Of the Lost and the Forgotten |Othello|

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Fenris Skirnir
MessageSujet: Of the Lost and the Forgotten |Othello|   Sam 22 Sep - 11:26

Chapitre 13: Of the Lost and the Forgotten

Act II: Crystallized past

Mavro Limani avait toujours été de ces mauvaises herbes tenaces et piquantes qui semblait s'épanouir dans le géhenne de pauvreté, prospérant dans l'adversité dont elle semblait se nourrir pour devenir plus forte. Au milieu du jardin à l'abandon qu'était Phelgra depuis aussi loin qu'il se souvienne, Mavro était à la fois le carré de terrain dont personne ne voulait s'occuper, et celui où tout semblait possible pour peu que l'on n'ait pas peur de se salir les mains. Ici le contrôle des Cavaliers et autres politiciens mégalomanes était une simple anecdote de circonstance. Ici c'étaient les lois imprononçables de piraterie et de vengeance qui avaient en réalité le dernier mot sur qui régentait sur les taudis, soit le monarque sans visage de l'instant, celui capable de faire suffisamment régner la terreur ou le respect pour unifier ses semblables le temps de se hisser tout en haut. C'était un univers sauvage qui ne laissait pas de place à l'hésitation, et où survivre était le maigre espace entre tuer et être tué, être la proie ou le prédateur. L'univers qui l'avait vu naître.

Lorsque leurs montures parvinrent enfin en haut de la colline surplombant la ville, expirant bruyamment par les naseaux suite à l'effort de la montée, la route se découpa entre la lisière des arbres comme une peinture dont on ajoutait parcimonieusement les teintes. Depuis les hauteurs Fenris distingua enfin le labyrinthe de ruelles étroites étendues à leurs pieds, et ce décor familier le ramena nombre d'années en arrière. Les vieilles maisons aux murs mordus de sel s'étendaient perchées les unes sur les autres, alignées et empilées dans le désordre, montant sur plusieurs étages comme si la population tentait de rentabiliser l'espace du mieux possible. Peu leur importait si des quartiers entiers menaçaient de s'écrouler comme un château de cartes, ou si la ville donnait l'impression d'avoir été bâtie dans la carcasse échouée d'une navire gigantesque. De fait cette théorie n'était qu'une des nombreuses légendes courant sur la fondation de ce chaudron  bouillonnant recraché par la mer, l'imbroglio d'humain, d'océan et de rhum qu'était le plus grand port d'Isthéria.

« Vous tenez le coup ? Nous y sommes presque. » Glissa-il simplement à l'intention d'Othello, qui était bien silencieuse depuis quelques minutes maintenant.

Dignement perchée sur sa monture, la prêtresse ne semblait pas impressionnée par la longueur du voyage. Silencieusement admiratif de la persévérance typiquement nordique, il ne sous-estimait pas sa détermination ou son sang-froid, mais s'inquiétait encore des risques qu'il lui faisait prendre en l'amenant dans un lieu aussi mal famé. Ce n'était pas parce qu'elle avait connu les horreurs de la campagne conquérante de Phelgra aux premières loges qu'il fallait lui imposer de s'y replonger sans raison.

Sa capuche abattue sur la tête, Fenris arrêta sa jument à une dizaine de minutes de l'entrée nord-est de la ville et glissa une œillade discrète vers sa compagne. Dans ses souvenirs c'était l'accès le moins surveillé par la garde corrompue, celui le plus emprunté par commerçants et voyageurs circulant partout vers le continent avec leurs marchandises. Celui qui leur permettrait le plus aisément de se fondre dans la masse sans attirer l'attention sur leurs profils de Haute Prêtresse et de lointain membre de la pègre locale. Certes cela faisait quoi, une décennie déjà, à quelques années près ? Quelle dommage qu'en cet endroit les mémoires soient si impressionnantes en matière de représailles et règlements de comptes. On n'était jamais trop prudents, surtout qu'il n'était pas seulement question de sa sécurité personnelle. C'était la sirène qui l'inquiétait, aucun doute là-dessus.

« Le voyage sera plus simple et moins risqué si l'on parvient à traverser le centre-ville et le marché sans attirer l'attention. Il nous faut des vêtements simples et confortables, plus légers, modestes si possible. Je parie dix dias qu'on essaiera de nous faire les poches avant le coucher du soleil, mais... »

Il sourit légèrement, se sentant vivre malgré le sérieux de ses mises en garde et les planifications méticuleuses nécessaires à leur pérégrination vers le sud. C'était loin de la lune de miel idyllique et luxueuse, mais fuir en compagnie d'Othello, lui offrir l'occasion d'être elle-même sans devoir se cacher ou se soucier d'autrui le rendait excité comme un gamin. Ici, au milieu des masures sur pilotis et de l'odeur de l'océan il était chez lui, dans son élément. Pour le meilleur ou pour le pire.

« Restez près de moi quoi qu'il arrive et si la foule devient trop dense ou vous craignez qu'on se perde de vue, prenez moi la main. »

Bien sûr il ne serait pas contre l'initiative pour un tas d'autres raisons, néanmoins ses sourcils légèrement froncés trahissaient l'innocence de sa requête. Lorsqu'il mit pied à terre pour guider sa jument par la bride il n'y avait que l'assurance des gestes routiniers, mais dans son œil unique tremblait encore la flamme dansante de l’enthousiasme, mêlée à l'étincelle inavouée de la nervosité.



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Othello Lehoia
MessageSujet: Re: Of the Lost and the Forgotten |Othello|   Jeu 4 Oct - 18:06

La tête enfouie sous une capuche entourée de fourrure, Othello se laissait guider par le chemin et la main bienveillante de Fenris, l’œil bien grave face au sommet de la colline qui dessinait brusquement la coupure de l’horizon. La morsure stricte et sinueuse de la bride de cuir entre ses mains pâles, et le battement froid des sabots des chevaux peinaient à la maintenir dans la réalité. Le bruit des feuilles à l’orée de la forêt qu’ils quittaient à peine aidait ses pensées vagabondes à traîner un peu plus sur les sentiers qu’ils venaient de parcourir et qu’elle ne réalisait pas encore avoir vu. De temps à autres, ses yeux reprenaient vie, et elle échangeait un sourire tendre pour le marin, lui aussi concentré par d’autres fantômes dont elle devinait les contours sans pour autant oser les aborder.

Dans un étrange état proche de la transe depuis qu’ils avaient quitté Thyrénium, la sirène avait du mal à comprendre qu’elle était libre et bel et bien à l’aventure, et abordait cela avec la joie candide et naïve d’un enfant, et avait en même temps du mal à l’apprivoiser, de peur que tout puisse lui échapper au moindre faux mouvement. Pour pallier à cela, elle se réfugiait dans un mutisme inquiet, hésitant à être pleinement elle-même : il était parfois dur de chasser les apparences après des mois à prétendre et à paraître. Chasser l’artifice, et il revient au galop – pour Othello, cela prenait la forme d’une dense paranoïa qui la suivait comme son ombre, comme si sous chaque rocher qu’ils dépassaient se cachaient des prêtres gélovigiens déterminés à lui demander des comptes sur sa soudaine disparition. Pourtant ses yeux sombres trahissaient bien des choses, de l’inquiétude de ses premiers pas à l’excitation de la découverte. Après tout, son histoire ne l’avait jamais mené vers les pentes de Mavro Limani...

La voix grave et chaude de Fenris la tira un peu plus à lui. Il semblait lui-même partagé par de nombreuses touches d’émotions, et elle parvenait un peu plus péniblement que d’habitude à démêler les unes des autres, elle-même perdue dans son fouillis de pensées. Mais il transparaissait sous le toit de tissu qui couvrait sa tête que des pensées fourmillaient sous son crâne, quoiqu’elle ne parvint pas à toutes les déceler dans son regard unique. Son air concerné l’amusa un peu, et fit naître sur ses lèvres un sourire prospère. Elle s’étonnait tous les jours de le voir s’inquiéter, malgré la proximité naissante qui les rapprochait de jour en jour.
Pourtant, malgré son sang-froid de façade, elle devait admettre n’être rassurée qu’en apparence. De nombreux ragots circulaient sur la ville portuaire, tous plus sombres les uns que les autres, emportant dans leur sillage des odeurs ambrées et lourdes d’alcools exotiques et de piraterie, de chaos humains sur fond de camaraderie. Trafiques, pègres et crimes, sur le fond d’un ordre éphémère et sans visage... Habituellement à distance des on-dit, le regard sérieux du marin et sa démarche grave et tinté d’une culpabilité naissante ne faisait qu’attiser les braises de sa propre inquiétude.

Suivant son compagnon en arrêtant sa monture près de la sienne, Othello fut brièvement captivée par la vue édentée et vertigineuse de la cité maritime, bercée par le bruit brisé des vagues en contrebas, et cette sensation invraisemblable que la ville reposait sur un tourbillon. Les maisons dont la peintures s’était depuis longtemps écaillée, rongées par le sel et les cristaux blancs, faisaient de leurs mieux pour rester debout malgré le bois attaqué et humide, et donnait l’impression que la ville entière était grise et bancale. D’un autre côté, les portants sur les murs, visibles de loin et allumées de bougies, lui donnait la sensation que de part et d’autres de sa vision, la ville était en feu. Un joyeux terrain pour ses habitants, le sourire fougueux mais édenté d’un vieil aventurier qui refuse d’abandonner sa liberté, malgré des jambes brisées qui lui imposent de rester à quai pour l’éternité.

Chassant d’une main l’enthousiasme de cette vision exotique, elle fut vite ramenée sur terre par les vifs conseils du llurghoyfs, dont les recommandations vibrantes d’authenticité n’auguraient cependant rien de bon. Rien qui ne put entretenir la curiosité de la demoiselle, et qui eut vite fait de tuer dans l’œuf un quelconque espoir de vacances. Son sérieux eut vite finit de balayer tout comme une vague, et elle avait repris son air absent en appuyant son talon dans son étrier, basculant ses hanches pour descendre de sa monture. En faisant glisser les rennes par-dessus la tête du cheval, elle les récupéra dans une main, le guidant sur le côté pour se placer au mieux, glissant au passant une caresse bienveillante sur la tête anguleuse du fier animal. Cet étalon était robuste malgré son vieil âge, et elle remerciait Kesha de lui avoir envoyé.


« Vous me semblez maîtriser le problème plus que moi... Mais j’espère ne pas vous causer d’ennuie. » Bien que dissimulée sous capuche et chevelure, elle priait tout de même pour passer inaperçue. L’inconfort se lisait sur sa démarche chétive, et elle bénissait déjà la présence terrifiante de la lance de Kron particulièrement bien abrité, fermement attaché dans son dos.

Suivant l’homme des sables à travers les premières traces de vie civilisée, l’ombre d’une entrée commençant à projeter ses sinistres contours sur le sol plus boueux, Othello fut frappé par le confort et l’étonnante énergie qu’il dégageait. Une électricité enthousiaste qui coulait le long de sa peau, courait sur son dos qui le protégeait comme un mur. Elle pourrait parier que son œil améthyste devait lui de cette flamme si particulière quand il était excité, cette braise crépitante que l’on trouve dans les yeux des rêveurs. Et pourtant la tension dans ses paroles ne pouvait que présager un brin d’inquiétude. Prenant le pas de glisser une main encore un peu timide le long de son bras dans une volonté de l’apaiser un peu, elle ne pouvait que se douter que la source de ses maux ne pouvait être que sa personne, connaissant sa bienveillance et sa volonté de fer de maintenir sa sécurité.

« J’ai confiance en vous pour que vous arrivions sans problème. Quant à moi... Et bien, je vous suis. » Plus ou moins rassurée, elle resserra un moment sa main autour de son poignet, avant de le laisser passez devant, l’ombre de son dos veillant de nouveau sur elle comme un rempart. « Vous êtes sur votre terrain de jeu, après tout. » Elle avait sincèrement confiance en lui – et se garderait de faire quoique ce soit qui pourrait leur nuire, sachant se montrer discrète comme une sourie. Un sourire tant bien de mal rassurant passa sur ses lèvres avant de disparaître, l’entrée toute proche.
Nerveusement, elle passa une main sur la bourse à sa ceinture, maudissant déjà sa robe blanche et propre. A bien y réfléchir, elle n’était pas à quelques dias près...


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Fenris Skirnir
MessageSujet: Re: Of the Lost and the Forgotten |Othello|   Ven 12 Oct - 17:27

Chapitre 13: Of the Lost and the Forgotten

Act II: Scared but free


Le bref frôlement sur son bras, apaisant et éphémère, le fit se tourner vers Othello avec le prudent spectre d'un sourire. Ils avaient passé tant de temps à se tourner autour à coup d'esquisses et de petits gestes avant d'oser faire un pas en avant, que désormais chacun de ces derniers était chargé de sens et de réconfort. En outre là ou Fenris était de ceux qui parlaient trop et tout le temps, la sirène était l'image même de la sobriété et l'hésitation. Tous les jours passés à jacasser et raconter des blagues idiotes le marin se demandait combien de temps elle mettrait avant de perdre patience ou tomber dans l'ennui... même si jusque là tout s'était bien passé.
Pour le reste cette escale de leur voyage était d'une teneur bien plus délicate et probablement périlleuse que leur passage dans les vastes plaines Éridaniennes. Aucune ville Phelgranne ne bénéficiait du même calme tranquille, même si à choisir Fen préférait encore le fourmillement  constant et l'indépendance enivrante de Mavro Limani. Ici personne ne faisait la course à qui se pavanait avec la tenue la plus à la mode ou portait les bijoux les plus brillants, même si c'est vrai que d'autres compétitions de gloire et d'influence n'étaient pas rares. C'est juste que les préoccupations des habitants étaient plus concrètes et plus immédiates, leur mode de vie ne leur permettant pas de se projeter trop loin dans l'avenir.

Il suffisait de regarder autour d'eux pour le comprendre. Devant les portes ouvertes de la ville se pressaient des gens dans les deux sens entre les charrettes de transport, surveillés de haut par les gardes armés postés sur les remparts. Ou plutôt les pirates en uniforme, si l'on voulait être exact. De son œil scrutateur Fenris les étudia discrètement, à la recherche d'un signe distinctif qui lui indiquerait quel capitaine était actuellement en haut de la chaîne alimentaire. Néanmoins à cette distance il était difficile de reconnaître quoi que ce soit, d'autant qu'il ne voulait surtout pas attirer leur attention ou leur donner une raison de leur chercher des noises.
Marchant aussi près que possible d'Othello il avait pris quelques pas d'avance afin de leur frayer un chemin, même si pour l'heure la foule semblait circuler sans faire d'histoires. Baissant d'un ton pour continuer à lui parler il avançait le dos très droit et la tête haute, dans une posture presque volontairement défiante.

« Je connais la ville c'est vrai, mais franchement si je devais deviner qui attirera les ennuis le premier, je miserais sur moi. » Il sourit avec humour malgré les réticences soulevées par l'appréhension tenacement logée dans sa poitrine. Il serait très compliqué de traverser Phelgra sans devoir faire face à au moins des ombres de son passé. Il n'y avait plus qu'à prier que ce ne soit pas trop grave le moment venu... « Vous voulez que je porte la lance par mesure de sécurité ? L'endroit où l'on va rester n'est pas si loin mais je ne sais pas si ça vaut le risque. »

À côté des nombreuses choses qui lui trottaient dans la tête à la vue de ces rues sinueuses qui n'avaient pas beaucoup changé depuis sa dernière visite, Fenris refusait de se laisser ronger par ses démons et se mit en tête de profiter du séjour. En une quinzaine de minutes à peine ils arrivèrent devant une petite bâtisse à deux étages, à la grande porte grinçante et aux murs mordus par le temps. Visiblement modeste elle semblait occupée par un propriétaire un peu négligent, la fenêtre entrouverte couvertes d'un épais rideau jauni par le temps. Toutefois il ne prit pas la peine de frapper ou annoncer son arrivée. Au lieu de ça il attacha les montures au porche et s'assura qu'elles avaient de quoi boire avant de précautionneusement déposer leurs affaires de moindre valeur dans un coffre de bois qui était dissimulé sous une pile de bois sec.

Une fois cela fait il se redressa en époussetant sa chemise dont il remonta les manches jusqu'aux avant-bras, retrouvant avec grand plaisir la chaleur de la mer. Enfin fini le temps où il recrachait ses poumons et ne sentait plus ses orteils, fiévreux et malade toute la saison passée à Cimméria ! Enfin terminé le supplice de devoir porter cinq couches de vêtements inconfortables, pleurant de n'avoir la paie pour se payer des fourrures ! Douce libération !
Ajustant l'arbalète sur son dos et sa sacoche en bandoulière, il se tourna vers la yorka avec le grand sourire de celui qui a des choses en tête. C'est vrai qu'il avait prévu de vérifier ce que lui voulait Liz sur son courrier d'il y a quelques semaines, même si cela signifiait devoir remettre un pied dans les affaires qu'il avait fuies si longtemps. Cependant le temps ne pressait pas et il avait envie de souffler un bon coup maintenant qu'ils n'étaient plus sur la route. Glissant les mains dans les poches de son pantalon, il se pencha vers l'avant avec une expression joueuse. Mavro n'était pas vraiment l'idéal niveau destination de rêve, mais au moins ici ils pourraient vivre leur relation sans être jugés ou dérangés. Et si quelqu'un avait un problème avec ça, et bien... il le réglerait selon les traditions locales.

« On va devoir acheter des provisions si on veut manger tout à l'heure, mais pour l'instant je me disais... Ça vous dirait qu'on fasse un tour au marché, tous les deux ? »



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Othello Lehoia
MessageSujet: Re: Of the Lost and the Forgotten |Othello|   Sam 13 Oct - 12:30

L’entrée vers la ville était comme elle l’avait imaginé, et même plus encore : tel un cœur qui battait inlassablement pour maintenir Mavro en vie, la porte était traversée d’un flux incessant venant de toutes les directions. Des hommes, femmes, porteurs, bêtes, tous avançaient d’un pas habitué et franc, et peu avaient les mêmes yeux ouverts et intrigués que ceux de la demoiselle, qui parcourait le visage impassible l’architecture bancale de son regard sombre. Le sourire un peu nerveux mais rassurant du marin eut vite fait de disparaître de son champs de vision, rapidement remplacé par les cruches adroitement empilées sur le crâne d’une paysanne qui passa devant eux avec la souplesse d’un reptile, qu’Othello surveilla pendant quelques mètres encore, fascinée par le curieux équilibre et le brouhaha brusque et citadin que tout cela dégageait. Un air de liberté mêlé au sel et aux embruns, à peine défié par quelques hommes en armes qui les surveillaient tous depuis les hauteurs.

C’est avec une prudence avisée qu’elle fit ses premiers pas dans la cité, restant derrière le llurghoyf comme une ombre tenace. Humant l’odeur de terre remuée, de sueur et du pelage usé des bêtes, elle aborda d’abord avec distance puis avec une certaine saveur le granuleux de la poussière sous la plante de ses souliers de cuir. Les corps chauds et pressés dégageaient une certaines ivresses, et renvoyaient la vie agités de ceux qui avaient choisis le transit et le commerce pour en faire un métier. Cela lui rappela ces lointaines errances au port de la cité cimmérienne, quoique ce fut dans une moindre ampleur et avec quelques dizaines de degrés de moins. Cette agitation avait d’abord était le fruit d’une intense inquiétude, de cette méfiance intime et animale qui la poussait à se faufiler à travers la foule à la recherche d’un coin secret, comme elle le faisait dans les profondeurs des abysses face aux phoques et aux requins. Quoiqu’il n’y eut plus létale qu’elle et les léviathans sous l’eau... Pourtant, sur la terre, il lui sembla ne plus être qu’un grain de poussière comme celle qu’elle foulait, en proie à tous ces hommes qui respiraient tel un seul poumon.

C’est du bout des oreilles qu’elle entendit la voix de Fenris, et elle dû abaisser un peu sa capuche, révélant ses oreilles océanes sous ses cheveux de neige. Le renard n’avait pas tort, et elle accueillit ses paroles avec une légèreté toute bienvenue. Après tout, mise à part quelques souvenirs et mots échangés, elle n’en savait pas large sur le passé du marin dans la ville, et ne savait pas non plus sur quels connaissances ils pourraient tomber – et nul âme ne peut prétendre ne pas avoir d’ennemie. Aussi les statistiques ne pouvaient que lui donner en partie raison. Cependant, elle n’était pas non plus immaculée. Nombreuses langues s’étaient déliées à son sujet depuis l’attentat lors de la réunion gélovigienne, et ses détracteurs ne prenaient plus la peine de se cacher, bien qu’ils se soient un peu calmés avec les mois écoulés. La balle au centre, pensa-t-elle donc.

Sa bienveillance ne l’étonna pas non plus, mais son sujet provoqua chez elle un regain de sérieux un peu abrupte, ce qu’elle regretta très vite.


« Merci beaucoup, je devrais pouvoir m’en sortir ». Elle ne pensait pas à mal en prononçant ses mots, seulement à protéger le marin des maux de la lance. Elle connaissait cette arme mieux que quiconque, et si quelqu’un devait succomber à ses charmes, ce ne serait que sa menue personne qui pourrait lâcher prise aux premières représailles. Cette arme était un fardeau, un fléau pour son porteur. Le marin avait été suffisamment généreux pour l’accompagner, elle ne se voyait pas lui imposer cette croix en plus de sa volonté de l’aider.

Leurs arrivées dans la ville se fit finalement sans encombre, et elle découvrait avec le trajet les ruelles étroites et les pittoresques bicoques de bois rongées de Mavro Limani. L’ambiance qui grouillait dans la ville n’avait rien à voir avec tout ce qu’elle avait connu, plus dense, plus éternelle, et plus humaine aussi. La ville semblait être de celle qui ne dormait jamais, qui fermait seulement les yeux pour quelques secondes avant de repartir de plus belle. Et l’odeur de sel et d’eau qui flottait dans l’air ne faisait qu’attiser une ancienne ivresse, une soif jamais tarie pour son élément maternel. La proximité de la mer palpitait en elle comme une veine gonflée et intense, et elle s’attendait à voir l’horizon pâle et mouvant à chaque coin de rue. C’est finalement vers une amusante maison, bossue mais brave comme une vieille femme, qu’ils finirent leurs courses.

Othello prit les premières secondes à contempler Fenris, qui prenait possession des lieux avec une surprenante familiarité, comme si il les avait quittés la veille. Il avait pris les devants avec son éternelle facilité à rendre tout simple et naturel, avait attaché les chevaux, rangé leurs quelques affaires et s’était engouffré dans la maison sans même s’annoncer. En bref, plus le temps passait à ses côtés, et plus la sirène se demandait s’il ne connaissait pas en effet la moitié du continent...
Finalement apaisée par sa confiance apparente, elle finit par pénétrer à son tour dans le petit édifice, qui semblait tanguer comme un navire tant il semblait user. Les murs de bois sombres étaient attaqués par le temps, et les rideaux jaunis et un peu sales tremblaient d’une certaine lassitude. Cà et là, des meubles usés reposaient, recouverts d’une petite couche de poussière, pas assez pour être abandonnés, et trop pour ne pas être de la négligence. Qui que fut le propriétaire, il ne devait pas être très regardant du ménage. Et pourtant, elle appréciait étrangement cette sensation, rassurée que la maison soit vivante plutôt que trop désinfectée. Cependant, qui qu’il fut, il ne semblait pas présent pour les accueillir.


« Peut-être aurai-je dû amener quelque chose... » Se murmura-t-elle en passant sa main pâle sur une commode recouverte de quelques cartes. Après tout, être logés sans rien en retour n’était ni polis, ni dans ses habitudes.

Brusquement, le marin se retourna vers elle, avant-bras et tatouages à l’air-libre, et un air chafouin et goupil greffé au visage : l’air de quelqu’un qui a une idée en tête et le sourire à l’aventure. Othello commençait à bien connaître cette expression joueuse, et ne pût s’empêcher d’y répondre avec un sourire conquis, toute ouïe pour ce qu’il avait à lui proposer. Son œil rieur semblait calmé, comme si leur arrivée sans encombres avait chassé un peu de la tempête qu’il avait couvé. Et quelque chose lui disait qu’elle n’était pas la seule enivrée par l’air marin... Après tout, il était fort à parier que si elle revoyait Hellas aujourd’hui, elle serait probablement dans le même état, quoique cela soit moins transparaissant que l’électricité pétillante au coin des lèvres du llurghoyf.


« Serait-ce un rendez-vous galant, Monsieur Skirnir ? » Dit-elle, ses yeux à demi clos par son sourire amusé, grisée par l’idée de pouvoir profité enfin d’un moment de répit, sans pour autant parvenir à se débarrasser complètement de sa perpétuelle prudence. « Ce serait avec joie. »

Elle se délesta de sa cape, la posant simplement au-dessus de leurs affaires, ajustant à son tour la lance dans son dos, ne pouvant se permettre de laisser l’artefact derrière elle, tout comme la crainte toute guerrière qu’elle pouvait aspirer. Respirant bien plus simplement dans son simple habit pâle et usé, à moitié couvert par sa crinière bouclée, elle savourait à chaque respiration l’air chargé d’océan et d’embrun et la présence masculine. « Nous verrons bien si il nous reste après cette visite de quoi acheter notre repas. »

Heureusement pour eux, le marché n'était qu'à quelques minutes de marche, et la sirène, silencieuse sur le trajet, commençait à voir la ville portuaire à la baisse tant tout semblait à porter de jambe. Cela la changeait agréablement des rues immenses et illogiquement longues de la capitale, ou des hauteurs menaçantes de la capitale cimmérienne. Il ne leur fallut qu'une quinzaine de minutes pour atteindre les quelques étalages, couverts de voiles colorés et tremblant sous la brise marine qui charriaient derrière elle des odeurs chargés d'épices, de fleurs et de poisson.
La sirène se promit de laisser un peu s'échapper la pression que couvait son crâne sérieux, se promettant de profiter un peu du moment qui leur était offert. Néanmoins elle constata bien vite qu'elle était incapable de pouvoir tout à fait lâcher prise, et qu'elle scrutait tout avec un sérieux un peu nerveux. Maintenant en laisse ses propres scrupules, elle lâcha un soupir en arrivant là, ne sachant pas où commencer et inspirant profondément les vapeurs capiteuses des étales.


"Par où devrions-nous commencer, auriez-vous une idée?" La sirène, sous sa tête de nuages blancs, n'était pas contre l'idée de se perdre là dans ce monde d'odeurs nouvelles, mais ne souhaitait pas imposer cela à son compagnon. Finalement elle le laissa les guider, observant du bout des yeux les mets exposés, les tables débordant de poissons frais, de gâteaux, de pains et de bijoux. Toutes les richesses du monde semblaient s'accumuler sous leurs yeux, et ceux des marchants qui les troquaient à prix d'or, quoiqu'elle fut bien incapable d'avoir des points de comparaison. Sans s'en rendre compte, elle appréciait sincèrement ce moment, souriant doucement en commentant le voyage dans une sérénité paisible.

Au bout d'un moment, ses yeux se posèrent non sans une certaine envie sur l'échoppe discrète et odorante d'un marchant d'herbes, dont les bocaux s'enchaînaient dans des teintes chlorophylliennes. Une certaine conscience professionnelle lui imposait de rester à contempler quelques secondes se spectacles, quand au fond de sa vision, une scène se détacha d'entre les tables. Deux hommes, larges et bâtis par l'effort, commençaient à hausser la voix. Par réflexe, elle se rapprocha du marin, mais ne parvenant pas à cesser de les quitter des yeux, par prudence extrême, plus que par curiosité. Et la situation eut vite fait de s'envenimer: avec fracas, le premier attrappa l'autre par le col, le soulevant avec une force herculéenne avant de le projeter sur une des étales attenantes, dans une envolée de légumes spectaculaires.

La sirène attrapa brusquement le manche de la lance, échangeant bien vite un regard avec Fenris. On ne lui avait pas menti sur Mavro Limani... Une vraie ville de pirates.
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