travers un prisme, un filtre qui effaçait les frontières du temps autour d’eux, leur offrant le répit face aux secondes, aux minutes. Aux yeux des passants, à ceux de la ville. Son formalisme lui revint à l’esprit, et elle supposa alors qu’il venait peut-être de la part de la couronne, ce qui était aussi surprenant qu’étrangement décevant, bien que la balance de ses émotions n’en fassent qu’une boule épaisse de sentiment informe où elle ne pouvait distinguer rien de très sensible. Mais la pensée s’évacua d’elle-même dans un souffle : Timothée lui envoyait des missionnaires, des chambellans, tous plus habillés les uns que les autres, alors c’était à proscrire – et heureusement rassurant.
Entre hésitation et bienveillance, elle oscilla doucement entre divers états, peinant à trouver les mots, comme souvent, recherchant ses marques qui revenaient par vagues subtiles et naturelles, des réflexes ancrées sous sa peau.


« Je suis heureuse de vous revoir. » Elle regarda derrière elle, un peu perdue, puis s’aperçut de la température ambiante, de la neige. « Entrez, il ne fait pas vraiment plus chaud à l’intérieur, mais au moins il y aura un toit sur notre tête. » Joignant le geste à la parole, elle ouvrit un peu plus la porte pour le laisser entrer.

Une fois qu’ils furent tous les deux rentrés, elle referma derrière eux, et la lourdeur de la porte raisonna glorieusement dans toute la maison. Par bribes, les impressions et les souvenirs lui revenaient, le sentiment d’être si petite derrière ce dos immense, le silence rassurant et respectueux, le dessin large de ces épaules usés à la mer, au travail. Une abnégation dont elle ne devait même pas connaître une once. Comme dans les fonds marins, la sirène ondula dans ce hall gigantesque, pleines de couleurs, glissant sur le sol avec un silence étrange et cotonneux. La maison n’avait pas du beaucoup changer depuis sa dernière visite, à part les meubles, l’odeur de peinture et la poussière qui avait disparu... Othello fit un rapide décompte mental, bien que ce ne fut nécessaire que pour elle.


« Elle n’a pas beaucoup changé depuis votre dernière visite. » Ses yeux dessinaient les courbes de l’escalier, du plafond, avec une bienveillance maternelle pour le géant ankylosé. Puis elle retourna vers le marin pour se tenir à ses côtés, enveloppés de silence. Elle souhaitait savoir comment il allait, où ses pas l’avaient mené, ce qu’il devenait pour la couronne, s’il avait sacrifié son temps libre pour venir la voir. Mes ses mots se perdaient, sa maladresse contaminait ses paroles comme les racines d’un arbre qui aspire à lui la terre et son énergie. Penaude, défaite par sa fragilité, elle finit par conclure, les yeux redescendus vers ses doigts liés, accablé par ses propres limites : « Comment allez-vous ? »





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Fenris Skirnir

MessageSujet: Re: Le géant endormi   Sam 15 Juil - 11:46

Chapitre X: Le Géant Endormi
Acte II: Maiden in Gold

Fenris retint un soupir de nervosité, observant tantôt la fenêtre d'où il lui avait semblé entendre du bruit, tantôt la grande porte d'entrée qui demeurait obstinément close. N'ayant eu aucune réponse à son appel il se mordit instinctivement la lèvre, regrettant instanément l'idée de se présenter sans invitation. Othello ne semblait pas du genre à s'encombrer de servants ou de cuisiniers aussi il ne pouvait pas passer pour un intermédiaire pour éviter de la déranger. Et puis rien ne lui garantissait qu'elle ne se soit pas simplement absentée pour mener une cérémonie religieuse ou une autre tâche liée à sa fonction de Haute Prêtresse.
Considérant l'idée de faire demi-tour avant d'être pris pour un voyeur ou un cambrioleur, Fenris se craqua les doigts pour se distraire et se résolut finalement à attendre encore un peu. L'expression tendue d'expectative il leva enfin le museau en discernant au loin un très léger bruit de pas qui venait en sa direction. Enfin la porte s'ouvrit sur le visage délicat d'Othello et libéré d'un poids, il se laissa aller à sourire de soulagement. Très naturellement il murmura dans un cumulus de buée, se frottant les mains pour s'échauffer les doigts.


« Bonjour, Othello. » Fenris n'osa s'avancer plus avant sans être invité, mais ne put s'empêcher d'exulter ce qu'il ressentait dans un murmure éteint. « Vous m'avez manqué, cela fait plaisir de vous revoir. »

La sirène semblait bien se porter dans l'ensemble et quelques teintes de peinture ocre au niveau de sa joue et de son front ne faisaient qu'en ajouter à son charme évanescent. Plus que jamais, dans sa modeste robe de travail et son air surpris elle lui faisait l'impression d'une poupée de porcelaine, elle ravivait chez lui un instinct ancien et animal de protection. Pourtant il le savait, Othello était une femme forte et habile, n'ayant besoin de personne pour s'en tirer seule. Sa fragilité apparente n'enlevait rien à sa résilience et sa détermination; et s'il avait pu être sceptique un jour, tous ses doutes avaient été effacés depuis ce qu'ils avaient traversé ensemble.
Néanmoins il lui était impossible de complètement contrôler l'impulsivité de ses instincts. Tout au mieux dans les bons jours pouvait-il la contrebalancer d'une pincée de bon sens et de retenue, quoique la jeune femme ait tendance à attiser la tentation d'autant plus fort. Une tentation dans laquelle il plongerait volontiers tête la première s'il n'était pas certain de se casser la figure au bout du compte. Expirant lentement, Fenris prit les mains de la prêtresse dans les siennes dans un contact aussi tendre qu'il fut bref. Prenant vite conscience de son geste sans gêne il ne l'entrava pas.

Par ailleurs il remarqua que son hôte ne semblait pas souffrir du froid, qui devait paraître somme toute relatif pour quelqu'un ayant si longtemps habité à Hellas. Sentant un frisson remonter dans son dos le borgne ne se fit pas prier quand il fut invité à entrer. Cela ne pouvait pas être plus horrible que la dernière Nivéria, cependant il se passerait bien de pouvoir faire les comparaisons détaillées. Tête nue il avait les cheveux et les épaules clairsemés de neige, ce qui ne l'empêchait pas d'être bien mieux portant que lorsqu'il avait rencontré Othello à Cimméria, il y a déjà un an. Cela semblait maintenant si loin et pourtant c'était si vif dans sa mémoire... L'espace d'un instant Fen se laissa absorber pour revenir sur terre au son de la voix de la sirène. Un peu gêné, il balbutia maladroitement.

« Écoutez, je... Je suis désolé d'apparaître à l'improviste comme ça. » Il baissa le regard un peu penaud, puis chassa quelques flocons de son manteau.
« Pour être honnête j'avais besoin de souffler, j'avais... envie de vous voir. » Il regarda aux alentours avec un sourire tranquille, curieux sur ce qu'étaient devenus les lieux. « Et puis j'ai une promesse à honorer. Je fais des travaux forcés le reste de mon temps alors vous aider serait une partie de plaisir en comparaison. Enfin, pour peu que vous en vouliez bien sûr. »

C'était bien plus facile d'expliquer les raisons de sa présence ainsi, et ça lui éviterait peut-être des explications confuses sur le reste. Non qu'il craigne réellement qu'Othello l'interroge concernant l'imbroglio d'émotions qui les liaient, la naïade était trop gentille pour creuser un sujet qui la rendait probablement tout aussi confuse. Revenant donc à un terrain plus neutre le lupin complimenta la propreté des lieux et y alla de quelques conseils concernant la restauration des portes et fenêtres du hall. Bien sûr il n'était pas vraiment architecte ou maçon, néanmoins il avait déjà bâti des maisons de racine avec les moyens du bord, aussi il avait dépassé le stade du bricoleur amateur. Quoi qu'il en soit il ne voulait pas l'ennuyer avec des conseils dont personne n'avait fait la demande donc il s'arrêta assez vite.
Entrevoyant de timides rayons de soleil entre les stores, il regarda les jeux de lumière qui dessinaient d'étranges arabesques sur le sol. Petit à petit la maison montrait le potentiel dissimulé par l'abandon et maintenant qu'Othello la couvait de son dévouement, ce n'était qu'une question de temps avant que cette dernière dévoile enfin ses secrets et sa beauté.


« Bien, je crois. J'ai pas trop à me plaindre étant donné ce que j'aurais encouru en d'autres circonstances. » Son œil s'assombrit un instant avant qu'il ne se reprenne, l'ombre passant aussi vite qu'elle était apparue.
« J'en ai terminé avec les travaux de rénovations du troisième quartier il y a deux semaines. Je suis maintenant au service direct d'un forgeron adepte de Bor, et me retrouve parfois à travailler directement pour un représentant du Roi. De petits trucs, des courses pour la plupart, de quoi leur donner une idée sur la stabilité de mon comportement. Depuis la mort du colosse il n'y a plus eu de Yorkas ou de Lhurgoyfs qui ont perdu la boule, mais ça rassure les gens de nous tenir en laisse.» Il se gratta la joue.
« J'sais pas trop ce qu'ils ont en tête, ni quand j'en aurai enfin terminé avec tout ça. J'sais juste que j'ai pas le temps de trouver du travail à côté, ni le droit de partir plus loin que le compté d'Aziah au nord-ouest et les frontières d'Arghanat à l'est. » Il sourit en mesurant fort bien sa chance, mais soupire malgré tout.

« Je suppose que je peux laisser tomber mon pèlerinage annuel jusqu'au domaine de Soulen. » Tout n'était pas rose dans sa nouvelle vie, néanmoins la plus grosse contrainte était celle de devoir se présenter régulièrement aux autorités. Avec le temps il avait bon espoir que ces mesures s'assouplissent et lui permettent de respirer un peu plus. Enfin si au moins il pouvait rendre visite à Othello et à la famille Jézékaël -malgré la bouderie d'Ezra qui se remettait encore de ses frayeurs- tout n'était pas perdu. Il verrait un nouveau jour demain et c'était tout ce qu'il pouvait demander.

« Paraît que si tout se passe bien dans quelques temps je pourrai gagner un salaire décent bientôt, en tant qu'agent commercial pour la Couronne. » Autant dire qu'ils se gêneraient pas pour couper dans ses honoraires habituels, mais au moins c'était un progrès, même minime. Un espoir.
« Enfin, assez à mon sujet. Vous semblez soucieuse... Tout se passe bien de votre côté ? » Retirant son manteau il le posa calmement sur son avant-bras. « Vous êtes courageuse de vous jeter à corps perdu dans le ménage et les réparations comme ça. Je parie que vous avez tout fait seule, pas vrai ? Je vous avais pourtant dit de m'appeler... » Il dodelina de la tête, pressentant qu'il connaissait déjà la réponse à sa question.



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MessageSujet: Re: Le géant endormi   Dim 30 Juil - 22:46

Un éclat de neige tomba de son épaule quand il passa la porte, poussé par le vent et la brise alliés, et Othello le suivit du bout des yeux dans sa longue et inexorable chute. C’était peut-être son imagination, mais il lui sembla qu’un rayon de lumière le traversa d’un coup, l’illuminant tel un prisme brillant, avant qu’il ne tombe aussi doucement qu’une plume sur le sol tiède. Il ne fallut qu’une petite seconde pour qu’il ne soit plus qu’une flaque liquide. Il était peut-être plus chanceux que tous ceux que Fenris avait éparpillés par terre, sur le perron, et qui avaient connus une fin plus tristes, dans le froid et le givre.

« Ne vous en faites pas Fenris. » Murmura-t-elle simplement, soucieuse de le voir s’inquiéter pour une simple visite. Elle qui ne recevait dans sa maison que les courants d’air et les émissaires de son église ou de la couronne, et qui étaient loin d’être la meilleure compagnie, la venue du marin ressemblait à une agréable parenthèse, une bouffée d’air frais... Qu’il s’accable était la dernière des choses qu’elle souhaitait percevoir dans son œil unique et brillant. « Vous pouvez venir quand vous le souhaitez. Et votre aide est la bienvenue aussi. »
La surprise et l’étonnement firent bientôt place à une forme de familiarité partagée, de bienveillance mutuelle qui finit par détendre la sirène, qui tenta discrètement d’effacer la peinture sur son visage claire. Le marin dégageait une aura douce, ses larges épaules se découpant adroitement dans le hall si vaste, alors qu’Othello s’y sentait si petite, encore plus à côté de lui. Il avait des airs de capitaine sous la lumière froide du point du jour, lui qui n’aspirait qu’à être libre. Vagabondant dans ses pensées, elle revint sur terre quand il lui répondit, sa voix grave l’attirant vers la surface comme la lumière d’un phare distant. Ainsi, il allait bien. C’était rassurant de le savoir en bonne santé, actif et menant son navire malgré les eaux troubles et les liens de la couronne qui l’entravaient de toutes parts.

L’ombre d’un instant, elle vit son œil s’assombrir de nuage, et au même moment, sa gorge se serra : l’ombre de la mort passa au-dessus d’eux avant de retourner aux tombes. Un frisson courut délicatement le long de son dos pâle, Othello frémit. Il n’y avait eu aucune exécution suite à l’attaque du colosse, et elle bénit une fois de plus la présence d’esprit de Timothée d’avoir su distinguer qui étaient les victimes, et qui était le monstre. En d’autres temps, d’anciens seigneurs n’auraient pas hésité à répandre autant de sang qu’il n’en avait coulé dans les rues. Fenris poursuivit son récit, et elle l’écoutait, attentive, relevant vers lui ses deux yeux bruns, encore entouré du coton de la surprise et d’une lueur curieuse. Du nord au sud, de l’est à l’ouest de l’état... Elle sourit, mais avec une semi-conviction, consciente des contraintes qu’on lui imposait. Lui qui était éprit de liberté, du désir dévorant et intime de tout voir, qui était tel le vent, en perpétuel mouvement, elle se demanda si ce n’était pas plus lourdes chaînes à porter que celles qu’il avait aux poignets. Heureusement, ses tuteurs semblaient devenir plus flexibles, c’était aussi ce qu’il se dégageait des paroles à la cour. Mais elle se demandait de plus en plus combien de temps ces mesures allaient durer, puisqu’avec toute la distance qu’elle pouvait prendre, elle ne voyait pas le bout des travaux que l’on alignait devant lui.
Mais c’était un bon début, une lumière qui traversait le ciel sombre. Elle ne pouvait que s’en réjouir avec lui.

« Je suis navrée pour votre pèlerinage. » Ponctua-t-elle. Elle songea qu’il pourrait peut-être faire une demande de permission, mais n’osa le dire, de peur que cela n’aboutisse jamais. De toute façon, les décideurs de ces affaires n’allaient pas souvent dans le sens de la victime... Ou du prisonnier ? Perdue, elle ondula délicatement le visage sur le côté, se laissant guider par le poids de son esprit esclave de sa tête, avant de revenir auprès de Fenris, retrouvant son œil unique comme repère pour ses yeux.

Elle s’apprêta à lui répondre, et choisissait ses mots dans un recoin de sa langue, alors qu’il retirait son manteau, ce qui la mit devant le fait qu’elle n’avait pas pensé à le débarrasser. Finalement, elle ravala ses paroles et allait le lui proposer, quand il poursuivit... Cela la prit de cours, et elle eut l’amère sensation d’être une enfant prise la main dans le pot de bonbons. Elle baissa les yeux avec une candide culpabilité, essayant de prendre le dessus sur ce sentiment dont elle ne maîtrisait qu’une partie, mais elle finit par rendre les armes, consciente qu’elle ne pourrait ruser le Loup avec de simples mots.

« - Je... Disons que je pensais pouvoir venir à bout de tout cela sans avoir à vous déranger. » Elle releva doucement le regard, oscillant entre douceur et culpabilité. Elle savait le marin entre tant de missions, de responsabilités qu’elle n’avait voulu lui ajouter un nouveau poids sur ses épaules, malgré son envie de le revoir. Son secret désir était de pouvoir l’inviter dans une demeure finie où il n’aurait rien eu à faire à part s’assoir et se reposer. « Vous aviez beaucoup de travail, et cela me semblait... Déplacé de vous accabler avec mes problèmes de maison. » Elle tenta un sourire désolée, son esprit apaisé retrouvant son onde calme, soulagé par son aveu. Elle se doutait que le marin ne lui en voudrait pas, mais elle ne souhaitait pas qu’il croit en de mauvaises raisons, qu’il ne se sente pas invité. Au contraire,  sa venue spontanée troublait la sirène plus qu’elle ne voulait l’admettre, comme si les vagues du destin le ramenait toujours à elle, malgré ses doutes et ses craintes. Pendant quelques secondes, elle le fixa sans rien dire, mais finit par délier sa langue, en regardant ses doigts liés. « Et pourtant, vous voilà devant moi... »

Avec un naturel qui la dépassa, elle s’approcha et tendit vers lui ses bras pour récupérer son lourd manteau, prenant un infini soin à éviter tout contact avec une possible tâche de peinture fraîche. Le poids du tissu sembla peser sur ses bras fins, mais elle le porta avec bienveillance. Elle n’avait pas pensé à l’en débarrasser quand il avait posé le pied dans la maison, se laissant déborder par divers émotions en quinconce, et comptait bien parer à cet affront en accrochant l’habit à sa juste place.

« Merci d’être venu Fenris. » Elle hésita un temps à prononcer les prochains mots, même si ils se pressaient au bout de ses lèvres pour pouvoir enfin sortir. « Vous m’avez manqué aussi. »

Tenant fermement le manteau dans les bras, elle s’apprêta à poursuivre quand soudain, un bruit violent retentit dans tout le hall, raisonnant avec fracas sous l’immense plafond, comme un cri lointain, la plainte d’une créature absente, éphémère et invisible. Othello frémit imperceptiblement. Encore un de ces fichus courant d’air...
« La fenêtre d’une chambre est cassée, et... Je ne sais pas changer le verre. » Elle haussa doucement les épaules, défaites, et entama de conduire le marin jusque dans le vestibule

« Ces dernières semaines furent un peu chargées, entre des messes à célébrer, le travail à l’hôpital, les rencontres avec des dignitaires... » C’était ces derniers qu’elle appréciait le moins. Une ou deux rencontres avaient été agréables et belles. Mais la plupart d’entre eux n’avaient été que des riches hommes ventripotents et lubriques qui cherchaient à se racheter une bonne conscience en se tournant vers la religion, avec plus d’hypocrisie que de foi. « Mais j’arrive à m’en sortir. » Elle se mordit une petite seconde la lèvre, ne sachant que dire de plus. Ses petites mains serrèrent le tissu, ses longs doigts fins cherchant les replis chauds pour se cacher doucement.  Elle n’aimait pas parler d’elle, aussi quand elle devait le faire, c’était... Maladroit. Mais elle poursuivit vite, chassant de sa voix ses mots précédents. « C’est pour la maison que le rythme est... Plus lent. »

Il n’y avait qu’une poignée de pas à faire pour arriver jusque dans la petite pièce, l’espace adjacent à une chambre d’ami du rez-de-chaussée, où elle avait entreposé un placard grand et vaste, un porte-manteau et un banc, ainsi que tout une armée de cadres de porte, de fenêtre, de verres... Tout le matériel du parfait petit bricoleur. Elle avait bien essayé les premiers jours de réparer toute seule le gros œuvre, de refaire les marches, de toucher à la menuiserie – après tout, entre les plantes et le bois, il n’y avait qu’une fine frontière... Et pourtant, ses tentatives s’étaient avérées si stériles qu’elle se contentait de toucher à la seule chose qu’elle réussissait sans problème : la peinture.

Attrapant le manteau d’une main, elle passa l’autre sur une des patères en faisant tomber quelques nuages de poussières, avant de finalement y accrocher l’habit. Soucieuse... Avait-il pu lire aussi loin ? Othello se retourna finalement vers lui, le mouvement rabattant sur son côté une partie de sa queue-de-cheval qui tomba mollement, en grandes boucles blanches, devant son épaule couverte d’une large tâche ocre. Cela faisait quelques jours qu’on l’avait avertie du prochain conseil des dix, et elle hésitait encore à s’y rendre alors que la ville criait encore de douleur, et qu’une grande partie des blessés de l’hôpital ne trouvait toujours pas de soin. Absorbée par les pensées, ses yeux d’ébène balayèrent la pièce, dessinant le contour des meubles, des objets, jusqu’à s’arrêter jusqu’à une masse sombre et longue, au fond de la pièce, couverte par un tissu aussi noir que l’objet qu’il cachait.


« Je vous fais visiter de nouveau ? » Finit-elle par murmurer, une avide envie de quitter la pièce commençant à grignoter son ventre, à peser dans son cœur avec une force violente, à moins que ce ne fut un désir réprimé qui ouvrait de nouveau ses yeux. « Nous serons sûrement mieux ailleurs qu’ici... »





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