Le géant endormi

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 Le géant endormi

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Othello Lehoia
MessageSujet: Le géant endormi   Lun 15 Mai - 11:30

Encore dans son lit, la naïade s’étira longuement, réveillée par une lueur rouge qui passait derrière le rideau usé. La patte félin et mouchetée de la léopard ne tarda pas à effleurer sa joue avec une douceur surprenante, poussant la jeune femme assoupie à se retourner vers le félin. Ses yeux bleus trahirent une faim violente, si violente que la jeune femme n’eut d’autres choix que de se redresser, écartant ses mèches d’argent chaotiquement réparties, et retrouvant son équilibre sur le plancher grinçant. C’était l’aurore : la lumière rouge du premier soleil passait à travers les vitres avec une violente vigueur, et éclairait toute la maison en sommeil avec des couleurs safranées. Jehyel avait l’air en sang, tant le blanc de son pelage aspirait les rayons du matin. Elle gambada joyeusement jusqu’à la cuisine, alors que la sirène ralentie peinait à sortir de sa chambre. Baillant une dernière fois, elle attrapa une robe de chambre épaisse, et ouvrit la porte.
Le froid de Niveria s’était infiltré dans la maison : les fenêtres trahissaient une ruelle enneigée. Le changement de température la tira un peu de sa torpeur, bien qu’elle fût depuis longtemps accoutumée aux réveils dans le froid. Arrivant sur le palier, elle découvrit le corps lourd de Drasha, étalé, qui grommela lourdement à sa vue. Othello le gratifia d’une caresse entre les oreilles. Le tigre ouvrit alors un œil blasé, souleva sa masse, s’étira, et descendit les escaliers. La prêtresse sourit.

Une fois dans la cuisine, elle entreprit de nourrir les félins, sortant deux grosses pièces de viande d’une salière posée là, et constata une nouvelle fois l’ampleur des travaux qui l’attendait encore. La cuisine semblait si vaste, et si vide, avec les meubles rangés là sans grandes convictions. Avec de l’eau sur le feu, elle passa sa main sur le mur, sentant la peinture ancienne s’écailler sous ses doigts. Le croustillant des éclats colorés qui s’effritaient à chaque souffle de vent, ce souffle gorgé de senteur de ses réserves de plantes et du jardin. Elle avait commencé à entasser de quoi se remettre à l’herboristerie : un alambic, des pots remplis de plantes, d’algues, de fleurs à n’en plus voir le plafond, des petits pots de cactus, de vivaces qui prenaient la lumière à la fenêtre. Mais tout traîné dans un stagne chaotique : celui de la rénovation. Et dans tout cela, Othello jubilait. Cette aventure qui avançait pas à pas, prenait forme comme un golem d’argile, lui donnait l’impression heureuse de donner la vie, pierre par pierre. Remettant la manche volage sur son épaule, elle se fit couler un thé, et repartit dans le hall. C’était là le temple de leur œuvre.

Ses pas sonnèrent comme le tonnerre dans cette cathédrale de silence. Des pots de peintures traînaient, ainsi que quelques pots sales d’argiles, des pinceaux et des outils. La danseuse de l’aube se laissa ambuler, virevoltant dans ses mèches rougies par les flammes du soleil, osant s’essayer à un état des lieux de ce qu’il restait à accomplir. Les premiers jours, elle avait retiré toute la poussière, les toiles d’araignées, soulevant sous ces amas de souvenirs de nouveaux problèmes. Un peu ailleurs, elle se retrouva guidée vers la porte d’entrée, la lourde porte en bois, s’attendant presque à ce qu’elle s’ouvre sur une crinière des cheveux blonds. Un instant, elle se demanda s’il allait passer aujourd’hui, sentant un petit pincement nouer sa gorge. Avec ses nouvelles charges, elle ne savait jamais quand elle aurait l’occasion de le recroiser. Rapidement, elle détourna ses pensées vers la tasse fumante et en avala quelques chaleureuses gorgées.
Le sol était fait. Mais les murs étaient pour beaucoup fissurés, et nus de peinture. Dans les chambres, elle avait jeté des tapis épais sur les planchers abîmés, et savait qu’il lui fallait sauter la cinquième marche de l’escalier : elle était vermoulue. Les combles étaient trouées, un sourire édentées de ses tuiles, et le jardin était encore à l’état de jungle épaisse. Mais les murs étaient solides et robustes, les fenêtres en excellente état, et le bois taillé toujours aussi beau. Il ne suffisait que d’un peu d’huile de coude, et la bâtisse serait comme neuve.

Les yeux de la naïade se perdaient dans les méandres d’une fenêtre quand Drasha vint frapper sa tête à son poignée. En réponse, elle enroula sa main sur la tête velu, prit une profonde inspiration, et s’imprégna d’un calme détaché. Il fallait se remettre au travail. Avalant quelques morceaux de pain, Othello repartit d’un pied plus dynamique. La maison sembla brusquement s’animer : le rouge de l’aurore brûlant se vit rapidement rejoint par de nouvelles lumières, plus vibrantes encore, et les vitres resplendirent dans l’or du matin. Alors que la sirène alla rapidement par la salle d’eau en parcourant les couloirs, elle passa devant toutes les choses qu’elle avait fait rapatrier de la Cimmeria, assistée par quelques consoeurs, et qu’elle avait laissé là en attendant de pouvoir les ranger. Ce n’était pas beaucoup de chose : quelques malles contenant des vêtements, des pots et ustensiles, des babioles diverses. Petit à petit, les nouvelles de sa venue en ville avait amené quelques généreux pèlerins à lui offrir quelques meubles : dépareillés, plus ou moins neufs, ils étaient disposés joyeusement çà et là dans un ordre un peu chaotique, mais trouvaient dans cette disposition un charme étrange et atypique.
Sur les commodes et les murs, des lanternes et des bougies à moitié consommés. Elle avait placé devant quelques fenêtres des grands voiles translucides qui tremblaient avec les courants d’air. Sur les bancs, les fauteuils se trouvaient des coussins moelleux. Dans la bibliothèque où le bois attendait, les livres s’empilaient dans les coins des murs, quand ils ne vomissaient pas des malles qui les abritaient. Tous ces gardiens silencieux veillaient sur la demeure, alors que les félins couraient sur le parquet vieillis, et qu’Othello rentrait dans sa baignoire rempli d’une eau à peine chauffée. Dehors, le jour se levait.

Quelques heures plus tard, elle se tenait debout sur un tabouret, une robe usée et tâchée de couleurs sur le dos. Ses cheveux étaient réunis en une épaisse queue de cheval qui tombait derrière elle dans une longue cascade qu’elle espérait à l’abri de la peinture. Un pinceau s’agitait au bout de ses doigts sur le mur de la chambre d’ami. Ses projets pour la journée étaient nuls : elle n’avait pas à aller prêcher, ni à se rendre au palais pour une quelconque mondanité. Et l’hôpital se passerait d’elle aujourd’hui : elle serait entièrement dédiée aux travaux. Une fois qu’elle aurait fini ce mur, elle travaillerait au jardin. Malgré la neige, la terre avait besoin d’être retournée si elle espérait en obtenir quoique ce soit. Si elle avait le temps, elle bêcherait.

Concentrée, elle essuya sa joue avec le rebord de sa main, laissant sur son passage une traînée ocre. Les félins devaient jouer dans la neige, elle avait laissé la porte du jardin ouverte alors que dans le salon, l’âtre de la cheminait ronronnait d’un bois crépitant. De temps à autres, elle regardait la fenêtre par-dessus son épaule, la ruelle, comme si elle allait surprendre une ombre s’hasardant dans le passage. Mais alors, elle se remettait au travail, recouvrant le mur fraîchement refait par une énième couche de peinture. De temps à autres, les combles craquaient, faisant résonné des grincements boisés dans toute la maison : petit à petit, le géant endormie recommençait à respirer.
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Fenris Skirnir
MessageSujet: Re: Le géant endormi   Dim 9 Juil - 1:06

Chapitre X: Le Géant Endormi
Acte I: Memory as a tattoo

Les images défilaient sous ses paupières, ombres vives et incendiaires sur la toile étendue de ses songes agités. Son œil unique troublé par de visions fourmillantes se débattait incessamment contre la prison de sommeil et de chimères. Son corps s'agitait parfois sous le voile des draps jaunis et légèrement rêches, avant de se tourner et se retourner jusqu'à ce qu'une bonne partie des couvertures tombe à ses pieds. Quelques timides rais de lumière transpercèrent les volets et inondèrent la pièce sans la réchauffer, picotant sa rétine sensible. Finalement la clarté et le froid mordant le firent difficilement émerger de sa léthargie et se redresser sur le coude, avec la confusion de l'homme qui remonte lentement à la surface.
Sur le flanc gauche Fenris se frotta le visage et les yeux, se pinça l'arrête du nez dans l'espoir de reprendre pied, sans pouvoir réprimer une grimace au tiraillement d'une vieille blessure mal refermée. Avec peine il cligna plusieurs fois pour chasser l'inconfort du point du jour et le feu secret qui le consumait à travers ces hantises, ces souvenirs que son esprit ruminait inlassablement la nuit. Néanmoins il savoura le moment l’œil braqué au plafond, appréciant le grand silence qui régnait à une heure aussi jeune, pour n'être brisé que par les infimes bruits du quotidien. Le grincement du lit sous son poids, le craquement du plancher sous ses pieds nus, ses bougonnements ponctuels et ses irrépressibles bâillements.

Respirant profondément pour se donner du courage il tendit le bras et tâtonna dans un tiroir de sa table de nuit, à la recherche d'un sous-vêtement propre. Une fois que ses doigts se refermèrent dessus il l'enfila en manquant de s'étaler et sautilla pour garder l'équilibre. Jurant contre sa maladresse, il dodelina de la tête et s'accorda sa première cigarette de la journée. La glissant entre ses lèvres il mit les mains en coupe autour de son menton et l'alluma de son silex favori, avant d'inhaler en regardant par la fenêtre de sa chambre. Les vapeurs d'agrumes montèrent contre le carreau, plongeant les rues désertes dans un brouillard imaginaire. Tout à coup la ruelle donnant sur les cuisines de l'Égide du Lion sembla flotter sur un nuage de coton et d'écume. Un océan limpide qui lui rappela ses rêves récurrents, fruits de sa mémoire de plus en plus pointilleuse.

Plongeant tête la première dans les souvenirs, il fut absorbé avant même d'en prendre conscience. Sa cigarette continua de lentement se consumer entre ses doigts, un phare rougissant dans la semi obscurité. Il ferme les yeux et revoit.

Un peau de porcelaine, une interminable chevelure en cascade. De grands yeux sombres emplis de bienveillance, désormais clos dans un repos paisible. Une silhouette frêle et délicate oscillant au rythme d'une profonde respiration. Des lèvres pâles et pleines, légèrement entrouvertes. La senteur iodée de l'océan mélangée aux herbes médicinales. La chaleur proche d'un corps fragile, le feu brûlant sous une couche de givre. La mer faite femme.

Le borgne cilla plusieurs fois et plaqua en arrière ses cheveux en bataille, puis écrasa pensivement le mégot dans le cendrier posé sur le rebord de fenêtre. Les images défilaient encore, quoique plus beaucoup plus lentement. Un soupir rompit le silence, tandis qu'il enfila enfin une chemise et un pantalon.Il faisait froid dehors et c'était tentant de rester enfermé à ne rien faire, mais d'un autre côté l'oisiveté avait d'autres dangers plus insidieux que la saison.
Aujourd'hui il avait bien envie de profiter de sa journée libre pour aller lui rendre visite. Il avait envie de la revoir, besoin de comprendre. Nombre de questions s'étaient soulevées depuis l'attaque du colosse, sa perte de contrôle et les événements qui avaient suivi. Pendant quelques temps se jeter à corps perdu dans le travail et s'abrutir de tâches répétitives avait suffi à lui vider la tête, seulement il devenait de plus en plus difficile de s'évader. Maintenant, après la tempête il restait un vide qu'il lui fallait absolument remplir de sourires et d'affection. Assis sur le lit Fenris enfila rapidement des bottes et un manteau, puis saisit sa boite à cigarettes et ses autres affaires avant de prendre la porte... en même temps que son courage à deux mains.


***

Sans hésitation Fenris serpenta entre les petites rues menant à la résidence de la prêtresse. Son pas rapide le mena jusqu'à l'entrée en une dizaine de minutes à peine, aussi il s'arrêta soucieusement devant le portique, sans savoir s'il faisait bon de s'inviter de la sorte, aussi tôt dans la journée. Les mains dans les poches il tenta de regarder à l'intérieur de la propriété à la recherche de signes d'activité, sans grand succès. Néanmoins l'odeur de peinture fraiche lui chatouilla les narines de ses chimiques caractéristiques, ce qui le motiva à finalement se lancer. Longeant la façade il s'arrêta devant la porte principale, puis jeta un coup d'oeil à travers la fenêtre grande ouverte à l'étage. Peut-être que...

« Dame Lehoia ? »

Il n'aimait pas trop s'encombrer de ces formalités avec une personne qui lui était chère mais il ne tenait pas à cause d'ennuis à la demoiselle en exposant leur proximité au voisinage. Non qu'il y ait grand monde habitant juste à côté, mais avec les passant on ne sait jamais. Frappant à la porte au cas où la pièce au premier était juste en train d'être aérée, il prit une grande inspiration pour gonfler sa confiance. Il avait promis d'aider Othello avec les rénovations, alors c'était le moment où jamais.




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Othello Lehoia
MessageSujet: Re: Le géant endormi   Jeu 13 Juil - 15:09

La friction du pinceau sur le mur de plâtre provoqua un bruit sourd et étouffé, comme le plissement du tissu ou le bruissement des ailes des oiseaux. Hypnotisée par les mouvements répétés et mécaniques, la sirène avait plongé dans l’ocre du mur comme dans une piscine d’or, et dépeignait sans conviction le grain de la pierre sous les fibres colorées et du bout des yeux. Elle était captivée : emportée dans la tâche, elle avait laissé ses pensées vagabondes, traînant çà et là entre des émanations informes et des murmures profonds. L’essentiel était de ne pas trop plonger : elle se connaissait bien, elle pouvait s’y perdre, disparaître au plus profond de l’abysse de son esprit, et se retrouver de longues minutes plus tard à avoir peint frénétiquement le même centimètre de mur.
A la place, elle rêvassait en silence, emplie du calme presque sacré qui régnait souverain dans toute la maison qui prenait alors des airs de cathédrales. Seuls les craquements distants et intestins des poutres venaient le troubler, et les rugissements furieux ou joueurs des deux créatures qui s’amusaient dans la poudreuse.

Si elle s’était enfouie plus profondément dans ses rêveries, elle n’aurait peut-être pas perçue les ébauches de la voix qui l’appela depuis la rue, une voix dont elle commençait à connaître tous les contours, le timbre chaud et grave, les hauteurs familières. Comme son geste, son souffle, son être s’immobilisa soudain, laissant sa pensée revenir à la surface éveillée pour prendre pleinement conscience de cet appel, et de ce qu’il signifiait : que le marin de sable était sous ses fenêtres. Dans un réflexe étrange, ses yeux s’ouvrirent largement, et elle ne put réprimer un sourire secret qui fleurit sur ses lèvres. Néanmoins, et considérant la nature de son œuvre, elle prit le temps de poser calmement pinceau et peinture sur le côté, et de se frotter les mains pour les sécher un peu, quitte à ce qu’elles semblent recouvertes d’or.
Pourtant, alors qu’elle allait se présenter à la fenêtre, une force invisible lui imposa de s’arrêter bêtement, à mi-chemin, suspendue au milieu de la chambre d’amie comme dans une bulle. Peut-être était-ce simplement l’appréhension, le doute qui la paralysait ainsi, ou du moins le croyait-elle. Dans son ventre, un creuset s’était formé, fruit de sentiments partagés qui ne cessaient d’émaner du plus profond de son être, qui commençait à peser un peu trop à son goût, surtout qu’elle ne comprenait pas ce trac idiot qui semblait la pétrifier. Etait-ce son intuition du matin qui revenait au galop ? Ou simplement son imagination qui lui jouait des tours ? Un coup sur la porte lui fit comprendre qu’il y avait bien quelque qu’un, mais elle doutait encore. Ces derniers mois avaient la vertu de ressembler à un tableau mal assemblé, entre des réunions interminables avec des dignitaires gonflés d’égos, et des heures de soin qui s’empilaient comme les pierres des maisons détruites par le colosse. Au milieu de tout cela, elle avait pris la fâcheuse tendance à prendre ses désirs pour des réalités, espérant pouvoir trouver en des coïncidences des oasis rédemptrices qui souvent ne s’avéraient être que de nouvelles déceptions.

Finalement, et faisant fi de ces ronces dont elle ne comprenait pas la raison d’être, elle s’avança timidement, emplie de joie, et de la peur de s’être trompé de personne. Doucement, elle passa le visage dans l’encadrement, rapidement suivit par quelques mèches libertines que le courant d’air avait happées et qui profitaient pleinement de l’extérieur pour voleter au rythme des éons. Elle reconnut immédiatement la longue silhouette immobile devant sa porte, à moitié abrité par le portique et retourna aussitôt à l’intérieur pour se diriger vers l’escalier qu’elle descendit avec attention. Bientôt, elle ouvrait la porte sur le visage familier de Fenris, dont les contours blonds et fins se découpaient doucement sur le plafond de briques et les rues enneigées.
Pendant un instant, elle resta immobile, se contentant de le regarder doucement sans prononcer mot, prise dans un mélange de surprise et de paix sensible. Il avait l’air en bonne santé, mis à part une certaine fatigue qui se lisait dans son œil unique, dont elle reconnaissait l’étrange lueur pourpre qui semblait le suivre où qu’il aille, gravé entre ses iris, un phare sur sa prunelle. Comme toujours, elle leva sa tête vers lui, ressentant de nouveau la tension dans sa nuque alors qu’elle levait ses yeux vers son visage. Il lui sembla distinguer des cernes sur le haut de ses pommettes, de longs creusets sombres trahissant un rythme de vie soutenu. Elle se demanda alors ce qu’il devenait depuis que la couronne avait mis la main sur sa vie, depuis qu’il devait servir sans cesse et sans broncher les puissants. Ils n’avaient pas dû se voir depuis qu’ils avaient visités la maison.

Un sourire amusé se dessina de nouveau sur ses lèvres, et c’est alors qu’elle sentit une tension anormale sur sa joue, où elle leva instinctivement les doigts pour sentir les écailles d’une trace de peinture. Non seulement elle était peintes, portait une robe bariolée, mais cela faisait plusieurs secondes qu’elle le dévisageait sans rien dire.


« Bonjour Fenris... » Murmura-t-elle soudain, suspendue entre deux intentions, peu certaine des mots et de l’ordre qu’ils trouvaient sur le bout de sa langue. Elle leva une main incertaine, avant de la reposer enfermée sur son ventre.

C’est alors qu’elle réalisa qu’il était là, devant elle, et qu’elle ignorait tout à fait les raisons de sa présence ici. Comme sur le marché de Cimméria, Othello avait l’étrange sensation de le revoir à travers un prisme, un filtre qui effaçait les frontières du temps autour d’eux, leur offrant le répit face aux secondes, aux minutes. Aux yeux des passants, à ceux de la ville. Son formalisme lui revint à l’esprit, et elle supposa alors qu’il venait peut-être de la part de la couronne, ce qui était aussi surprenant qu’étrangement décevant, bien que la balance de ses émotions n’en fassent qu’une boule épaisse de sentiment informe où elle ne pouvait distinguer rien de très sensible. Mais la pensée s’évacua d’elle-même dans un souffle : Timothée lui envoyait des missionnaires, des chambellans, tous plus habillés les uns que les autres, alors c’était à proscrire – et heureusement rassurant.
Entre hésitation et bienveillance, elle oscilla doucement entre divers états, peinant à trouver les mots, comme souvent, recherchant ses marques qui revenaient par vagues subtiles et naturelles, des réflexes ancrées sous sa peau.


« Je suis heureuse de vous revoir. » Elle regarda derrière elle, un peu perdue, puis s’aperçut de la température ambiante, de la neige. « Entrez, il ne fait pas vraiment plus chaud à l’intérieur, mais au moins il y aura un toit sur notre tête. » Joignant le geste à la parole, elle ouvrit un peu plus la porte pour le laisser entrer.

Une fois qu’ils furent tous les deux rentrés, elle referma derrière eux, et la lourdeur de la porte raisonna glorieusement dans toute la maison. Par bribes, les impressions et les souvenirs lui revenaient, le sentiment d’être si petite derrière ce dos immense, le silence rassurant et respectueux, le dessin large de ces épaules usés à la mer, au travail. Une abnégation dont elle ne devait même pas connaître une once. Comme dans les fonds marins, la sirène ondula dans ce hall gigantesque, pleines de couleurs, glissant sur le sol avec un silence étrange et cotonneux. La maison n’avait pas du beaucoup changer depuis sa dernière visite, à part les meubles, l’odeur de peinture et la poussière qui avait disparu... Othello fit un rapide décompte mental, bien que ce ne fut nécessaire que pour elle.


« Elle n’a pas beaucoup changé depuis votre dernière visite. » Ses yeux dessinaient les courbes de l’escalier, du plafond, avec une bienveillance maternelle pour le géant ankylosé. Puis elle retourna vers le marin pour se tenir à ses côtés, enveloppés de silence. Elle souhaitait savoir comment il allait, où ses pas l’avaient mené, ce qu’il devenait pour la couronne, s’il avait sacrifié son temps libre pour venir la voir. Mes ses mots se perdaient, sa maladresse contaminait ses paroles comme les racines d’un arbre qui aspire à lui la terre et son énergie. Penaude, défaite par sa fragilité, elle finit par conclure, les yeux redescendus vers ses doigts liés, accablé par ses propres limites : « Comment allez-vous ? »
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Fenris Skirnir
MessageSujet: Re: Le géant endormi   Sam 15 Juil - 11:46

Chapitre X: Le Géant Endormi
Acte II: Maiden in Gold

Fenris retint un soupir de nervosité, observant tantôt la fenêtre d'où il lui avait semblé entendre du bruit, tantôt la grande porte d'entrée qui demeurait obstinément close. N'ayant eu aucune réponse à son appel il se mordit instinctivement la lèvre, regrettant instanément l'idée de se présenter sans invitation. Othello ne semblait pas du genre à s'encombrer de servants ou de cuisiniers aussi il ne pouvait pas passer pour un intermédiaire pour éviter de la déranger. Et puis rien ne lui garantissait qu'elle ne se soit pas simplement absentée pour mener une cérémonie religieuse ou une autre tâche liée à sa fonction de Haute Prêtresse.
Considérant l'idée de faire demi-tour avant d'être pris pour un voyeur ou un cambrioleur, Fenris se craqua les doigts pour se distraire et se résolut finalement à attendre encore un peu. L'expression tendue d'expectative il leva enfin le museau en discernant au loin un très léger bruit de pas qui venait en sa direction. Enfin la porte s'ouvrit sur le visage délicat d'Othello et libéré d'un poids, il se laissa aller à sourire de soulagement. Très naturellement il murmura dans un cumulus de buée, se frottant les mains pour s'échauffer les doigts.


« Bonjour, Othello. » Fenris n'osa s'avancer plus avant sans être invité, mais ne put s'empêcher d'exulter ce qu'il ressentait dans un murmure éteint. « Vous m'avez manqué, cela fait plaisir de vous revoir. »

La sirène semblait bien se porter dans l'ensemble et quelques teintes de peinture ocre au niveau de sa joue et de son front ne faisaient qu'en ajouter à son charme évanescent. Plus que jamais, dans sa modeste robe de travail et son air surpris elle lui faisait l'impression d'une poupée de porcelaine, elle ravivait chez lui un instinct ancien et animal de protection. Pourtant il le savait, Othello était une femme forte et habile, n'ayant besoin de personne pour s'en tirer seule. Sa fragilité apparente n'enlevait rien à sa résilience et sa détermination; et s'il avait pu être sceptique un jour, tous ses doutes avaient été effacés depuis ce qu'ils avaient traversé ensemble.
Néanmoins il lui était impossible de complètement contrôler l'impulsivité de ses instincts. Tout au mieux dans les bons jours pouvait-il la contrebalancer d'une pincée de bon sens et de retenue, quoique la jeune femme ait tendance à attiser la tentation d'autant plus fort. Une tentation dans laquelle il plongerait volontiers tête la première s'il n'était pas certain de se casser la figure au bout du compte. Expirant lentement, Fenris prit les mains de la prêtresse dans les siennes dans un contact aussi tendre qu'il fut bref. Prenant vite conscience de son geste sans gêne il ne l'entrava pas.

Par ailleurs il remarqua que son hôte ne semblait pas souffrir du froid, qui devait paraître somme toute relatif pour quelqu'un ayant si longtemps habité à Hellas. Sentant un frisson remonter dans son dos le borgne ne se fit pas prier quand il fut invité à entrer. Cela ne pouvait pas être plus horrible que la dernière Nivéria, cependant il se passerait bien de pouvoir faire les comparaisons détaillées. Tête nue il avait les cheveux et les épaules clairsemés de neige, ce qui ne l'empêchait pas d'être bien mieux portant que lorsqu'il avait rencontré Othello à Cimméria, il y a déjà un an. Cela semblait maintenant si loin et pourtant c'était si vif dans sa mémoire... L'espace d'un instant Fen se laissa absorber pour revenir sur terre au son de la voix de la sirène. Un peu gêné, il balbutia maladroitement.

« Écoutez, je... Je suis désolé d'apparaître à l'improviste comme ça. » Il baissa le regard un peu penaud, puis chassa quelques flocons de son manteau.
« Pour être honnête j'avais besoin de souffler, j'avais... envie de vous voir. » Il regarda aux alentours avec un sourire tranquille, curieux sur ce qu'étaient devenus les lieux. « Et puis j'ai une promesse à honorer. Je fais des travaux forcés le reste de mon temps alors vous aider serait une partie de plaisir en comparaison. Enfin, pour peu que vous en vouliez bien sûr. »

C'était bien plus facile d'expliquer les raisons de sa présence ainsi, et ça lui éviterait peut-être des explications confuses sur le reste. Non qu'il craigne réellement qu'Othello l'interroge concernant l'imbroglio d'émotions qui les liaient, la naïade était trop gentille pour creuser un sujet qui la rendait probablement tout aussi confuse. Revenant donc à un terrain plus neutre le lupin complimenta la propreté des lieux et y alla de quelques conseils concernant la restauration des portes et fenêtres du hall. Bien sûr il n'était pas vraiment architecte ou maçon, néanmoins il avait déjà bâti des maisons de racine avec les moyens du bord, aussi il avait dépassé le stade du bricoleur amateur. Quoi qu'il en soit il ne voulait pas l'ennuyer avec des conseils dont personne n'avait fait la demande donc il s'arrêta assez vite.
Entrevoyant de timides rayons de soleil entre les stores, il regarda les jeux de lumière qui dessinaient d'étranges arabesques sur le sol. Petit à petit la maison montrait le potentiel dissimulé par l'abandon et maintenant qu'Othello la couvait de son dévouement, ce n'était qu'une question de temps avant que cette dernière dévoile enfin ses secrets et sa beauté.


« Bien, je crois. J'ai pas trop à me plaindre étant donné ce que j'aurais encouru en d'autres circonstances. » Son œil s'assombrit un instant avant qu'il ne se reprenne, l'ombre passant aussi vite qu'elle était apparue.
« J'en ai terminé avec les travaux de rénovations du troisième quartier il y a deux semaines. Je suis maintenant au service direct d'un forgeron adepte de Bor, et me retrouve parfois à travailler directement pour un représentant du Roi. De petits trucs, des courses pour la plupart, de quoi leur donner une idée sur la stabilité de mon comportement. Depuis la mort du colosse il n'y a plus eu de Yorkas ou de Lhurgoyfs qui ont perdu la boule, mais ça rassure les gens de nous tenir en laisse.» Il se gratta la joue.
« J'sais pas trop ce qu'ils ont en tête, ni quand j'en aurai enfin terminé avec tout ça. J'sais juste que j'ai pas le temps de trouver du travail à côté, ni le droit de partir plus loin que le compté d'Aziah au nord-ouest et les frontières d'Arghanat à l'est. » Il sourit en mesurant fort bien sa chance, mais soupire malgré tout.

« Je suppose que je peux laisser tomber mon pèlerinage annuel jusqu'au domaine de Soulen. » Tout n'était pas rose dans sa nouvelle vie, néanmoins la plus grosse contrainte était celle de devoir se présenter régulièrement aux autorités. Avec le temps il avait bon espoir que ces mesures s'assouplissent et lui permettent de respirer un peu plus. Enfin si au moins il pouvait rendre visite à Othello et à la famille Jézékaël -malgré la bouderie d'Ezra qui se remettait encore de ses frayeurs- tout n'était pas perdu. Il verrait un nouveau jour demain et c'était tout ce qu'il pouvait demander.

« Paraît que si tout se passe bien dans quelques temps je pourrai gagner un salaire décent bientôt, en tant qu'agent commercial pour la Couronne. » Autant dire qu'ils se gêneraient pas pour couper dans ses honoraires habituels, mais au moins c'était un progrès, même minime. Un espoir.
« Enfin, assez à mon sujet. Vous semblez soucieuse... Tout se passe bien de votre côté ? » Retirant son manteau il le posa calmement sur son avant-bras. « Vous êtes courageuse de vous jeter à corps perdu dans le ménage et les réparations comme ça. Je parie que vous avez tout fait seule, pas vrai ? Je vous avais pourtant dit de m'appeler... » Il dodelina de la tête, pressentant qu'il connaissait déjà la réponse à sa question.



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Othello Lehoia
MessageSujet: Re: Le géant endormi   Dim 30 Juil - 22:46

Un éclat de neige tomba de son épaule quand il passa la porte, poussé par le vent et la brise alliés, et Othello le suivit du bout des yeux dans sa longue et inexorable chute. C’était peut-être son imagination, mais il lui sembla qu’un rayon de lumière le traversa d’un coup, l’illuminant tel un prisme brillant, avant qu’il ne tombe aussi doucement qu’une plume sur le sol tiède. Il ne fallut qu’une petite seconde pour qu’il ne soit plus qu’une flaque liquide. Il était peut-être plus chanceux que tous ceux que Fenris avait éparpillés par terre, sur le perron, et qui avaient connus une fin plus tristes, dans le froid et le givre.

« Ne vous en faites pas Fenris. » Murmura-t-elle simplement, soucieuse de le voir s’inquiéter pour une simple visite. Elle qui ne recevait dans sa maison que les courants d’air et les émissaires de son église ou de la couronne, et qui étaient loin d’être la meilleure compagnie, la venue du marin ressemblait à une agréable parenthèse, une bouffée d’air frais... Qu’il s’accable était la dernière des choses qu’elle souhaitait percevoir dans son œil unique et brillant. « Vous pouvez venir quand vous le souhaitez. Et votre aide est la bienvenue aussi. »
La surprise et l’étonnement firent bientôt place à une forme de familiarité partagée, de bienveillance mutuelle qui finit par détendre la sirène, qui tenta discrètement d’effacer la peinture sur son visage claire. Le marin dégageait une aura douce, ses larges épaules se découpant adroitement dans le hall si vaste, alors qu’Othello s’y sentait si petite, encore plus à côté de lui. Il avait des airs de capitaine sous la lumière froide du point du jour, lui qui n’aspirait qu’à être libre. Vagabondant dans ses pensées, elle revint sur terre quand il lui répondit, sa voix grave l’attirant vers la surface comme la lumière d’un phare distant. Ainsi, il allait bien. C’était rassurant de le savoir en bonne santé, actif et menant son navire malgré les eaux troubles et les liens de la couronne qui l’entravaient de toutes parts.

L’ombre d’un instant, elle vit son œil s’assombrir de nuage, et au même moment, sa gorge se serra : l’ombre de la mort passa au-dessus d’eux avant de retourner aux tombes. Un frisson courut délicatement le long de son dos pâle, Othello frémit. Il n’y avait eu aucune exécution suite à l’attaque du colosse, et elle bénit une fois de plus la présence d’esprit de Timothée d’avoir su distinguer qui étaient les victimes, et qui était le monstre. En d’autres temps, d’anciens seigneurs n’auraient pas hésité à répandre autant de sang qu’il n’en avait coulé dans les rues. Fenris poursuivit son récit, et elle l’écoutait, attentive, relevant vers lui ses deux yeux bruns, encore entouré du coton de la surprise et d’une lueur curieuse. Du nord au sud, de l’est à l’ouest de l’état... Elle sourit, mais avec une semi-conviction, consciente des contraintes qu’on lui imposait. Lui qui était éprit de liberté, du désir dévorant et intime de tout voir, qui était tel le vent, en perpétuel mouvement, elle se demanda si ce n’était pas plus lourdes chaînes à porter que celles qu’il avait aux poignets. Heureusement, ses tuteurs semblaient devenir plus flexibles, c’était aussi ce qu’il se dégageait des paroles à la cour. Mais elle se demandait de plus en plus combien de temps ces mesures allaient durer, puisqu’avec toute la distance qu’elle pouvait prendre, elle ne voyait pas le bout des travaux que l’on alignait devant lui.
Mais c’était un bon début, une lumière qui traversait le ciel sombre. Elle ne pouvait que s’en réjouir avec lui.

« Je suis navrée pour votre pèlerinage. » Ponctua-t-elle. Elle songea qu’il pourrait peut-être faire une demande de permission, mais n’osa le dire, de peur que cela n’aboutisse jamais. De toute façon, les décideurs de ces affaires n’allaient pas souvent dans le sens de la victime... Ou du prisonnier ? Perdue, elle ondula délicatement le visage sur le côté, se laissant guider par le poids de son esprit esclave de sa tête, avant de revenir auprès de Fenris, retrouvant son œil unique comme repère pour ses yeux.

Elle s’apprêta à lui répondre, et choisissait ses mots dans un recoin de sa langue, alors qu’il retirait son manteau, ce qui la mit devant le fait qu’elle n’avait pas pensé à le débarrasser. Finalement, elle ravala ses paroles et allait le lui proposer, quand il poursuivit... Cela la prit de cours, et elle eut l’amère sensation d’être une enfant prise la main dans le pot de bonbons. Elle baissa les yeux avec une candide culpabilité, essayant de prendre le dessus sur ce sentiment dont elle ne maîtrisait qu’une partie, mais elle finit par rendre les armes, consciente qu’elle ne pourrait ruser le Loup avec de simples mots.

« - Je... Disons que je pensais pouvoir venir à bout de tout cela sans avoir à vous déranger. » Elle releva doucement le regard, oscillant entre douceur et culpabilité. Elle savait le marin entre tant de missions, de responsabilités qu’elle n’avait voulu lui ajouter un nouveau poids sur ses épaules, malgré son envie de le revoir. Son secret désir était de pouvoir l’inviter dans une demeure finie où il n’aurait rien eu à faire à part s’assoir et se reposer. « Vous aviez beaucoup de travail, et cela me semblait... Déplacé de vous accabler avec mes problèmes de maison. » Elle tenta un sourire désolée, son esprit apaisé retrouvant son onde calme, soulagé par son aveu. Elle se doutait que le marin ne lui en voudrait pas, mais elle ne souhaitait pas qu’il croit en de mauvaises raisons, qu’il ne se sente pas invité. Au contraire,  sa venue spontanée troublait la sirène plus qu’elle ne voulait l’admettre, comme si les vagues du destin le ramenait toujours à elle, malgré ses doutes et ses craintes. Pendant quelques secondes, elle le fixa sans rien dire, mais finit par délier sa langue, en regardant ses doigts liés. « Et pourtant, vous voilà devant moi... »

Avec un naturel qui la dépassa, elle s’approcha et tendit vers lui ses bras pour récupérer son lourd manteau, prenant un infini soin à éviter tout contact avec une possible tâche de peinture fraîche. Le poids du tissu sembla peser sur ses bras fins, mais elle le porta avec bienveillance. Elle n’avait pas pensé à l’en débarrasser quand il avait posé le pied dans la maison, se laissant déborder par divers émotions en quinconce, et comptait bien parer à cet affront en accrochant l’habit à sa juste place.

« Merci d’être venu Fenris. » Elle hésita un temps à prononcer les prochains mots, même si ils se pressaient au bout de ses lèvres pour pouvoir enfin sortir. « Vous m’avez manqué aussi. »

Tenant fermement le manteau dans les bras, elle s’apprêta à poursuivre quand soudain, un bruit violent retentit dans tout le hall, raisonnant avec fracas sous l’immense plafond, comme un cri lointain, la plainte d’une créature absente, éphémère et invisible. Othello frémit imperceptiblement. Encore un de ces fichus courant d’air...
« La fenêtre d’une chambre est cassée, et... Je ne sais pas changer le verre. » Elle haussa doucement les épaules, défaites, et entama de conduire le marin jusque dans le vestibule

« Ces dernières semaines furent un peu chargées, entre des messes à célébrer, le travail à l’hôpital, les rencontres avec des dignitaires... » C’était ces derniers qu’elle appréciait le moins. Une ou deux rencontres avaient été agréables et belles. Mais la plupart d’entre eux n’avaient été que des riches hommes ventripotents et lubriques qui cherchaient à se racheter une bonne conscience en se tournant vers la religion, avec plus d’hypocrisie que de foi. « Mais j’arrive à m’en sortir. » Elle se mordit une petite seconde la lèvre, ne sachant que dire de plus. Ses petites mains serrèrent le tissu, ses longs doigts fins cherchant les replis chauds pour se cacher doucement.  Elle n’aimait pas parler d’elle, aussi quand elle devait le faire, c’était... Maladroit. Mais elle poursuivit vite, chassant de sa voix ses mots précédents. « C’est pour la maison que le rythme est... Plus lent. »

Il n’y avait qu’une poignée de pas à faire pour arriver jusque dans la petite pièce, l’espace adjacent à une chambre d’ami du rez-de-chaussée, où elle avait entreposé un placard grand et vaste, un porte-manteau et un banc, ainsi que tout une armée de cadres de porte, de fenêtre, de verres... Tout le matériel du parfait petit bricoleur. Elle avait bien essayé les premiers jours de réparer toute seule le gros œuvre, de refaire les marches, de toucher à la menuiserie – après tout, entre les plantes et le bois, il n’y avait qu’une fine frontière... Et pourtant, ses tentatives s’étaient avérées si stériles qu’elle se contentait de toucher à la seule chose qu’elle réussissait sans problème : la peinture.

Attrapant le manteau d’une main, elle passa l’autre sur une des patères en faisant tomber quelques nuages de poussières, avant de finalement y accrocher l’habit. Soucieuse... Avait-il pu lire aussi loin ? Othello se retourna finalement vers lui, le mouvement rabattant sur son côté une partie de sa queue-de-cheval qui tomba mollement, en grandes boucles blanches, devant son épaule couverte d’une large tâche ocre. Cela faisait quelques jours qu’on l’avait avertie du prochain conseil des dix, et elle hésitait encore à s’y rendre alors que la ville criait encore de douleur, et qu’une grande partie des blessés de l’hôpital ne trouvait toujours pas de soin. Absorbée par les pensées, ses yeux d’ébène balayèrent la pièce, dessinant le contour des meubles, des objets, jusqu’à s’arrêter jusqu’à une masse sombre et longue, au fond de la pièce, couverte par un tissu aussi noir que l’objet qu’il cachait.


« Je vous fais visiter de nouveau ? » Finit-elle par murmurer, une avide envie de quitter la pièce commençant à grignoter son ventre, à peser dans son cœur avec une force violente, à moins que ce ne fut un désir réprimé qui ouvrait de nouveau ses yeux. « Nous serons sûrement mieux ailleurs qu’ici... »
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Fenris Skirnir
MessageSujet: Re: Le géant endormi   Mar 19 Sep - 10:02

Chapitre X: Le Géant Endormi
Acte III: Butler for Hire

Les mots simples et le ton accueillant de la prêtresse eurent le don de calmer un peu toutes ses interrogations. Il avait senti la sincérité dans sa voix et c'était davantage qu'il n'avait espéré. Pour l'avoir vue à l’œuvre Fen savait qu'elle avait du mal à solliciter de l'aide à moins que ce ne soit absolument nécessaire, aussi ce n'était pas surprenant qu'elle ne l'ait pas appelé malgré ses nombreuses offres. D'un autre côté au moins elle ne refusait pas le coup de main, ce qui en soi était un progrès. Petit à petit elle ouvrait la porte de chez elle pour le laisser entrer, et lentement il espérait qu'elle s'ouvre aussi. Mais chaque chose en son temps, la patience était une vertu... Pour ceux qui savaient en faire preuve du moins.
Passant pensivement les mains sur la surface d'un vieux mur, le borgne sourit doucement. Il se demanda combien d'images, de rires et de confidences cette maison avait bien pu garder au gré des années. Au moins autant que ceux qui l'attendaient en compagnie de sa nouvelle maîtresse, espéra-t-il. Savourant la texture du bois travaillé des cadres de la fenêtre, il s'arrêta.


« Ce n'est pas grave. D'autres occasions se présenteront, si Soulen le veut. Si d'ici là je n'ai toujours l'autorisation » Il grimaça à ce mot. « d'y aller, je présenterai mes hommages autrement. Ou peut-être pourrez-vous présenter une offrande au temple pour moi ? Oh, nous verrons bien. »

Il haussa les épaules sans trop se faire de souci. S'interroger sur ses plans d'avenir c'était devenu un luxe inespéré, une aubaine inattendue et précieuse. Une seconde chance dont Othello était grandement responsable.
Retenant un rire sous cape face à l'expression penaude de la demoiselle, Fen avait bien du mal à contenir son sérieux. Autant sur certains sujets c'était extrêmement difficile de savoir ce qu'elle pensait, autant sur d'autres elle était un véritable livre ouvert.


« Passer du temps avec vous est toujours un plaisir, que ce soit pour discuter autour d'un thé ou pour vous aider à rénover. En plus c'est moi qui me suis proposé de mettre la main à la pâte, ne l'oubliez pas. »
Il se tourna à demi pour faire face à la sirène. Son expression était amusée mais son regard était sérieux alors qu'il lui confiait son manteau. Au passage il en profita pour la regarder dans les yeux.
« Après ce que nous avons traversé, je pensais que nous avions dépassé le stade où nous nous sentions coupables d'être ensemble, y compris dans les pires moments. Pour moi il ne s'agit plus d'avoir une dette ou une faveur à rendre. Je viens vers vous et je vous propose mon aide parce que j'en ai envie, je n'attends rien en retour. »

Le contact visuel se fit aussi silencieux qu'intense et il lui sembla avoir vu une pointe d'émotion nouvelle. Néanmoins la résidence rompit l'instant d'une longue plainte qui lui fit lever le nez vers le plafond. Le moins qu'on puisse dire c'est que ça allait être un sacré chantier que de redonner son éclat à cette belle acquisition. D'un autre côté ce n'était pas difficile de se projeter et d'imaginer à quel point ce serait grandiose, cela en valait clairement la peine.
Laissant parler Othello, Fenris ne l'interrompit pas. Sachant à quel point cette dernière pouvait être avare de mots quand elle était au cœur de la conversation, il avait tôt appris à ne pas la décourager par trop d'enthousiasme. En outre il ne pouvait s'empêcher de remarquer l'ennui presque nerveux avec lequel la Haute Prêtresse parlait de ses fonctions. Ça devait être au moins aussi agréable d'endosser toutes ces responsabilités que ça ne l'était d'être en liberté conditionnelle. En fait d'un œil extérieur c'était un peu la même chose, titres et honneurs mis à part. Cela dit il préféra ne pas attaquer le problème de front. Au lieu de ça il en revint à quelque chose de plus léger.


« Si vous avez déjà commandé le verre de remplacement, je devrais pouvoir réparer ça sans trop de problèmes. Si jamais il vous manque quelques outils, je suis sûr que Snorri... » Il s'arrête en réalisant que le nom n'évoquerait rien. « Le forgeron pour qui je travaille, doit avoir ce qu'il faut. » Le Lhurgoyf fait déjà un inventaire mental de ce dont il aurait besoin, suivant docilement son hôte jusque dans la pièce servant d'entrepôt.
« Une fois ce carreau réparé il devrait faire bien meilleur à l'intérieur et ça évitera les bruits aussi. »

Étudiant les matériaux présents et les moyens disponibles, Fenris approuva silencieusement. Ce n'était pas idéal mais il y avait largement de quoi se débrouiller. Il y aurait au moins de quoi s'occuper des choses les plus urgentes, quitte à devoir emprunter une masse, une scie, et deux ou trois autres bricoles. Fenris se penche ça et là à la recherche de ce qu'il lui fallait, surveillant Othello du coin de l’œil.
C'est que tout à coup celle-ci semblait emprunte d'un drôle de malaise dont il ne connaissait la source. Secrètement un peu inquiet, Fenris remonte les manches de sa chemise de lin en les enroulant autour de ses avant-bras. Mieux valait ne pas creuser à l'aveugle et mettre les pieds dans le plat. Quoique sceptique quand à ce changement de comportement et curieux des soucis dont elle ne voulait parler, il se laisse porter par le courant.


« Bien sûr, je vous suis. Faites-moi savoir par où vous voulez commencer. Je peux toujours vous aider avec la peinture des plafonds ou des murs les plus hauts, réparer ce fameux carreau ou ce qui se fait le plus pressant. Aujourd'hui je suis votre modeste homme à tout faire, n'hésitez pas à en profiter. » Son offre était sincère mais l'espièglerie l'emportait dans son sourire, c'était plus fort que lui...




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Cut through all their shit with a brazen wit
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Othello Lehoia
MessageSujet: Re: Le géant endormi   Mar 3 Oct - 12:45

Alors qu’elle levait les yeux au plafond, elle revoyait le regard intense du marin, réentendait ses mots prononcés quelques minutes plus tôt dans l’entrée. Absorbée dans un souvenir récent, Othello rêvassait doucement alors que Fenris faisait l’état des lieux des fournitures à sa disposition. Comme une roue, les paroles tournaient encore et encore : « ce que nous avons traversé ensembles... ». C’était vrai. Emportée par un tourbillon brumeux, elle replongea dans la mer froide et cimmérienne, se retrouva de nouveau piégée par les filets des marins et hissée sur le pont, recroisa son œil unique et brillant, pour le retrouver au Grand Bosco, à sa boutique, puis il se changea en regard de Loup destructeur dans les rues de la capitale. Finalement, elle ferma les yeux, ressentit la pression familière et habile de ses immenses mains sur les siennes, puis de ses lèvres fugaces et brûlantes dans la salle de l’Egide du Lion, pour se retrouver là, dans ce vestibule, signant l’acte de vente porteur de promesses et d’un avenir meilleur... Et en construction. Ils avaient parcouru tout ce chemin... Et pourtant, elle peinait à le réaliser, et prenait encore mille soins à ne pas le brusquer, le peiner par ses gestes ou ses paroles. Sûrement avait-il raison : ils s’étaient vu dans leur forme la plus bestiale, la plus intime. Qu’il y avait-il encore à craindre ?

Brusquement, elle revint à elle, entendit sa réponse avec une pointe d’amusement. Comme à son habitude, le loup prenait un malin plaisir à saupoudrer dans sa voix et ses paroles une malicieuse espièglerie. A son tour, la naïade se rassura, sourit doucement, et fit preuve de la même audace.

« - Je devine être particulièrement chanceuse. » Fit-elle plutôt amusée, sonnant somme toute un brun mystérieuse. « Voyons voir à quoi nous pouvons vous occuper aujourd’hui. »

Ne restant pas plus dans cette spectrale atmosphère, elle invita le marin à la suivre, laissant derrière eux la lance de Kron, cachée derrière le sombre tissu dans un coin de la pièce. C’était plus fort que sa propre personne, l’arme lui inspirait autant de répulsion que d’attirance, une attraction magnétique et un vif dégoût comme un aimant. Ne pas la côtoyer trop était un luxe qu’elle se payait volontiers.
Avec une habitude naissante, elle se laissa voguer dans l’air ambiant et familier, emmenant dans son sillage le Lupin comme les mouettes mènent les marins vers la terre. Avec les jours passants, elle commençait à prendre ses marques. Rapidement, elle lui présenta de nouveau le rez-de-chaussée, avec sa cuisine et sa salle à manger, grande comme un vaisseau, sa chambre d’ami, tous gravitant subtilement autour du hall immense et froid. Parfois, elle y allait d’un petit commentaire, indiquant avec une suave lassitude les petites malfaçons, les défauts, les petits problèmes amoncelés là comme des souris : longtemps maîtresses du domaine et impossible à tout à fait déloger. Mais quand elle pointait du doigt une réussite qu’elle avait réparée de ses doigts fins et graciles, elle se gonflait d’une humble estime, fière de pouvoir partager une de ses petites victoires. Sa plus grande bataille, elle la lui montra en dernier, l’invitant à entrer dans l’immense bibliothèque. Le lieu, une cathédrale, était un temple de silence et de poussière : dans les raies de lumières dansantes qui s’effilaient des longues fenêtres, on pouvait les voir tourbillonner.

A chaque fois, c’était la même splendeur subtilement distillée dans les gros grimoires posés sur les étagères de bois bruts qui attendaient leurs heures. Othello en resta quelques secondes muette de respect.


« - C’est ma pièce préférée... » Finit-elle par avouer en levant vers Fenris un regard crépitant, encore attendrit par la silencieuse pièce. « Ce sera une splendeur une fois finie. Mais beaucoup des meubles sont rongés par les termites. Les dalles sont fracturées par endroit, et les fenêtres et les murs sont décrépis... Même à deux, j’ai l’impression qu’on n’en verra jamais le bout. » Elle sourit un peu jaune. C’était comme construire sur du sable : elle y déposait des pièces qui s’enfonçaient encore et encore dans de mouvantes dunes. « Enfin... Mieux vaut quatre bras que deux pour un tel ouvrage. »L’enthousiasme et la ferveur du marin commençait à la contaminer, et elle voyait avec un bien meilleur regard le travail à venir, surtout avec les muscles bâtis à la mer et au sel du llurghoyf. A présent qu’il était là, elle savourait de nouveau la lueur avisée et sage qui scintillait dans l’œil du Loup de mer, ressentant plus nettement dans sa présence les heures de son absence.

Bientôt, elle le guida vers l’étage, s’apprêta à lui indiquer la marche défaillante quand une tête massive émergea de la porte en bois qui menait au dehors, un visage blanc et noir aux yeux d’acier perçants. Alors, Othello leva vers Fenris un œil curieux. C’était la première fois qu’ils se voyaient, avec Drasha – étrange, après tant de temps. Le tigre, lui, s’avança prudemment, toisa le visiteur d’un œil juge et fier. L’animal n’avait pas l’habitude des nouveaux visages, encore moins d’un homme chez la demoiselle qui s’apprêtait à monter à l’étage en sa compagnie.

« Räsh’k Nayeeh, Drasha. » Il sortit de sa gorge une voix inhumaine, profonde et bestiale. La langue yorka... La langue des bêtes. Le langage des félins, elle l’avait appris grâce à une consoeur, en Cimméria, d’essence jaguar. Elle était encore maladroite, mais cela permettait au moins de communiquer un peu avec le tigre. « C’est Drasha, mon familier. » Dit-elle en relevant le regard vers Fenris, un peu appréhensive de sa réaction face au félin. Il le laissa le regarder, l’approcher si il en avait envie. « Il n’est pas méchant. Un peu protecteur, mais je lui ai dit que vous étiez un ami. » Elle eut l’air pensive, et indiqua alors : « Vous croiserez peut-être un autre félin, Jehyel. Elle doit jouer dans le jardin. Ne vous en faites pas, elle n’est pas violente non plus. Seulement un peu joueuse... » La petite léopard avait déjà donné du fil à retordre aux autorités tant son caractère joueur et actif la poussait à vouloir sauter sur des inconnus. Heureusement que le tigre savait canaliser ses instincts enfantins par son tempérament tranquille. Mais seule, Othello devait admettre qu’elle avait du mal à pleinement maîtriser ses excès d’affection. Elle se demanda brusquement si le marin avait déjà eut un animal auparavant, il ne lui avait pas semblé l’avoir déjà croisé en compagnie d’une bête. Peut-être en avait il eut par le passé, mais elle ne se permit pas de lui poser la question, préférant à la place lui montrer la suite du chemin.

« Les meubles viennent des fidèles ou des voisins, ils furent plutôt généreux. » Dit-elle en indiquant les meubles posés çà et là, dépareillés et usés sans pour autant être complètement dénués de charme. Emmitouflée de peinture et de cheveux, la sirène eut bientôt fini de montrer tout l’ouvrage à son invité, finissant par les chambres. Elle laissa la sienne fermée, mais présenta les chambres d’amis, dont une, ocre, sentait fortement la peinture fraîche. Contre le mur, une fenêtre à moitié cassée tremblait doucement, laissant s’échapper de larges courants d’air.

« Et voilà, tout est vu. » Elle oublia volontairement de faire le tout du grenier qui était dans un pire état, mais elle se voyait mal lui demander d’escalader le toit pour remettre des tuiles en place, et lui faire risquer une chute qui lui briserait le cou sur les pavés froids. « Qu’en pensez-vous ? » Elle leva vers lui un regard curieux, attentive face à son avis éclairé. Au bout de plusieurs secondes, elle reprit avec reconnaissance. « Le travail s’accumule, et... Je ne voudrais pas vous mettre dans l’embarras avec votre employeur, mais il nous faudra peut-être bien quelques outils supplémentaires. » Si le forgeron acceptait, elle ne manquerait pas de lui faire parvenir quelques pièces sonnantes et sa bénédiction. C’était une arme facile que celle-ci : elle devait admettre ne pas être en bon terme avec sa position, mais pouvoir user de sa nouvelle influence n’était pas complètement désagréable. Contre la porte, ses doigts diaphanes s’enroulèrent autour de la poignée comme des serpents à l’affût. Se rappelant alors de son modeste homme à tout faire – bien qu’elle n’apprécia pas cette dénomination – elle releva ses yeux de bois vers le plafonds, pensive, creusant dans la liste des réparations qui n’en finissait plus...

« Eh bien... Vous pouvez effectivement m’aider avec la peinture, ou bien consolidé les plafonds... » Sa taille modérée ne lui permettait pas d’être très efficace sur les hauteurs, et cela donnerait peut-être un peu de repos au tabouret qui avait hérité du mauvais rôle de rehausseur. « Ou même soigner ce carreau brisé ? C’est vrai que ça pourrait redonner un peu d’isolation à ces murs. » Comme pour lui donner raison, une brise forte entra dans la pièce et fit trembler rideau et porte retenue. Brusquement, elle le regarda, songeuse, hésitant entre poser sa question ou la retenir derrière ses dents : « Si vous faites ainsi, voudriez-vous bien m’apprendre ? »

La naïade poursuivit bien vite, s’éludant elle-même de s’imposer comme élève. « En attendant, vous pouvez faire comme chez vous. N’hésitez pas à aller chercher ce dont vous avez besoin en bas. Pendant ce temps, je vais raviver un peu les poêles, pour éviter que la maison ne gèle. » Avec un dernier sourire accueillant, elle le laissa s’installer tranquillement et disparut dans les couloirs pour remettre dans ce géant un peu de chaleur.
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Fenris Skirnir
MessageSujet: Re: Le géant endormi   Lun 11 Déc - 21:02

Chapitre X: Le Géant Endormi

Acte IV :Yet another beast



La visite des lieux fut brève mais agréable, cela ressemblait d'ailleurs plus à des retrouvailles qu'à une découverte, tant le souvenir de l'acte de vente était encore frais dans sa mémoire. Les lieux n'avaient pas beaucoup changé. Bien sûr ils étaient maintenant propres et dégagés, en partie libres de la poussière et de l'emprise des années d'abandon. C'est avec satisfaction que le marin se laissa guider à travers ces pièces étonnamment familières, bercé par la bonne compagnie et le bruit constant de la pluie qui persistait dehors. Cette douce quiétude, seulement interrompue par quelques bruits de la toiture, les gémissements du bois et la mélodie des éléments avait quelque chose de drôlement reposant, cela créait une atmosphère des plus agréables pour se mettre au travail. Bon bien sûr cela conditionnait la nature des travaux étant donné qu'ils ne pourraient aller dehors, mais ce n'était pas bien grave. Pas quand enfin quelque chose semblait capable d'apporter un peu de paix à ses pensées sauvages.

Un sourire évasif fut sa seule réponse aux dires de la sirène, qui pour une raison inconnue semblait encore plus absorbée que lui. Fen ne l'interrompit pas ni n'émergea entièrement de sa propre méditation, trop désireux de savourer l'instant avant qu'il ne lui file fugacement entre les doigts. Écoutant sagement les commentaires et explications, il en apprit davantage sur ce qui avait déjà été entrepris, secrètement amusé par le sentiment d'accomplissement qu'il devinait dans le regard passionné et la posture volontaire d'Othello. Il n'y avait aucune raison de rire de ces petites victoires, d'autant qu'il était impressionnant qu'elle arrive à trouver le courage de rénover en parallèle de son affairé quotidien.
Bâtir ou réparer une maison c'était un peu comme mener une longue bataille où chaque pouce de terrain se mérite. C'était une longue conquête qui visait à gagner cet espace mais aussi à le mériter, à lui donner un sens. C'était dans ce combat que naissait l'attachement profond, d'une façon bien plus forte et sincère que ne pourrait jamais l'évoquer l'achat d'un bien parfaitement entretenu, mais sans âme. La prêtresse semblait le comprendre.

Fenris baissa la tête pour passer l'encadrement de la porte et la suivre jusque dans la bibliothèque, ou les jeux de lumière semblaient animer chaque particule de matière, brillant et dansant dans l'air. La pièce était à l'image de toute la maison : un diamant brut ayant besoin d'être taillé pour révéler toute sa beauté, pour l'instant enfouie sous les fissures et les ravages du temps. Mais tous les deux ils la voyaient clairement.
S'approchant entre deux rangées d'étagères, le borgne s'approche pour examiner le bois, écorché et dévoré par endroits par ces petits êtres bien intrusifs. Des traces rondes caractéristiques constellent le bois, qui bien que souffrant semble encore solide au niveau de ses supports. Curieux, il pousse quelques livres par endroits, à la recherche de signes qui l'aideraient à quantifier l'état de contamination. Il s'accroupit également pour vérifier les parties les plus basses, sans néanmoins apercevoir les termites elles-mêmes. C'était plutôt bon signe.


« Je vais demander conseil à des artisans mais je pense qu'avec un bon enduis spécial, on devrait arriver à traiter le bois et le guérir. Il faudrait que je regarde tous les meubles un par un et il serait probablement plus sage de traiter tous les autres meubles que vous récupérerez, sinon il y a toujours un risque que des survivants infestent à nouveau les lieux. » Il se redresse prudemment et s'étire doucement les épaules.

Il n'avait jamais vraiment eu affaire aux termites auparavant, néanmoins il avait souvent entendu les transporteurs de bois précieux provenant d'El Bahari et de Pharis les maudire. Apparemment il suffisait d'une poignée de ces bêtes pour qu'elles se propagent comme une traînée de poudre... alors il valait mieux être prudent afin de ne pas devoir recommencer le traitement plusieurs fois.


« La bonne nouvelle c'est que si les meubles ne sont pas trop profondément rongés, on peut les récupérer et les vernir de telle sorte que les dégâts seront presque invisibles. Par contre pour les livres, c'est une autre histoire. Si les termites s'en sont prises au papier, à ma connaissance ce sera impossible à réparer. »

Il prend un vieux grimoire entre ses mains, observe avec attention la couverture de cuir et en tourne quelques pages. 'Les joyaux de Ténéis, l'histoire des astres'. C'était un classique dans le genre, pour peu qu'on s'intéresse à l'astronomie. Et d'après l'année d'édition c'était un très ancien exemplaire. Avec révérence il le parcourt. Quelques coins jaunis ont disparu ou sont couverts de petits points où le papier a été attaqué, cependant l'ouvrage est encore lisible et dégage cette odeur singulière de renfermé et de secrets enfouis. C'était une relique d'un ancien temps, qui l'animait d'une furieuse envie de se poser devant le feu de cheminée et relire cette histoire fort poétique relatant comment Ténéis avait un jour rompu les perles de son collier afin d'en faire des étoiles.

« Cela prendra du temps c'est certain, mais vous pouvez compter sur moi aussi longtemps qu'il le faudra. »


Il haussa des épaules avant de suivre son hôte jusqu'à l'étage, ou d'autres points névralgiques requéraient sans doute soins et réparations. Néanmoins alors que les vieilles marchent grinçaient déjà singulièrement sous son poids, une tête fauve apparut dans l'encadrement de la porte, le figeant sur place. Ignorant si c'était normal ou attendu, il resta là à regarder Othello, attendant sagement de savoir quelle attitude adopter. Fenris n'eut pas besoin de poser la moindre question pour se rendre compte que l'animal, quoi qu’ayant une étincelle de liberté sauvage dans le regard, couvait sa maîtresse -son amie- d'un regard protecteur. C'était possessif et affectionné à la fois, dans cet explosif et pur mélange dont seules les bêtes étaient capables. Un sentiment drôlement familier pour lui, finalement.
Fen redescendit pour le regarder de plus près, restant immobile de façon à se laisser approcher si le félin le souhaitait. La curiosité était forte mais il n'avait pas peur. Après tout son 'démon' était aussi bestial que le plus normal des prédateurs. Fen soupire et pendant une paire de minutes Drasha et lui se regardent dans les yeux sans un bruit. Ils semblent se jauger, se mesurer, se sentir d'une façon que les bipèdes ne pourraient comprendre. Le borgne ne saurait dire ce que pensait Drasha, à supposer que l'on puisse appeler cela des pensées. Néanmoins il respectait ce qu'il était et gardait sa posture de visiteur afin de ne pas froisser le tigre sur son territoire. Il y avait des subtiles différences entre leurs espèces, des différences que même son empathie ne pouvait entièrement couvrir ou assimiler. Mais il pouvait au moins faire passer ses intentions, c'était déjà satisfaisant.


« Si d'aventure elle m'accepte, je pourrai jouer avec elle. J'ai... l'habitude de ces jeux de force, quoique je sois plus familier avec la position de maillon fort. »

Il lui était arrivé il y a de cela quelques décennies, de passer de longues périodes en forme démoniaque, dans une tentative désespérée de canaliser ses pulsions et se défouler dans la nature sans commettre l'irréparable. Cependant le danger n'était jamais complètement écarté et il avait fini par se rendre compte que la bête en lui n'était jamais rassasiée. Elle voulait toujours plus de terrain, toujours plus de liberté. Un espace qu'il n'était pas prêt à lui céder, peu importent les circonstances. La catastrophe d'Hespéria avait suffi.

Réprimant une vague de souvenirs, il poursuit sa visite en suivant sagement la prêtresse, qui l'emmène dans une salle sentant fort la peinture. C'était sûrement de là que venaient les effluves ocre de son entreprise, à n'en pas douter. L’œil alerte, il continue d'inspecter les lieux, se demandant tout de même s'il n'en faisait pas un peu trop.


« Globalement ce n'est pas si mal. La maison est bien conservée si l'on considère la dernière fois où elle a été habitée. Il y a bien quelques soucis majeurs à traiter avant que ne viennent les jours froids, mais dans l'ensemble je devrais pouvoir vous épargner la facture salée que vous présenteraient des ouvriers. Néanmoins si vous préférez que des professionnels s'en chargent, ou bien si vous préférez qu'ils s'en occupent afin de gagner du temps, je ne trouverai rien à y redire. » Sans trop s'en rendre compte il se met à ausculter la fenêtre problématique afin de penser la marche à suivre, sachant maintenant quels outils étaient à disposition.
« Si tant est que vous me promettiez de faire attention afin de ne pas vous blesser, bien sûr que je vous apprendrai. » Il ne peut s'empêcher de sourire, son œil unique trahissant son amusement.
« Mais n'allez pas essayer de me remplacer... autrement je perdrai toute excuse pour venir vous rendre visite sans passer pour un profiteur sans vergogne ou un brigand sous le charme. »

D'un clin d'œil maladroit il laisse la jeune femme quitter la pièce et fuir ses plaisanteries douteuses avant de sérieusement se mettre au travail. Après une descente rapide qui lui permet de saisir les outils nécessaires, le marin entame le remplacement du carreau avec les moyens du bord, déterminé à faire de son mieux pour laisser une emprunte positive. C'était toujours gratifiant que de bâtir ou construire, peut être pour se prouver enfin qu'il était capable d'autre chose que de violence. Posant précautionneusement le nouveau carreau sur le tabouret, il se penche par-dessus l'ancien afin de retirer tous les éclats, quitte à parfois devoir utiliser la force en le ôtant avec une paire de vieilles pinces.
S'arrêtant un instant pour regarder dehors, il se fige comme fasciné par le bruit de la pluie battante qui fustige les pavés en levant un léger sillon de fumée. C'était le même spectacle où que l'on se trouve et pourtant, c'était toujours aussi apaisant...



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