Au Commandement des Rouges

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Les Rumeurs

_ Il parait que des personnes hauts-placées seraient gravement malades.
_ Il parait que ça se bécotte "au bal de la Rose".
_ Il parait que des créanciers en sont après un des conseillers de Ridolbar.

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 Au Commandement des Rouges

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Kreen
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Kreen
MessageSujet: Au Commandement des Rouges   Au Commandement des Rouges Icon_minitimeLun 18 Mai - 3:43

Au Commandement des Rouges Banner15

Le Combat de Coqs



Sur le mur nord du bureau de la Commandante des Cavaliers Rouges, un des panneaux d’ébène présentait des contours suspects. Une tenture le recouvrait presqu’entièrement, mais à y regarder de plus près, on distinguait clairement la découpe autour de ce qui s’avérait être une petite porte. L’étroit cabinet qui se trouvait derrière cette ouverture était bas de plafond et très sombre quand il n’était pas garni de cierges. Quelques armes collectées par Trahin Varss y trônaient encore tristement, mais ses documents avaient vite fait d’être remplacés par les parchemins mieux écrits et mieux ordonnés de Kreen. Au milieu, une table ronde ornée d’un échiquier et à peine assez grande pour accueillir quelques tasses était entourée de trois fauteuils dont on aurait difficilement pu changer l’orientation sans gêner le passage. Ce mobilier avait vécu mais le velours des sièges avait été remplacé et il jurait avec la rusticité des étagères qui finissaient de compléter le décor. On aurait dit que la nouvelle occupante des lieux était allée chercher ces meubles chez les Aurashaar actuels.

La mort-vivante était assise près du mur et Greld Ark’iogh était installé en face, profondément enfoncé dans le rembourrage, ses longues jambes tendues vers le peu d’espace qu’il avait et les doigts lacés sur son ventre. Un rayon de lumière famélique passait à travers une meurtrière et éclairait faiblement le sol. C’est la flamme d’une lampe à huile qui jetait un peu de pâleur sur la missive entre les mains nues de la commandante. Kreen s’était défaite de son armure et n’arborait plus qu’une ample chemise et un corsage par-dessus d’étroits collants et ses hautes bottes de cuir. Un crâne caprin était posé sur ses cuisses. Sous ses yeux, les lignes qu’elle avait déjà lues une bonne centaine de fois semblaient danser, onduler, se transformer jusqu’à ce que les lettres ne soient plus que les cendres d’un souvenir amer ; celui d’une époque où les choses étaient moins compliquées. Un silence pesant régnait dans le boudoir.

Un lourd loquet de métal s’abattit, deux poignées en forme de heurtoirs frappèrent contre un bois dur, et les deux personnages levèrent les yeux vers l’entrée de leur alcôve. Les larges portes du bureau de la Commandante des Rouges venaient de se fermer, et Silvaesh Cartha fit son apparition. Il s’arrêta sur le seuil du cabinet, s’appuya sur un côté de l’encadrement et croisa les bras sur sa poitrine mince. La Gorgoroth, le Zélos et le Yorka s’échangèrent des signes de tête.

« – Ça y est, tu le connais par cœur ? Demanda l’homme coyote. Kreen jeta le parchemin devant elle avant de secouer fatalement la tête et de la pencher en arrière sur le dossier de son fauteuil. Au fait, mes félicitations pour sa bénédiction. Ça fait plaisir, autant de respect mutuel. Greld émit un grondement ; désapprobateur, ou amusé, ou peut-être les deux. La commandante ramena brusquement son buste vers l’avant, posa les deux coudes sur la table et les doigts sur ses tempes. Elle poussa un soupir déchirant qui flotta un moment entre les particules de poussière.

– Parlez-moi des morts. Silvaesh claqua de la langue et Greld expira sèchement.

– Lieutenant Seolan Raidr, seigneur ved Willan et officier Daëna Mirthal.

– Et le lieutenant Kiesh Solomon est grièvement blessé, ajouta Greld sans dissimuler sa frustration. Kreen lui adressa une œillade empathique avant de baisser les yeux de nouveau. Elle fit glisser ses doigts vers son front, puis sur les ailes de son nez et sur sa bouche avant de les croiser, de cacher son visage derrière leur nœud comme si elle priait, de les tordre jusqu’à ce que ses articulations craquent, et de finalement relever la tête pour mieux fixer les livres à sa droite. Elle n’y trouva hélas aucun salut. Ses deux capitaines s’échangèrent un regard soucieux et s’agitèrent nerveusement à l’instar de leur meneuse.

– Je sais bien qu’on était pareil à une époque. Je me demande juste pourquoi certains évoluent et pas d’autres. Son ton était particulièrement amer. Ses consonnes étaient même déformées parce qu’elle serrait trop les dents.

– Tes hommes savent très bien que t’es contrariée. Ça leur plaît pas. Le regard de Kreen aurait pétrifié le Zélos si les deux guerriers n’avaient pas partagé une confiance à toute épreuve.

– Vraiment, c’est ça notre problème majeur ?

– Ils pensent surtout que ça change tout pour toi alors qu’au final… L’homme-bête hésita avant de poursuivre. Disons que tu t’en tires pas trop mal.

– Je ne sais pas ce qu’il va faire de nos hommes. Je ne sais pas ce qu’il va faire des gouverneurs de Phelgra. Je ne sais pas comment un homme comme lui dirige 30 000 soldats, et je sais encore moins comment un homme comme lui entreprend une mission de l’ampleur de la sienne.

– T’as qu’à lui demander, t’es Conseillère. Kreen se tortilla et finit par appuyer son menton contre son poing fermé. Silvaesh parla plus posément. Qu’est-ce qui t’angoisses autant, en fait ? Il va pas s’en prendre à toi. La cavalière leva des yeux assassins sur le coyote, roula des épaules et baissa lentement le bras pour le poser sur la table.

– C’est bien toi qui m’as dit que c’était une histoire de donzelle, non ? Et tout ça pour quoi ? Disperser l’armée à tout-va pour essayer de soumettre Ridolbar ? Et Mavro Limani ? En y dirigeant des milices ? Tu sais ce que ça fait de toi, d’obéir à un coq qui essaye de réformer sa basse-cour, et le reste de la ferme avec ? Les deux capitaines levèrent un sourcil, peu habitués à ce que la Gorgoroth fasse usage de métaphores. Ils mirent un instant à rétorquer.

– Au moins, le coq a l’air de vouloir entendre tes opinions… souligna Silvaesh en haussant les épaules.

– On voit que t’as jamais interagi avec un coq…

– Non ! Moi les coqs, je les bouffe. Un long silence suivit la boutade du canidé. Les trois combattants plongèrent dans de douloureuses introspections, tous plus immobiles les uns que les autres. Une minute s’écoula.

– Raidr, c’est bien lui qui avait réprimé les attentats en Tiria dernier ?

– Mmh mh… Kreen fronça les sourcils :

– Et les portes étaient maintenues fermées, c’est ça ?

– Bien sûr, tant qu’à faire. La Gorgoroth secoua la tête et tourna une paume vers le plafond pour exprimer son atterrement. Sa colère lui échappa :

– Mais je délire, bordel, c’est pas possible… Nouveau blanc. Comment est l’ambiance au baraquement ? S’enquit le Séide presque rhétoriquement. Ses collègues soufflèrent bruyamment et en chœur.

– Oh bah ils l’adorent, tu penses, avec sept morts en une semaine. J’ai dû mettre fin à deux altercations entre nos gars et des mouches ce matin-même. Ravhin et sa bande menacent de déserter. La Mirthal avait un frère qui est dans les geôles depuis hier ; on n’a pas voulu me dire ce qu’il a fait mais on m’a conseillé de craindre pour sa vie. La mâchoire de la commandante se crispa.

– Renseignez-vous. Je veux tous savoir avant que l’autre me fasse demander. Elle ajouta plus bas, pour elle-même : il faut que je parle à Kern avant tout. Troisième silence. Je serai bientôt prête, faites rassembler les hommes à l’aube. Repassez dans deux heures. »


*
*            *
À l’aube.



Neuf respectables dixièmes de l’armée pourpre était rassemblés devant elle dans le grand amphithéâtre couvert qui jouxtait le baraquement des combattants. Des rayons assortis aux armures perçaient dramatiquement les carreaux des fenêtres et les vitraux du fond intensifiaient leur couleur avec superbe. Kreen avait croisé les mains dans le dos mais elle ne s’était pas encore positionnée de façon à faire face à ses soldats. Elle parlait encore à Greld et à Silvaesh, juste sous les rideaux qui séparaient le balcon des coulisses. Du coin de l’œil, elle guettait les retardataires qui s’amassaient tout au fond, sur la cinquième et dernière marche qu’elle ne surplombait qu’à peine. Bien plus que par souci d’acoustique, la salle avait été conçue pour pouvoir servir plusieurs fonctions et faire obstacle aux rixes comme aux attentats contre l’intervenant. Le fait qu’elle n’eut pas été optimisée pour une propagation idéale du son était compensé par le préalable jet d’un sort d’amplification sur des dalles et des briques choisies partout dans l’auditorium. Quand la commandante posa enfin le pied sur le socle enchanté au centre du balcon, le silence ne mit pas bien longtemps à se faire.

« – Cavaliers Rouges de Sharna, je vous remercie de votre présence. Mon discours sera bref et, je l’espère, limpide.

Nous, Cavaliers de Sharna, sommes désormais sous les ordres d’un nouvel Impérial : Sirion, dit le Preux, ancien Commandant des forces Noires de Sharna. Que les choses soient très claires. Il n’est pas question de remettre en doute sa place sur le trône. Il n’est pas question de tourner le dos à nos confrères et à notre nation, peu importe l’opinion que l’on pourrait avoir sur cet homme. Je ne tolèrerai aucune provocation de votre part et aucune insubordination infantile. Cédez à la tentation d’une bravade ou d’une trahison et vous en payerez le prix.

Vos faits et gestes, quel que soit leur ampleur, sont, aux yeux de tous, considérés comme les miens, et ont des conséquences directes sur ma capacité à vous diriger. Ils ont donc également des conséquences directes sur ma capacité à vous protéger de l’exploitation, des blâmes injustes, des dommages collatéraux fâcheux, des offenses de nos confrères et des rudoiements de nos dirigeants. Je répète sans regret ce que je vous ai annoncé il y a plusieurs semaines : le respect de vos personnes, de votre potentiel et de vos hauts faits sont ma priorité, et mon commandement assurera la grandeur des Cavaliers Rouges de Sharna jusqu’à sa fin. Vous n’aurez, sous mes ordres, à ne craindre aucun châtiment indu, aucun abus de pouvoir et aucune prime de la passion sur le mérite. Cette promesse ne me sera pas plus difficile à tenir sous la direction du nouvel Impérial, et ce qu’elle nécessite de ma part reste inchangé : ma rigueur et mon intégrité demeurent entières, et ce pour permettre une discipline exemplaire, une justice infaillible et une amélioration constante, sur le plan commun comme individuel. Si vous me respectez, vous respecterez notre nouvel Impérial tant que je le ferai aussi, et vous me ferez confiance pour protéger vos intérêts coûte que coûte. Si votre déférence est mal placée, en revanche, vous savez où me trouver pour me le faire savoir et connaissez les risques.

Je place ma foi en vous et compte sur votre dignité pour me faire honneur, me rendre fière de vous et m’assister dans ma mission de faire des Cavaliers Rouges les guerriers les plus implacables et les plus respectés du monde connu. Que Sharna vous garde.
»

Kreen adressa un humble geste de la tête à la foule avant de tourner les talons et de quitter le balcon. Greld et Silvaesh défirent les embrasses et laissèrent les rideaux se rejoindre devant eux dans un bruissement solennel, poignante fin pour une adresse qui se voulait du même ton. Les capitaines prirent alors la suite de leur supérieure et durent trotter derrière elle pour rattraper son pas pressé. La triade se dirigeait à un rythme martial vers les geôles du Manoir Cavaleri et fut rapidement rejointe par quatre Cavaliers. La Gorgoroth ne ralentit pas sa progression.

« – Officier Golsemonji, vous étiez présent lorsque l’officier Yëroven Mirthal s’en est pris à… Elle claqua des doigts plusieurs fois.

– Officier Ryth. Kreen pointa un doigt vers le plafond, à la fois pour remercier son second et pour signaler qu’elle allait poursuivre.

– Dites-moi tout. Et oui, je suis consciente que vous avez déjà informé Seigneur Ark’iogh, répétez simplement ce que vous lui avez dit. Enfin, si c’est la vérité. Le (relativement) jeune Lhurgoyf ne broncha pas.

– Ça l’est, Commandante. Yëroven a entendu dire que Ryth et quelques autres Cavaliers Noirs avaient refusé de venir en aide à sa sœur Daëna, Kron ait son âme, lors de l’incendie et qu’ils l’avaient même poussée vers les flammes. Il a tenu à leur… En parler. Mes confrères ici présents et moi-même sont allés avec lui. Yëroven s’est montré virulent mais ne s’en est pris à personne physiquement avant que Ryth ne manque de respect à Daëna. Yëroven a asséné un coup de poing à Ryth, qui a immédiatement répliqué avec une dague. Le reste est un peu flou… J’ai personnellement tenté de les séparer mais d’autres Cavaliers Noirs se sont mêlés à l’altercation et je ne saurais sincèrement pas vous dire qui a essayé d’y mettre fin et qui a choisi d’y prendre part.

– Et vous autres ?

– J’ai essayé de les séparer, Commandante.

– Moi aussi.

– De même.

Kreen s’arrêta si brusquement que la troupe se bouscula derrière elle. Elle fit volte-face et son regard passa sur chacun des quatre visages qui s’étaient ajoutés au trio initial. Des têtes qui ne lui étaient pas vraiment familières mais dont elle se souviendrait à jamais maintenant que ses yeux les avaient parcourues plus d’une seconde. Le claquement de ses bottes sur la pierre résonna dans le long couloir désert qui menait vers la sortie de l’aile des Cavaliers Rouges et, plus loin, les cachots.

– Personne n’est mort, si ? Étant donné son intonation, ceux qui la connaissaient peu jurèrent qu’il s’agissait là d’une question rhétorique, mais Greld n’était pas né de la dernière pluie. Il secoua négativement la tête. Alors vous avez tout intérêt à me dire la vérité. Vous avez entendu mon discours : personne ne sera puni plus qu’il ne le mérite. Pour l’instant, vous voulez faire sortir Yëroven du trou, oui ou non ? Hochements de tête du quatuor.

– Un Cavalier Noir a essayé de prendre Yëroven par le côté, je l’ai jeté par terre et usé de magie pour le mettre hors d’état de nuire. La Gorgoroth lui ordonna, d’un signe de tête impatient, de donner des détails. Mes rugissements assomment, Commandante. Kreen haussa les épaules, voilà qui restait complètement inoffensif.

– Hrm. Voyant que d’autres Noirs s’approchaient et que certains avaient dégainé, j’ai fait de même, Commandante. J’en ai affronté deux. Ils doivent être en train de se remettre de grosses taillades, moi ça va. Le Terran, un personnage large et visiblement inébranlable, découvrit une étrange brûlure sur son bras.

– J’en ai foutu deux par terre aussi. Commandante. Ce dernier soldat était le plus âgé de tous : un Gorgoroth qui avait passé sa première vie dans l’armée d’Hesperia et sa seconde dans celle de Phelgra : il était Cavalier depuis peu mais avait toujours été guerrier, et il n’y avait aucun doute quant à son rôle tacite au sein de ce groupe de camarades. Les trois autres tournèrent des mines lourdes de sens vers lui. Juste avant que Yëroven n’use de sa capacité à figer autrui. Il a vraiment couvert Ryth de coups, Commandante. Ryth est très mal en point. On a dû arrêter Yëroven quand on a vu les hauts gardes venir à nous. Kreen acquiesça avant de se pincer les lèvres et de fixer le sol. Je l’aurais pas fait si on n’avait pas été remarqués, Commandante. Ryth a traité Daëna de ‘‘petite ribaude faiblarde’’. »

La langue du Séide claqua. Les sept guerriers restèrent immobiles un moment dans ce long couloir désert. Le deuil et l’outrance semblaient peser de plus en plus sur les épaules de chacun. La mort-vivante ne souhaitait pas laisser paraître ses préoccupations – et encore moins son tourment – mais elle était en train d’analyser la situation et cela la plongeait dans un mutisme grave, au diapason du chagrin tu des quatre officiers. La scène était sans doute assez triste. Kreen ne se sentait en rien partagée, elle ne se faisait aucun souci au sujet des sanctions qu’elle devrait prendre et à leur cohérence vis-à-vis de la tirade qu’elle venait d’adresser à tous ses hommes ; cela dit, elle n’était pas certaine de pouvoir faire libérer Yëroven. Elle ne le connaissait pas personnellement mais il avait sa sympathie et son monologue d’un peu plus tôt avait été des plus sincères : rien ne lui importait plus que la préservation de ses soldats et de leur honneur, or si elle ne pouvait pas ramener la jeune Daëna à la vie, elle pouvait épargner une humiliante condamnation à son frère éploré. Elle en avait assez entendu et croyait tout à fait ses témoins. Officier Golsemonji et ses trois confrères avaient démontré une lucidité évidente et à leur attitude, on pouvait facilement deviner que Kreen leur inspirait exactement ce qu’elle souhaitait inspirer : une bien plus grande crainte de décevoir que d’être châtié.

« – Vous pouvez disposer. Le Lhurgoyf, le Gorgoroth et les deux Terrans saluèrent respectueusement leurs supérieurs et firent demi-tour jusqu’à pouvoir sortir sur une des cours est du Manoir. Greld… Je crois que je vais devoir m’entretenir avec le Commandant Kern à ce sujet. Cette affaire est sûrement déjà remontée jusqu’à l’Impérial mais j’ose espérer qu’il a mieux à faire que de s’occuper de ça. Les deux capitaines manifestèrent leur doute de la même grimace.

– Y’a déjà eu… Combien d’exécutions ?

– Sept chez nous, en tout, je sais plus. Kreen passa une main sous son casque pour le soulever légèrement et pouvoir se pincer l’arête du nez.

– Bon. Je vais faire mettre un garde à sa cellule. Faites savoir à Kern que je veux lui parler. Mentez-lui s’il faut. Et si je reçois un billet au sujet des quatre autres, faites-en une priorité de type deux. Greld et Silvaesh s’échangèrent une œillade sombre. Le Zélos regarda à droite et à gauche avant de parler d’une voix basse et étrangement douce.

– Kreen… Tu sais qu’on est avec toi là-dessus. Et si t’étais Commandante depuis dix ans, je dirais rien. Mais il n’empêche qu’il y a encore des têtes de cons là, dehors, auprès desquelles tu dois toujours faire tes preuves. Et Déris et les autres, ils sont encore en service. Et t’as plus de mille hommes en mission dans tout Phelgra, plus le détachement à Kodolm et l’escorte jusqu’à Hesperia. Nous on sait bien que t’arrives à gérer, mais tu sais combien de gars vont croire que tu fais un scandale inutile parce que t’es neurasthénique et que tu cèdes à la pression ? Ou que t’essayes désespérément de te faire bien voir en jouant les mères ourses ? Les officiers, ils trouvent ça honorable, mais chez les lieutenants, t’en as une bonne moitié qui vont dire que tu fais tout pour tenir tête aux gros durs parce que tu sais pas comment te faire respecter autrement. Les lèche-bottes de Heren, de Larr’hiok, d’Oklithyll, tu les as remis à leur place une fois, mais ça va pas suffire. Quand ils te verront t’acharner à faire sortir un gars comme Yëroven des cachots, ils vont tout faire pour te mener la vie dure. Tu les connais.

– Je sais. Elle parla humblement. Et ça change rien. Je vous l’ai toujours dit, je l’ai dit à mes douze-mille hommes quand j’ai été promue et je viens de le redire encore une fois : les exécutions mesquines, c’est terminé. Je ferai l’unanimité quand je serai morte, Greld. Je suis pas idiote. Mais je ferai ce que Trahin et Démégor n’ont pas fait, et ce que Sirion n’a visiblement pas l’intention de faire non plus : condamner définitivement les fratricides idiots, les trahisons stupides et les vengeances absurdes. Et si les Cavaliers de Sharna sont incapables de reconnaitre la valeur d’un tel commandant, alors ils méritent de s’éteindre. Elle leva un index sévère et adressa un regard glacial à chacun de ses capitaines. Pas un mort de plus. Puis elle les toisa. Et si Sirion tient à donner l’impression qu’il se sent menacé, il va finir par avoir d’excellentes raisons de le faire pour de vrai. »

Sans doute énergisée par cette conversation contrariante, elle reprit sa marche au train fulgurant, insufflant à sa cape vermillon un flottement théâtral. Le Zélos leva les sourcils et le menton avant de tourner les talons et de partir en direction de l’aile des Noirs. Le coyote, lui, se remit à courir après Kreen et atteignit sa hauteur juste avant qu’elle ne quitte le bâtiment pour traverser l’immense place entre les baraquements et les geôles du Manoir Cavaleri.

La guerrière exigea de pouvoir s’entretenir avec son subordonné en privé, et les gardes des cachots rechignèrent mais elle finit par avoir le dernier mot. On les laissa dans une petite pièce prévue à cet effet et dont l’existence était volontiers ignorée. Il y faisait humide et les prisonniers y gardaient leurs entraves mais on y trouvait une véritable fenêtre. À cette heure de la journée, la lumière qui y passait était d’un orange timide. Elle reflétait à peine dans les gouttes croupies dont le chant malsain rythmait de manière indésirable les mornes conversations auxquelles l’endroit était destiné. Bel exemple d’échange sinistre tel qu’inspiré par l’environnement, les paroles du détenu ne firent que confirmer la version de ses confrères.

« – On m’a dit que Ryth était dans un piteux état. Yëroven gigota sur son tabouret mais ne répondit rien. Mes sincères condoléances, officier Mirthal. Sachez que je considère les règles du duel comme ayant été violées ce jour-là, et qu’à mes yeux, rien au monde ne justifie la mort de votre sœur, ni d’aucun des autres Cavaliers qui ont péri lors de l’incendie. Elle marqua une courte pause pour croiser ses doigts sur la table. Néanmoins, si je ne peux que comprendre votre soif de vengeance, je ne peux pas me permettre de la cautionner. Vous devez avoir assisté à ma promotion, vous savez que je n’encourage pas les règlements de comptes. L’officier Ryth mérite une punition et je ne cesserai pas de préconiser une enquête, un jugement et un verdict approprié – et je ferai de même avec vous. Cela étant dit, vous êtes un Cavalier Rouge, contrairement à l’autre parti. Je ne ferai donc aucune entorse à l’impartialité qui est chère à mon cœur en faisant de votre droit au pardon et du respect de votre défunte sœur un de mes combats. Je suis venue vous promettre que je m’occuperai de cette sombre affaire de rixe personnellement, et que je ferai ce qui est juste envers vous, un valeureux guerrier qui a perdu sa sœur dans des circonstances malhonnêtes et qui a tenu à protéger l’honneur bafoué d’un être cher. Si j’y parviens, comprenez bien que je ne tolérerai jamais plus un seul écart de votre part. Si j’échoue, je vous demanderai de faire de ma présence à votre exécution votre dernière volonté, puisque je n’abandonnerai pas avant que ce soit trop tard. En attendant, ne parlez à personne tant que je ne suis pas avec vous. Bon courage, et j’espère sincèrement vous revoir hors de ces geôles et dans mes rangs dans les plus brefs délais. Que Sharna vous garde, officier Mirthal. »


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MessageSujet: Re: Au Commandement des Rouges   Au Commandement des Rouges Icon_minitimeSam 7 Nov - 4:51

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Le Spectre aux Portes de l’Aube



En poussant un long soupir, la Commandante tira sur le col de sa chemise pour l’écarter de sa peau. Elle n’imaginait pas volontiers l’inconfort dont devaient souffrir ses confrères encore vivants, et surtout ceux qui portaient leur armure. Les journées étaient chaudes et lourdes ; à midi, les rayons solaires cognaient durement pour faire suinter tout ce qui respirait et éblouir tout ce qui avait des yeux. En sa condition de mort-vivante, Kreen ne ressentait la moiteur que de manière diffuse, mais la température de son corps augmentait suffisamment pour qu’elle cherche à tout prix à fuir le jour. Le contact du métal et du tissu lui était désagréable, comme si elle devenait plus sensible aux frottements. Il n’y avait qu’aux soleils qu’elle se sentait comme un cadavre.

Les tentures de son bureau étaient tirées et elle avait un peu honteusement ôté son équipement. Elle n’attendait personne avant plusieurs heures et si ses hommes se tenaient à carreau, elle n’aurait pas à sortir avant la soirée non plus, alors elle avait profité du travail qu’elle avait à faire pour s’isoler et se mettre à l’aise. Une carte était étalée sur la table et elle était penchée dessus depuis désormais un moment. Elle avait placé de petites pièces de bois sur chaque ville de Phelgra afin d’en représenter les effectifs en Cavaliers et elle tentait d’en déduire la mobilité dans une liste de près de cinquante scénarii. La nuit avait été longue, créatrice, peut-être un peu paranoïaque. Elle avait pris en note un grand nombre d’éventualités plus ou moins effroyables et s’était mise en tête de les tester une par une à la lumière des nouvelles mesures prises par l’Impérial. Les Cavaliers étaient envoyés aux quatre coins du pays, et même si Kreen avait protesté aussi fermement que possible, elle avait été forcée de mettre deux-cent soldats à disposition. En compensation, on lui avait sommé d’émettre de meilleures idées. Sa mauvaise humeur n’était en rien apaisée.

« – Sale temps, hein ?

La Gorgoroth sursauta, frappa violemment du poing sur le bureau, et jura bien plus fort qu’elle n’aurait aimé. Elle leva des yeux assassins sur le personnage qui finissait de se matérialiser dans la chaise en face d’elle.

– Qu’est-ce que vous avez fait à mes murs ?

– Pas grand-chose, il est pas terrible, votre mage, répondit Faust en secouant la tête, faussement gêné.

– Bon, disparaissez, c’est vraiment pas le moment. D’un geste agacé, elle replaça les pions tombés sous le coup de sa colère.

– Si. Je me suis dit que vous aimeriez savoir aussi tôt que possible qu’une tentative d’assassinat se profilait. Il croisa les doigts sur son ventre. Contre vous, je veux dire. La Commandante ferma les paupières et se pinça les lèvres avant d’émettre un râle de frustration. En plongeant dans les pupilles de l’espion, elle lui intima de poursuivre prestement. Vous voyez qui c’est… Mohrk Kilashaad ? Il sembla hésitant sur la prononciation. Kreen haussa les épaules. C’est un de vos gars. Et il vous aime pas.

– C’est pas le seul, rétorqua promptement la Commandante simplement parce qu’elle était énervée.

– Ha, c’est sûr, mais bon lui, il vous aime pas et il est ambitieux. Il a une petite bande avec laquelle il a longtemps été mercenaire – ils sont dans le coup aussi, d’ailleurs – et il s’est acoquiné avec deux de mes estimés camarades. Comme l’un d’eux est un de nos meilleurs empoisonneurs et que j’ai enseigné l’autre, j’ai pensé que je viendrais vous mettre en garde.

La guerrière baissa la tête d’un geste défaitiste et demeura longuement muette. Les attentats à sa vie n’étaient pas quelque chose de nouveau : même quand elle assistait directement Trahin, même quand elle assistait ceux qui assistaient directement Trahin, on lui enviait sa position à ce point. Comme tout gradé dans l’armée de Sharna, ses privilèges attisaient la convoitise de ceux sur l’échelon d’en-dessous dont l’intelligence était encore inférieure. Les Cavaliers semblaient traverser des périodes alternantes pendant lesquelles les entreprenants devenaient d’abord de véritables plaies, puis savaient de nouveau rester à leur place. Au rythme des recrutements de masse et des tensions extérieures, les desseins variaient entre folie des grandeurs et sagesse docile. Visiblement, une nouvelle vague de carriérisme venait de déferler. Depuis sa promotion au rang de Commandante, elle avait essuyé une tentative d’assassinat et en était sortie balafrée, mais Silvaesh et Greld avaient été admirablement réactifs. Le coupable avait agi seul ; avec le renfort de deux Cavaliers Noirs, qui sait jusqu’où il serait parvenu. L’information était inquiétante. Elle ne craignait pas vraiment l’escalade de violence ; elle n’avait pas peur de ses soldats et pouvait faire confiance à ses capitaines. Elle avait vaincu tous ceux qui auraient pu prétendre au rang de Commandant, cela devait bien signifier qu’elle était une des meilleurs. Mais son assurance se limitait à sa faction. Si les Noirs s’en mêlaient, elle avait de bonnes raisons de craindre pour sa vie. Elle leva une paume vers le plafond pour signifier qu’elle ne savait pas vraiment quoi dire.

– Je… Peux savoir comment vous savez tout ça ?

– Je suis espion. Faust pencha la tête sur le côté. Un sourire narquois aurait sans doute dû accompagner cette riposte mais la mine sérieuse qu’il arborait depuis le début de la conversation perdura. Kreen regarda ailleurs, exaspérée. Ils ont pas eu de chance, je les entendus. J’oublie à quel point je peux être discret, des fois.

– Et vous me prévenez parce que… ?

– Croyez-moi. Ils auraient réussi. Et personne ne veut ça.

– Vous êtes donc ici sur ordre de votre Commandant ? Elle était sincèrement confuse. Faust resta silencieux pendant un instant, il esquissa un très léger sourire avant de reprendre la parole.

– Ils comptent frapper le treize ; enduire un rapport de Mohrk de venin, vous attirer vers la cour ouest dans la soirée, juste avant la revue me semble-t-il. J’ai pas tout suivi, enfin bon, vous avez Shil. Il fixa un tableau sur un mur puis reposa les yeux sur Kreen. Bon. Je vous laisse à vos jouets. Et il se volatilisa. »


*
*            *
Quatre heures plus tard.



La lourdeur ambiante s’était assagie mais l’humeur de la Gorgoroth ne s’était pas beaucoup améliorée. Elle se présenta à la réunion des Commandants avec une mine renfrognée et seulement la moitié de son armure. À la table du Conseil, elle adopta même une posture plutôt nonchalante. Comme tous les soirs où seuls les dirigeants des trois factions se rencontraient, l’immense salle semblait parfaitement démesurée. On mentionna les diverses missions sur lesquelles travaillaient les Noirs, les Gris et les Rouges de concert, les dernières difficultés rencontrées à Ridolbar et Umbriel, et alors que Kreen était prête à prendre congé, le Commandant des espions annonça une mauvaise nouvelle qui remit tous les éléments de la matinée en place.

Dans le quartier des Pins d’Ambre, aux abords de la banlieue sud de Themisto, un grave incendie s’était déclaré et avait consumé de nombreuses habitations. Cela avait affecté plusieurs Cavaliers puisque la plupart des terrains appartenaient à l’armée et qu’en économisant pendant quelques années, même les officiers modestes pouvaient se les offrir. Hélas, étant donné les nombreuses dépenses dues à la rénovation du haras, aux recrutements récents et aux coûts de certaines missions ordonnées par Sirion, les caisses de l’armée ne permettaient pas de dédommager les victimes de l’incendie. Seule une paillasse au baraquement pouvait leur être offerte, et encore, ceux-ci se remplissaient vite. Aucun des trois Commandants ne s’émut grandement de cette tragédie, du moins s’inquiétèrent-ils plus de l’éventualité d’un acte terroriste que du destin de leurs hommes. Après tout, à Themisto, aucun Cavalier de Sharna ne restait sans abri bien longtemps. Les exactions des rebelles et leur extermination étant, de réputation, la spécialité de Kreen, on la fixa un moment dans l’attente de commentaires. Elle resta concise, un peu comme si elle était dans la lune.

« – À cette période de l’année, difficile de savoir. Je tâcherai de mener une enquête. Je peux avoir la liste des victimes ? »

Kern fit glisser un parchemin vers elle. Elle le consulta longuement, même après y avoir trouvé le nom de Faust.


*
*            *
Deux jours plus tard.



Les Pins d’Ambre était un quartier bâtard, entre les banlieues espacées et le centre glauque de la Cité Noire. Les rues s’y élargissaient mais la végétation restait frugale : l’endroit tenait son nom du bois qu’on avait rasé pour le bâtir et dont il ne restait pratiquement rien. La Gorgoroth enjamba une poutre calcinée et se retrouva au cœur d’une ruine d’obsidienne. Il en émanait une odeur âcre, fatalement très forte pour que Kreen puisse la sentir. Dans un rayon de près de mille pieds, les bâtiments n’avaient laissé derrière eux que leurs ombres et leurs squelettes. Les flammes avaient léché, englouti, recraché, régurgité les débris, plongé les alentours dans une dévastation bâclée et monochrome. Un peu plus loin, quelques âmes fouillaient les décombres. Tel un fantôme venu admirer le spectacle, la guerrière fit quelques pas souples sur les pierres tombées. Elle attendait que la gargouille perchée un peu plus haut se décide à descendre.

« – Un espion ne demande jamais à travailler pour autrui, c’est ça ? Il apparut devant elle, les mains à la ceinture. Vous vous faites désirer par principe ? C’est pas très distingué.

– Je savais que vous comprendriez.

– Vous n’avez quand même pas été très subtil. Elle fit un geste vague vers les vestiges qui les entouraient. Je prends ça pour une supplication, vous savez.

– On aura toujours des points de vue différents, vous et moi.

Kreen secoua la tête. Au cours des années, Faust lui avait inspiré toutes sortes de sentiments. Il pouvait être exaspérant, à parler cyniquement alors qu’il était psychorigide, mais il avait une forme de loyauté qu’elle ne retrouvait pas chez les autres espions. Elle était parfois impressionnée par ses talents et savait que cela était mutuel. Les deux Cavaliers partageaient une passion du travail bien fait. Mais était-ce suffisant pour expliquer les ambitions de Faust ? Elle avança sa seule explication, désireuse de savoir ce qui le poussait à changer de camp.

– Vous vous fiez plus à ceux que vous connaissez de longue date qu’à ceux que vous servez, c’est ça ? De Kern et moi, c’est moi que vous avez fréquenté de plus près, que vous comprenez le mieux. C’est tout ?

– Mine de rien, vous êtes pas ce qu’il y a de plus instable chez les Cavaliers, en ce moment. J’ai pas vraiment choisi le bon moment pour perdre tout ce que j’avais. Je préfère dépendre de quelqu’un à qui j’ai sauvé le fion et dont je connais les petites faiblesses.

La mort-vivante laissa son visage exprimer son désir d’ouvrir l’espion en deux, puis mua vers un sourire en coin, curieusement sincère. L’outrage avait fait mouche, mais le message subliminal également. Clémente, elle prononça les mots que Faust escomptait – espérait, même – clairement entendre.

– Oui. Moi aussi. Les collègues échangèrent un regard lourd de sens, empreint d’une camaraderie subie mais réconfortante. Il était amer d’admettre qu’ils avaient besoin l’un de l’autre mais doux de reconnaître qu’ils s’avaient bel et bien. Kreen leva les yeux vers le ciel avant de poursuivre. Hélas, même avec sept salaires en moins, je ne peux vous offrir que dix pourcent et un repaire plus ou moins propre où rester le temps que vous trouviez mieux. Mais vous n’avez pas le choix, je me trompe ? Le Spectre de Themisto répondit sans le faire. Un des acolytes de Mohrk avait des quartiers au-dessus d’une orfèvrerie pas loin d’ici. Je sais qu’il y conservait de belles armes, je suppose que vous n’avez rien de mieux à faire ?

Dans un silence que certains auraient trouvé pesant, l’espion et la guerrière se mirent en marche. Les ruelles paraissaient se recomposer le long du chemin ; plus ils s’enfonçaient vers l’est, moins les stigmates de l’incendie se faisaient voir. Il avait ravagé plus que ce que Kreen avait imaginé, il devait avoir eu plusieurs foyers. Les deux Cavaliers montèrent à l’étage de l’atelier, et dès que le moment fut venu, la Commandante se téléporta derrière son comparse et l’assomma d’un puissant coup de gantelet derrière le crâne.

– Shil !

Le large Zélos ne tarda pas à apparaître dans l’encadrement de la porte du fond. Ses yeux étaient bandés et il tendait vers sa supérieure le casque rembourré qu’on lui ordonnait toujours de mettre. Shil était un brave homme. Il était doté d’un puissant et infaillible pouvoir qui lui valait le surnom de Tireur de Vérités. Il était virtuellement impossible de lui mentir. Grâce à cette faculté, il avait été propulsé à un rang nouveau et unique : celui d’instrument d’interrogatoire. Il avait été Cavalier Rouge, raison pour laquelle cette faction pensait avoir le monopole sur lui, mais il était surtout devenu un outil à la disposition de tous les Cavaliers de Sharna. Il acceptait courageusement de se couvrir les yeux et les oreilles chaque fois qu’on faisait usage de son don, de façon à ce qu’il ne puisse rien divulguer. Kreen plaça le heaume sur la tête de Shil et lui prit la main pour l’approcher du corps inerte de Faust qu’elle réveilla en plaçant un flacon sous ses narines. Elle posa ensuite la paume du colosse sur le front de l’espion.

– Avez-vous l’intention de devenir un agent double ?

– Ha… Non.

– Avez-vous l’intention de rapporter à Kern ce que vous apprendrez suite à mes ordres ?

– Nan.

– Avez-vous l’intention de rapporter à Kern ce que vous apprendrez sur moi ?

– Nan !

– Avez-vous l’intention de rapporter à Sirion ce que vous apprendrez pour et sur moi ?

– Négatif.

– Avez-vous l’intention de rapporter à qui que ce soit ce que vous apprendrez pour et sur moi ?

– Ça non plus.

– Avez-vous l’intention de me nuire ?

– Pas plus qu’à une autre… Non… Non, vraiment pas.

– Avez-vous l’intention de déserter ?

– Pas avant quelques années.

– Avez-vous sincèrement l’intention de travailler pour moi, sans me trahir ?

– Oui.

– Sans même profiter de mon influence ?

– Euh… Disons que j’espère que vous comprenez que je suis un excellent espion et que vous avez intérêt à me caresser dans le sens du poil.

Kreen posa la main sur celle de Shil qui relâcha son emprise en poussant un soupir d’effort. Elle l’aida à se relever, l’accompagna dans la pièce adjacente en ignorant les plaintes de Faust, lui retira son casque et son bandeau, et le somma de rentrer au Manoir. Quand elle revint vers l’espion, il époussetait sa cape en faisant craquer ses articulations.

– Gnh, je pensais que vous feriez ça plus tard, vous perdez pas de temps.

– Je savais que vous comprendriez. Passez ce soir, j’ai déjà du travail pour vous.

Le Cavalier Noir et la Commandante des Cavaliers Rouges se quittèrent à la manière d’agents secrets après une rencontre de routine, comme si l’un ne venait pas de trahir sa faction et que l’autre ne s’apprêtait pas à trahir son ordre. »


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MessageSujet: Re: Au Commandement des Rouges   Au Commandement des Rouges Icon_minitimeSam 7 Nov - 4:52

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La Foi des Autres



L’encens n’avait pas tout à fait la même odeur. Les bâtons devaient avoir été remplacés depuis la dernière fois qu’elle était venue ; ils diffusaient une senteur un peu moins âcre. Un peu plus faible. Kreen les regarda se consumer lentement, pensive. Tous ses souvenirs étaient enveloppés de ces effluves épaisses et capiteuses. Elle se remémorait leur lourdeur sur ses narines bien plus facilement que les mots et les gestes. Les visages, les voix des prêtres, des fidèles, des pèlerins, tous ceux qu’elle fréquentait trop et de trop près s’étaient évanouis dans la brume du temps passé. La sensation de mains froides et dures sur son front, ou des parties plus secrètes de son corps, lui revenait aussi comme si elle l’avait subie la veille. En plus du goût, ces deux sens lui faisaient maintenant défaut, réduits à une fade imitation. Une couche de coton semblait la préserver de tout ce que ce monde avait de sensuel. Le nouvel encens devait être bien loin de l’ancien pour qu’elle reconnaisse leur différence. C’était sans doute pour ça que ses réminiscences étaient si entêtantes et corrosives. Elle ne se souvenait que de ce qu’elle n’avait plus.

Elle finit par se pencher sur le sac de toile qu’elle avait amené et y plonger les mains. Elle en sortit un paquet emballé dans un tissu rougi, l’installa dans la coupe de cuivre, et écarta les coins de l’étoffe pour découvrir le contenu de l’offrande. Un cœur arraché et une paire d’yeux verts trônaient maintenant sur l’autel, secs comme des poissons saurs. Un des globes oculaires la fixait mais l’autre était orienté vers le plafond, alors on aurait cru à un regard d’imbécile. C’était là tout ce qu’il restait d’un agent envoyé assassiner un Conseiller de l’Impérial que Kreen et ses hommes avaient surpris au Manoir, près du but. Après un long interrogatoire, elle avait pris soin de lui trancher la tête et de prélever de quoi obtenir la bienveillance de Sharna.

Le mercenaire avait dit tout ce qu’il savait, mais hélas, il en savait juste assez pour inquiéter et pas assez pour être utile. Son employeur, qu’il n’avait pas rencontré en personne et dont il ignorait à peu près tout sinon qu’il était fortuné, avait l’intention d’éliminer plusieurs membres de l’état-major de Phelgra. Parmi ses cibles, il y avait les conseillers de feu Démégor – et donc l’actuel Commandant des Noirs – ainsi que le gouverneur de Mavro Limani et, semblait-il, autant de capitaines que possible. C’était là une liste étrange, éclectique à la fois en termes de rang, d’influence, et de situation géographique. Shil n’avait rien pu en tirer d’autre, preuve que l’assassin servait quelqu’un d’intelligent et de prévoyant. La guerrière espérait que quelques beaux morceaux suffiraient à éveiller l’instinct paternel de Sharna. Son armée avait besoin de lui.

Elle retira ses gantelets et piocha dans plusieurs petits récipients disposés autour de l’autel. Il ne restait que des fonds, bien assez pour quelques fioritures. Une fois le cœur moucheté de poudre, elle replia le tissu sur les organes, versa une grande quantité d’huile dans la coupe, et utilisa un long cierge pour enflammer son présent. Il s’agissait d’une bien maigre oblation ; Sharna était amateur de sacrifices, de sang frais et abondant. Peut-être ne tournerait-il même pas la tête pour voir qui l’implorait. Kreen accompagna son geste d’une humble prière, les mains jointes sur l’emblème du dieu qui ornait fièrement son armure, et puis elle regarda les flammes refermer leur étreinte sur l’âme de son ennemi. Une once de réconfort la saisit faiblement, et elle tenta de se convaincre que c’était Sharna qui la remerciait, mais elle savait au fond que ce n’était que la paix d’une chapelle vide qui la rassurait.

Elle était venue au beau milieu de la nuit, à l’heure où les visiteurs ne se risquaient plus dans les recoins. Le Manoir Cavaleri avait bien une chapelle et plusieurs autels disséminés sur tout le domaine mais aucun de ces lieux n’offrait l’intimité que Kreen pourchassait ce soir-là. La communion avec Sharna n’avait pour elle rien de cérémonieux, ni de grandiose, ni même d’honorifique. Paradoxalement, elle cherchait une paix simple et naturelle : celle de faire un avec son dieu. Elle s’en croyait capable, pourvu qu’on ne vît pas cela comme un exploit. Alors même si le Temple regorgeait de souvenirs désagréables, il était cette nuit son seul salut.

« – Je m’y ferai jamais, à cet accoutrement. »

Kreen se crispa. Elle s’en voulut de ne pas avoir cru à la présence lointaine qui lui avait paru peser contre son dos. Prier la mettait dans un état aliénant et, même si elle refusait de l’admettre, vulnérable. Elle resta de marbre mais un trouble qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps lui noua les entrailles.

« – T’as l’air plus petite, comme ça. Des pas s’approchèrent en résonnant distinctement contre les murs de pierre.

– Je suis venue me recueillir, Hyelest.

Il rit avant de se poster juste derrière la Gorgoroth et de tendre le cou par-dessus son épaulière pour mieux admirer son oeuvre.

– Inquiète ?

– Pas plus que ça. Il était inutile de lui mentir mais en embellissant la vérité tel qu’elle l’aurait préférée, elle avait des chances de ne pas subir ses représailles.

– Je t’avais bien dit que la vie de Cavalier était dure, ma belle.

– Tu ne tiendrais pas une semaine. »

Hyelest posa les doigts sur le bras de la Commandante et les fit glisser vers le bas. Il fit le contour des pièces d’armure, s’amusant à effleurer le cuir bouilli et le métal pour en apprécier la texture sans y laisser de trace. Kreen le regarda faire, inexpressive quoique le geste lui inspirait un certain dégoût. Le Sindarin ne faisait qu’un pouce de moins qu’elle mais la délicatesse de ses mouvements semblait lui prêter une silhouette plus menue encore. Il enroula son bras autour de celui de la mort-vivante et fit descendre son majeur jusqu’à son poignet, où il entra enfin en contact avec la peau exsangue. Kreen se dégagea prestement en lui adressant un regard plus douloureux que meurtrier.

« – Tu vas pas me foutre la paix, hein ?

Le clerc leva ses yeux d’argent sur le visage de la guerrière, scruta ses iris, ses lèvres, puis l’ombre de la cicatrice qu’on apercevait dans son cou, et prit une profonde respiration. Sa voix suave se fit plus rauque.

– Tu lui manques, je n’y peux rien. Alors ses traits se transformèrent doucement. Son menton s’amincit, ses cils s’allongèrent, puis sa silhouette s’assouplit tout en courbes. Dans sa soutane d’homme, la nouvelle Hyelest était serrée au niveau de la poitrine et des hanches, et ses manches lui couvraient les mains jusqu’aux jointures. Kreen la toisa avec un mélange de dédain et d’émotion qui donna curieusement à son œillade une saveur concupiscente. Elle approcha son visage de celui de l’elfe, trop près pour que cela ne puisse pas éveiller en elles une certaine chaleur, et chuchota.

– Qu’elle se démerde.

La Sindarine sourit et, en levant le menton, fit en sorte que leurs nez s’effleurent. Elle pressa son corps contre celui de Kreen et se mit à murmurer.

– Si tu as si peur que ton dieu t’abandonne, pourquoi ne reviens-tu pas vers lui ?

La Commandante fixa Hyelest en passant d’un œil à l’autre, ne prenant du recul que d’un geste de la tête.

– J’essaye mais j’ai été dérangée, susurra-t-elle. »

Le sourire de la prêtresse s’élargit. Elle enlaça entièrement le bras de Kreen et posa sa tête sur son épaulière, juste contre le museau du lion cornu dont elle était ornementée. La Gorgoroth se détourna de la belle elfe sans broncher, la laissant caresser son bracelet avec tendresse. Toutes deux plongèrent dans une fascination muette, l’une pour les images floues d’un passé passionné, l’autre pour le feu qui brûlait devant elle. Un long silence s’immisça avant que Hyelest ne défasse son étreinte et reprenne sa forme masculine. Il laça ses doigts, posa ses paumes sur la gueule du félin, appuya son menton sur le dos de ses mains et, sans attendre que Kreen ne le gratifie d’un regard, il lui parla d’une voix affectueuse.

« – Je passais par hasard, tu sais. Et pourtant, j’ai appris il y a quelques jours que pour poursuivre la rénovation du Creuset des Larmes, il faudrait étendre les fondations en excavant plus au nord, vers les fossés. Une chance que je puisse te prévenir, non ? S’il avait encore pu, le sang de Kreen n’aurait fait qu’un tour. Un frémissement secoua son échine et parut chasser Hyelest qui se redressa et tourna les talons. Rassure-toi, ma belle. Sharna veille toujours sur toi. »







Les Présages et les Promesses



– Géxon 1157 –


Le sommeil était devenu un processus salutaire. Moins le repos de son corps que le repos de son âme. Le tourbillon d’émotions passionnelles et contradictoires se dispersait enfin. Plus de souffrance dévastatrice, plus d’extase indicible, plus de peur tétanisante, plus d’ambition grandiose. Plus les unes après les autres, en tout cas. Elle rêvait bien de gloire et cauchemardait de torture, mais elle ne faisait pas les deux à la fois. Le réveil était un arrachement. Une déclaration de guerre.

On tambourinait à la porte. Elle ouvrit des paupières lourdes et demeura immobile un long moment, refusant d’accepter que c’était son nom qu’on appelait.

« – Oh hé, l’Aurashaar ! Fais quelque chose, je suis vannée !

Japhi-Ti lui jeta un livre. Il la frappa sur la hanche et y resta appuyé, entrouvert sur une page froissée.

– Va crever, Shudja… »

Elle n’obtint pour réponse qu’un rire étouffé, puis le grattement d’une lame sur le bois du huis. Elle se précipita hors du lit, défit les verrous, et ouvrit brusquement la porte. Shudja et sa bande la bousculèrent avant de s’enfuir. Aveugle dans l’obscurité du couloir, elle passa les doigts sur la gravure mais ne parvint pas à la comprendre, alors elle alla chercher une torche pour mieux contempler les dégâts. Pour la énième fois, on avait déclaré que Kreen l’Aurashaar s’adonnait à des pratiques indignes. Elle retourna se coucher après avoir griffé l’injure du bout d’un poignard, mais ne s’endormit que peu de temps avant le lever du soleil.


*
*           *



« – Bande de petits tas de fumier ! Lequel de vous a réussi à voler la relique du Héros de Holn ?! Répondez-moi ! Soit le coupable y passe, soit vous y passez tous, c’est compris ?! Maître Sahrrochen, prêtre instructeur, agitait un index crochu pendant que son autre main faisait tournoyer les lanières de son martinet. L’Aurashaar ! Ce serait bien ton genre ! Sa silhouette de vautour vint se coller à l’adolescente. Hein ? Tu en serais capable, de ça, voler une belle rapière rutilante ?

– C’est pas moi, je suis pas folle ! Elle enfouit sa tête dans ses épaules.

– On va voir ça ! Il lui attrapa le bras et la traîna avec lui devant la rangée d’initiés pétrifiés. Alors c’est qui ?!

– Je sais pas, j’en ai aucune idée ! Le professeur lui tordait et lui serrait le bras. Elle poussa un gémissement et essaya de se débattre, mais elle sentit bientôt une nouvelle douleur plus intense sur son côté. Un cri glaçant s’échappa de sa gorge quand elle baissa les yeux et constata qu’elle saignait profusément. Arrêtez, j’ai… S’il vous plait, je sais pas qui c’est… La vilaine cicatrice que lui avaient laissé les chenets de sa maison d’enfance s’était ouverte et trempait sa bure.

– Vraiment ? Il siffla comme un serpent avant de déchirer les tissus d’une seconde balafre. Une brûlure qui rougit, chauffa, et fuma même sous le vêtement de Kreen. Elle tomba à genoux en pleurant.

– Arrêtez, arrêtez ça ! Les joues rouges de la jeune fille se noyaient sous une cascade.

– Dis-le moi !

– Je… C’est Shudja ! Shudja le Jokjij, souffla-t-elle à bout de forces. Maître Sahrrochen cracha.

– Bah tiens…

Il lâcha son emprise et laissa Kreen s’affaisser comme un sac de déchets. Tétanisé, Shudja sembla incapable de ne fut-ce que secouer la tête. On entendit un faible « non » avant que le fouet ne le frappe une première fois au front. Le prêtre lui asséna plusieurs coups, le saisit par le col, l’approcha de Kreen et poursuivit son œuvre jusqu’à ce que le garçon ne soit plus qu’un corps sans vie et dévisagé.

– Le Héros de Holn n’a jamais eu de rapière, imbécile. Salope d’Aurashaar… »



– Mirios 1162 –


Un soir clair, on vit la basilique du Grand Tarakosh attirer une procession désordonnée en son sein. Un rang épais et chaotique s’engouffrait sous les arcades, bourdonnant, et se dirigeait en piétinant vers les profondeurs de l’édifice. Au sous-sol, un second temple ouvrait ses bras pierreux aux fidèles. Les lanternes y étaient fatiguées mais elles guidaient les pas pieux sur tout le tour de l’hémicycle. L’autel était sobre mais on devinait aux traces de pas dans la poussière qui le cerclaient et aux taches pourpres qu’arboraient ses alentours qu’il avait été utilisé récemment. L’endroit était majestueux dans son austérité. Aucun tailleur, aucun orfèvre n’était venu orner les lieux, alors, comme on accorde plus promptement sa confiance à un visage nu qu’à un masque, on ressentait dans le souterrain la promesse solennelle que tout ce qu’on y ferait et tout ce qu’on y dirait y resterait.

Les apprentis des rangs inférieurs étaient guidés vers les hauteurs, là où le plafond de la crypte se faisait bas et effleurait les crânes des élancés. La place des prêtres et prêtresses novices était au sommet des escaliers ; de là-haut, ils surplombaient l’assemblée, moins à l’image de gardiens que de marginaux. Pendant la cérémonie, une latence pudique séparerait l’extase des hauts clercs de celle des fraîchement initiés dans le plus grand respect de la hiérarchie. Kreen se plaça sur la troisième marche après avoir regardé par-dessus son épaule. Elle croisa les mains sur son bas-ventre et parcourut l’assemblée du regard. Elle espérait ne reconnaitre personne.

La grande pièce se remplissait vite. Les adeptes les plus éloignés faisaient la taille d’un gros scarabée, et à la lumière faiblissante de certaines torches, ils en prenaient aussi un peu l’aspect. L'obscurité drapait les silhouettes les plus hautes, la foule s’éclaircissait à mesure qu’elle descendait vers l’autel et, ainsi, vers les braseros les plus ardents. Elle s’animait aussi. Les oreilles de la jeune femme s’étaient habituées au brouhaha constant mais elle y pensa l’espace d’un instant et réalisa de quel vacarme elle était cernée.

Le Haut-Prêtre se fit désirer, et quand il apparut, un silence saisissant se fit. Chacun de ses disciples se sentit vu, reconnu, salué pour les meilleurs et foudroyé pour les pires. Il parut fixer le vide ou l’au-delà pendant un long moment avant de prendre la parole, et pourtant, sa prestance toucha intimement chaque individu ; c’est du moins ce que Kreen songea, parce qu’elle ne pouvait pas décemment être la seule à avoir perçu une présence paternelle dans son cœur et la voix de Sharna dans son dos juste au moment où son messager pénétrait la crypte. Elle ne pouvait pas être la seule à avoir songé « il sait que je suis là ».

Le service fut long mais d’une grande beauté. Kreen ne sut pas si elle découvrait pour la première fois la splendeur enivrante du culte dans lequel ses parents l’avaient jetée ou si elle avait simplement la naïveté de s’émerveiller à chaque célébration. On entonna des hymnes, puis le maître de cérémonie procéda aux sacrifices alors que les voix montaient. Il y eut des transes poignantes, des augures glorieuses, des bénédictions galvanisantes. Puis au crépuscule des festivités, un encens capiteux et épais monta vers l’apprentie, accompagné de l’odeur des sangs ovins et humains dont elle ne put qu’entre-apercevoir la rougeur tant l’assemblée s’agitait, et tant la fumée se faisait dense. Les mélopées et les incantations lui donnèrent la chair de poule. Quand les corps commencèrent à se dénuder, elle basculait de l’exaltation vers l’accablement.

Les prêtres et les prêtresses se saisirent passionnément les uns les autres, les bures tombèrent comme les draps autour de statues à leur inauguration. On descendit les marches précipitamment pour mieux disparaitre dans la brume et s’unir sur un sol ensanglanté, on remonta pour aller chercher de nouveaux partenaires parmi les jeunes initiés encore trop purs. On aurait dit que les chants n’avaient pas cessé, mais que plus personne ne se préoccupait de la justesse ou de la mélodie. La chair sua, saigna dans un cirque débauché ; et peut-être apprécia-t-on, en ce jour, dans ce temple de Sharna, et pour une fois, des plaisirs crus et sauvages d’une autre sorte.

Kreen vit ceux qui l’entouraient succomber eux aussi. Ils se dévêtirent, se précipitèrent pour rejoindre les autres ou bien laissèrent des bras plus expérimentés leur montrer le chemin. Elle vit un homme et une femme s’étreindre et remuer comme des vers, juste à ses pieds, et crut être frappée d’une migraine. Elle les observa un moment, désemparée. Leur joie était claire. Kreen surprit même un éclair de tendresse entre eux, quand l’amant serra la tête de la maîtresse contre lui pour mieux enfouir son nez dans ses longs cheveux blonds. Elle entendit aussi un rire cristallin et sincère derrière elle. Mais elle ne cilla pas. Et personne ne venait la chercher.

Alors elle sentit une main leste sur ses reins, puis le poids d’un menton sur son épaule. Hyelest l’enlaçait, d’une tendresse encore sage.

« – J’ai peur que tu ne puisses pas y échapper, ma belle.

Ses lèvres susurrantes migrèrent lentement vers la peau exposée de Kreen, qui tressaillit et se dégagea d’abord fébrilement, puis semblablement à une adolescente timide mais intriguée. Les deux prêtres échangèrent un long regard, et la plus jeune se laissa volontiers envahir par le confort d’une vision familière. Bien qu’évocateurs d’un ciel hivernal, les iris de l’elfe parvinrent à réchauffer le cœur glacé de sa consœur.

– Qui d’autre, si ce n’est moi ?

Il feignit l’orgueil avant de laisser un sourire à la teinte nuancée tirer ses traits. Kreen le toisa de ses deux grands yeux anxieux, et parla avant que sa voix ne se brise.

– Transforme-toi. Il y avait de la détresse dans son ton. Hyelest pencha la tête sur le côté, mais sa mine aguichée ne s’évanouit pas. Elle sembla même briller d’une nouvelle lueur lorsqu’il leva un sourcil. Transforme-toi en femme. Kreen accompagna son ordre – ou sa supplication – d’un pas vers lui, preste et incontrôlé. »

Le Sindarin savoura la vulnérabilité de sa camarade un instant, la dévisageant lourdement comme s’il y avait sur ses joues rouges des atours à effeuiller du regard. Puis il s’exécuta en croisant les mains dans le dos, faussement hésitant. Devenue une elle, Hyelest bomba un peu le torse, sans doute dans l’espoir d’attirer l’attention de Kreen sur sa poitrine engoncée. Mais son amie ne la contempla pas une seconde avant de la serrer dans ses bras et de venir goûter à sa langue.



– Cobel 1162 –


Les lunes brillaient timidement dans le ciel déchiqueté de Themisto. Les nuages, semblables à des ouvertures sur l’abîme dans la sinistre étoffe céleste, jetaient des ombres menaçantes sur le Creuset des Larmes. Là, derrière l’antique chapelle en retrait du Temple de Sharna, Hyelest et Kreen creusaient les tombes de cinq morts d’une malheureuse épidémie. Le remède avait été trouvé, mais trop tard pour ces fidèles qui avaient rejoint leur dieu. Leurs cercueils avaient été préparés dans la précipitation car personne ne voulait approcher ces cadavres infectés, et on avait désigné deux volontaires pour les inhumer au beau milieu de la nuit. En dehors d’un supérieur à l’œil méfiant et assassin, les apprentis étaient seuls dans cette tâche, enveloppés de pénombre et de poussière.

« – Allez, plus vite ! Quels faiblards vous faites, tous les deux… Maître Sahrrochen, les mains jointes au bas de son échine, faisait les cent pas autour de ses disciples. Vous n’êtes bon qu’à ça, fouiller la fange… Vous pourriez au moins démontrer un minimum de talent.

Kreen ne savait pas quoi faire. Un coup, elle y mettait du sien pour que cette scène atroce prenne fin aussi vite que possible. Un autre, elle faisait exprès de traîner pour mieux agacer son mirador. Elle n’était pas sûre qu’il soit heureux d’être là. Peut-être l’était-il. Peut-être l’avait-on forcé, lui aussi, à perdre son temps. Elle murmura un juron des plus grossiers.

– Pardon ?!

– J’ai rien dit.

– Menteuse, avec ça… Tu ne vaux vraiment pas grand-chose, Kreen. Vraiment pas grand-chose. Elle enfonça vigoureusement sa bêche dans la terre. Elle y imaginait avec plaisir l’entrejambe de Maître Sahrrochen. Petite peste… Toujours à ouvrir la bouche pour se plaindre ou porter ombrage aux autres ! Je commence à te connaître. Hélas. Il avait raison. Cela faisait treize ans qu’il la tourmentait. Treize ans qu’elle subissait tous ses vices. Treize ans qu’il avait le droit de faire d’elle ce qu’il voulait. Il la connaissait plus que quiconque aurait voulu être connu. Il la connaissait à l’intérieur. À l’extérieur. Sur et sous sa peau. Elle eut un frisson, elle osa lui adresser une œillade – brève et humble – et vit ses propres phalanges blanchir sur le manche de son outil. Lui se figea et se glissa comme un chat galeux derrière elle. Toujours à chouiner. On n’en attend pas plus d’une lâche…

Elle poussa un hurlement déchirant. Un rugissement de lionne blessée en plein cœur, meurtrie par toutes les douleurs du monde. Excédée. Humiliée. Dévastée. Enragée. Comme poussée par une rafale, Kreen fit volte-face et asséna un coup de colosse au prêtre. Jamais elle ne se serait crue capable d’une telle puissance. Jamais on n’aurait cru une adolescente de son épaisseur capable d’une telle puissance. Le plat de la pelle frappa l’homme en pleine mâchoire, et le raisonnement du métal contre l’os fut couvert par le craquement de la mandibule brisée. Elle ne lui laissa pas le temps de gémir. Elle réitéra l’exploit jusqu’à ce qu’il soit à terre.

– Ferme-la ! Ferme ta sale gueule ! »

Maître Sahrrochen gisait à terre, le visage sanguinolant, une main sur son nez cassé et une autre levée dans l’espoir vain de parer les assauts de son élève. Dans sa folie furieuse, Kreen crut le voir tenter un sourire cruel, alors elle fit tourner la bêche dans ses mains et réajusta sa prise pour mieux présenter l’arête tranchante à son tortionnaire. Le bras de l’instructeur s’ouvrit et se fracassa, puis tomba sur sa poitrine. L’apprentie laissa tomber la pelle sur le front de son maître avant de se jeter sur lui et de dégainer le glaive sacrificiel qu’il portait à la ceinture. Elle donna un violent coup de pied dans les genoux de sa victime avant de se placer juste au-dessus d’elle, les jambes de part et d’autre de sa carcasse bientôt inerte, et de la couvrir d’autant de taillades que d’injures.

Elle goûta à son sang qui gicla dans sa bouche, mais ne s’arrêta pas. Elle ne s’arrêta pas non plus quand Maître Sahrrochen la supplia dans un souffle sifflant et souffrant, ni quand sa poitrine mit fin à sa quête fébrile d’oxygène, ni quand ses yeux se vidèrent sous des paupières à demi-closes. Elle ne s’arrêta que quand elle ressentit de la douleur dans ses bras. Elle laissa l’épée choir à côté de son propriétaire, contempla le massacre, et réalisa qu’elle saignait aussi. De sa cicatrice au bras, de sa cicatrice au flanc, de ses cicatrices dans le dos. Sa soutane collait chaudement à sa peau et elle avait mal partout, mais elle ne ploya pas. Seul son torse essoufflé prouvait qu’elle n’était pas complètement statufiée.

« – Kreen ? »

Une petite voix terrifiée lui fit tourner le regard. Le visage de Hyelest arborait une mine inédite. Ses yeux étaient immenses, un peu humides. Il entrouvrit les lèvres mais ne parvint pas à parler. Alors il signa. Il leva une main faible et fit mine de se trancher le cou. Sa consœur le fixa longuement avant de répondre en secouant la tête de droite à gauche. Elle daigna enfin bouger. Elle enjamba le cadavre et alla se pencher sur un des cercueils, armée de sa bêche. Elle utilisa l’objet comme levier pour déloger les clous du couvercle et ouvrir la bière. Elle endommagea le bois, mais parvint à ses fins. Elle y trouva le corps pâle et émacié d’une vieille prêtresse endormie ; elle la saisit par le col pour l’extirper de sa dernière demeure, puis saisit ses jambes pour finir de la jeter sur le côté. Elle traîna le cercueil vide vers la scène de crime et leva des prunelles pétrifiantes sur Hyelest. L’elfe déglutit visiblement avant de la rejoindre, et l’aida à enterrer Sahrrochen dans la nuit et le silence.

Dans une boîte de pin oblongue, six pieds sous la terre cendreuse des jardins du temple, Kreen et Hyelest emprisonnèrent leur plus grande peur. Ils laissèrent l’horreur gésir là, simplement, entourée de morts sages et pacifiés. Ils la déposèrent entre les mains de Kron et prièrent pour qu’il voie dans le trépas de cet homme une occasion de faire de l’ironie un art. Ils firent le deuil de peines visibles et invisibles, de souvenirs enfouis mordants, d’une haine dévorante.

Le premier chapitre de son destin victorieux s’écrivait à l’encre rouge.


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MessageSujet: Re: Au Commandement des Rouges   Au Commandement des Rouges Icon_minitimeLun 11 Jan - 4:39

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Le Calvaire des Revenants



Quand il fermait les yeux et rentrait le cou, il arrivait à transformer l’obscurité. Ce n’était plus l’intérieur d’un cercueil, ce n’était plus l’absence fatale de lumière dans une caisse close sous la terre, ce devenait l’abysse. Un abysse infini pourvu qu’il ne bougeât pas. Inodore, silencieux, parfaitement vide, pourvu qu’il restât impassible. C’est ainsi qu’il retrouvait son calme. C’est ainsi qu’il mettait fin à ses propres hurlements, car personne ne venait le faire pour lui. Selon lui, il se passait plusieurs heures entre ses moments de paix et ses crises. Il est plus probable qu’il s’agît de mois. Il entrait dans une rage aberrante, une folie inimaginable, criait à en perdre la voix pendant des années entières, frappait le bois autour de lui jusqu’à ce qu’il s’en brise les doigts, et donnait tant de coups de front qu’il se l’était ouvert au point qu’il ne se refermerait pas. Du sang coagulé formait là une bosse et donnait à son profil un contour atypique. Il ressentait une douleur à la fois diffuse et pulsante. Ce qu’il s’était cassé le lancinait parfois terriblement ; sa mâchoire décrochée devenait une torture inhumaine, ses mains étaient dans un état effrayant et le faisaient souffrir le martyr, son crâne lui semblait être pris dans un étau et traversé d’un javelot. D’autres fois – la plupart du temps depuis qu’il s’y était habitué – le tourment semblait plus lointain, comme s’il pouvait en faire une abstraction quasi-totale. Il y avait quelque chose de plaisant dans sa nouvelle nature. Cet aspect aliénant, isolant, ce cocon qui le préservait des horreurs véritables ; il en aurait presque profité.

Il s’époumonait, à ce moment-là. Il avait retrouvé son organe depuis peu, et le perdrait sans doute bientôt. Sa gorge lui paraissait en lambeaux. Des larmes lourdes et visqueuses trempaient ses joues invisibles. Il n’entendait plus rien. Il n’entendit pas les voix des trois prêtres qui chassèrent l’humus sur le couvercle de la bière et le brisèrent d’un coup de pioche. Le pic s’enfonça tout près de son flanc. Il se débattit si frénétiquement que ses sauveurs n’eurent plus grand-chose à faire.

C’est bien plus le squelette d’un homme qu’un homme véritable qui rampa hors de la tombe. Il bavait autant qu’un chien malade, une moitié de son visage était pendante, ses vêtements n’étaient plus que des loques nauséabondes, sa peau n’avait plus de couleur, ses yeux en avaient trop. Il semblait moins être revenu des Enfers qu’en être né des entrailles. Il soufflait, grognait, toussait, hurlait à l’adresse du ciel – tout à la fois. Il attrapa la bure d’un clerc pétrifié et le hanta de son haleine moribonde.

« – Quelle année ?! Quelle année ?!

– Mille… Mille trois-cent six !

– Ahk ! Aaaahk ! Krrr… Kreeee… Kreen l’Aura… L‘Aurashaar… Morte ? MORTE ? Il articulait mal, et certains sons lui étaient tout à fait impossibles à prononcer.

Le pauvre prêtre secoua la tête, complètement perdu. Il tenta de parler mais sentit son œsophage se contracter et se remplir. Il pinça poliment les lèvres, alors le mort-vivant gémit davantage, répétant inlassablement le nom de son assassin. Un second religieux finit par venir au secours de son confrère.

– Il y a une Kreen chez les Cavaliers de Sharna ! Les Rouges ! Je crois… Je crois qu’elle les dirige. Le revenant tourna vers lui un regard aussi excité que meurtrier. Une âme sensible en aurait sans aucun doute fait des cauchemars. L’ecclésiastique se tordit les mains et bafouilla. Grande ? Les cheveux noirs ? Une amie d’Alton Zolond ? »

Son ton se fit d’autant plus interrogateur sur ce dernier élément. Il les avait vu s’entretenir deux fois, ce qui était bien plus que ce que la majorité des Cavaliers de Sharna accordaient au Haut-Prêtre par siècle. Il réalisa à quel point il souhaitait faire partir le monstre que lui et ses collègues venaient d’exhumer. Il y parvint. La créature s’enfuit en galopant, animée d’une force phénoménale. Il boîtait, et on aurait cru qu’une simple brise aurait pu l’emporter, mais il disparut rapidement dans le soir.


*
*           *



Les mots de Hyelest avaient été deux cloches aux sons différents mais annonçant la même nouvelle. L’une était un glas. Kreen ne savait pas pour qui il résonnait. Pas pour elle, mais elle se sentait endeuillée. L’autre célébrait une consécration, peut-être un baptême. Le sien, pour sûr. Elle avait ressenti une grande hâte. Rentrée dans ses appartements, elle s’était enfermée dans sa chambre, s’était allongée sur son lit, et avait revécu son meurtre un million de fois. Cela n’avait éveillé en elle qu’une légère satisfaction, rien d’exaltant. Elle se souvenait du sentiment qui l’avait animée des semaines après le méfait ; ce souhait viscéral que son tortionnaire se réveille, l’infâmie que lui procurait l’ignorance, et l’espoir qu’elle lui fournissait aussi. La conviction. Elle croyait à l’influence de Sharna sur les œuvres de Kron. Elle jouissait de penser à l’abomination qu’elle voulait infliger. Cent quarante-quatre ans plus tard, la passion s’était évanouie. Peut-être pourrissait-il comme tous les autres. Peut-être n’était-il vraiment plus qu’un cadavre séculaire, un petit tas de particules et d’ossements arthrosiques. Une vieille histoire. Peut-être était-ce pour cette vieille histoire qu’avait sonné le glas – et elle ne s’en émouvait pas.

Pas loin de quatre semaines passèrent, et elle avait oublié Hyelest, le Creuset des Larmes et ses souvenirs. Elle était préoccupée par d’innombrables choses. Le gouvernorat de Mavro Limani, celui de Themisto, les rapports avec le Seigneur Ravensberg, les départs aux semblants définitifs de ses hommes envoyés aux quatre coins de Phelgra, les échanges diplomatiques entre le Conseil et l’étranger… Elle n’était pas d’humeur à voir ressurgir des fantômes.

Greld déboula sans s’annoncer dans le bureau de Kreen. Elle le foudroya des yeux, il lui renvoya son amertume. Elle ne posa pas sa plume ; elle se contenta d’incliner légèrement la tête. Le Zélos la toisa, visiblement perturbé et incapable de déterminer comment lui annoncer la nouvelle. Il réfléchit et ne s’exprima qu’un infime instant avant que sa Commandante ne perde patience.

« – Y’a un fou à moitié mort dans la cour nord qui crie ton nom. Elle regarda ailleurs, plutôt vers le plafond.

– Ça va t’étonner mais ce n’est pas le premier.

– Un vieil ami, je crois. Il porte plus grand-chose mais on dirait une soutane. Et il connaît ta famille. »

Kreen cligna des paupières. Elle eut une pensée fulgurante pour Hyelest avant de se lever lentement et de prendre la sortie de ses quartiers aux côtés d’un capitaine anxieux. Il l’accompagna le long des couloirs, osa quelques questions qui restèrent sans réponses. La guerrière n’était pas silencieuse mais évasive, clairement ailleurs. Il ne l’avait jamais vue comme ça. Il l’avait vue inquiète, agacée, intriguée, attristée, concentrée, furieuse, amusée, détendue, pessimiste, mais pas comme ça. Ils débouchèrent enfin sur la galerie depuis laquelle on pouvait observer leur destination à travers les larges carreaux des fenêtres. Kreen s’arrêta net, les mains dans le dos, et fixa l’absurde scène qui se déroulait en contrebas.

Là, deux guerriers retenaient un personnage semblable à un nœud de fils de fer. Il se débattait et on entendait d’ici sa voix caverneuse appeler et insulter la Commandante des Cavaliers Rouges. D’autres combattants assistaient au spectacle. Plusieurs d’entre eux semblaient en état de légère détresse, une majorité semblait agréablement distraite par la présence de l’énergumène. Après avoir levé le menton, Kreen usa de magie pour se téléporter juste devant celui qui la réclamait, à quelques pieds de sa carcasse gesticulante. Il ne bougea plus d’un cil.

« – Tu es un homme chanceux.

– Petite chienne… Regarde, regarde-toi. Ridicule ! T’es pas guerrière. T’es une enfant, stupide… Et couarde ! Montre ton visage ! Tu te caches, hein ? Montre ce que t’es devenue… Si t’es si fière ! »

Elle s’exécuta. D’un geste mesuré, elle retira le crâne caprin qui lui couvrait le front, et le tendit vers un de ses soldats. Les prunelles de la Cavalière, qu’il avait connues vertes et vives, le fixaient désormais avec la froideur d’un blizzard et la vacuité d’un désert. Il se souvenait d’elle légèrement plus haute que lui mais certainement pas plus large. Elle avait maintenant la carrure d’un bourreau. Il l’inspecta, haletant, la paupière tremblante et l’œil haineux. La voir dans cette armure de Sharna, anguleuse, masculine, la voir se dresser devant lui comme une conquérante, noble dans sa mort, alors qu’elle n’avait été qu’une gamine mince et effacée – il en devenait plus fou encore. Il aurait voulu qu’elle se fasse foudroyer, bien sûr, mais il ne pouvait pas s’empêcher de croire qu’il était aussi responsable de ce panache qu’elle dégageait. Elle était certes pâle et stigmatisée, immortalisée dans la sévérité, dépourvue de délicatesse, mais elle se tenait droite alors que lui ployait l’échine. Il la dévisageait, muet, les narines hautes. Un sourire hideux, asymétrique – douloureux, mais il ne l’effaça pas pour autant – finit par fendre ses traits de momie.

Kreen sentit la cicatrice qu’elle avait à la gorge se déchirer et s’entrouvrir. Un éclair de colère passa dans ses pupilles, elle déglutit difficilement en baissant discrètement le menton. Bientôt, elle sentit son sang s’agglutiner sur les tissus boursouflés de la balafre et suinter jusque dans le creux entre ses clavicules. Elle usa une seconde fois de magie, et se téléporta toute proche du coupable, la main sur son cou famélique. Elle enfonça les griffes de son gantelet dans le parchemin qu’était devenue la peau de son ancien maître avant d’adresser un signe furtif à ses hommes, qui relâchèrent leur emprise sur l’intrus. L’épouvantail s’agita, et la Commandante commença à l’étrangler réellement en tirant vers le bas pour le forcer à se courber davantage.

« – Tu n’auras pas ta revanche, Sahrrochen, et je ne me lasserai jamais de parfaire la mienne.

– Alors c’est comme ça… Que ça va se terminer ? Tu vas achever un homme fou… Et faible ? Devant tes hommes ? C’est ça, ton honneur ? Ta gloire ?

Kreen sentit ses autres blessures gagner en profondeur et laisser dégouliner le liquide visqueux qui occupait ses veines. Elle perdait un peu en impassibilité. Ses yeux, ancrés à ceux du démon, étaient désormais loin d’être froids. Ils brûlaient au contraire d’un brasier infernal. Elle donna sa réponse comme si c’était une menace.

– Tu as bien mérité une dernière volonté.

– Dis-moi. Pourquoi moi, hein ? Pourquoi pas… Les autres ? De tous les prêtres… Qui t’ont disgraciée, qui t’ont… Touchée là… Où tu voulais pas être touchée, qui ont… Fait couler ton sang, qui… Ont fait couler… Tes larmes… Qui t’ont battue et insul-… Insultée, qui ont pris… Du plaisir à te voir souffrir… Pourquoi de tous… De tous tes maîtres… De tout le Tem-… Le Temple, pourquoi moi ? Pourquoi moi… Et aucun autre ? Dis-moi, Kreen. Dis-moi ce que j’ai… De si précieux. »

L’Aurashaar ne changea pas d’expression, mais derrière son masque, une avalanche dévasta son âme. Pourquoi lui, demandait-il. L’évidence était insupportable. Il était le pire. Il était le pire de très loin. Il était le seul à avoir fait d’elle ce qu’elle méprisait le plus, à avoir éveillé en elle ce qu’elle aurait voulu détruire. De tous ses maîtres, de tout le Temple, il était le seul à l’avoir meurtrie sans leçon. On l’avait humiliée, lui l’avait anéantie ; on l’avait frappée, lui l’avait exécutée ; on l’avait souillée, lui l’avait condamnée. Il n’avait pas été le premier. Il n’avait pas été le dernier. Mais il avait été le seul à le faire jusqu’au bout.

Et il n’en était pas conscient. À l’entendre, il ne comprenait sincèrement pas. Il ne savait pas qu’il était le plus abominable. Que les disciples ressortaient grandis des tortures de chacun de leurs instructeurs, sauf des siennes. Son manque de lucidité pétrifiait Kreen, non pas parce qu’il était inquiétant, mais parce qu’elle savait pertinemment qu’il tirerait de la réalité une immense fierté. Être le plus abominable était précisément ce qui le faisait rêver. Cherchait-il simplement à arracher ces mots à sa plus grande réussite ? Était-il venu pour cela ; entendre Kreen l’Aurashaar prononcer ces paroles, « tu étais le pire de tous » ?

Pourquoi sa perversité aurait-elle cessé à sa mort ? L’attente fut longue, mais le visage de Kreen finit par s’adoucir. Elle afficha la mine d’une paix intérieure absolue. Aussi attendris, ses traits dessinèrent une beauté gracile, plus rare que tout. Elle haussa clairement les épaules.

Elle fit grimper sa main sur les joues, puis les tempes de Sahrrochen, enfonçant le métal dans sa chair, imitant la progression d’une araignée, puis finit par saisir le haut de son crâne. De là, elle souleva le corps du misérable qui lui ordonnait de lui répondre, et elle leva le bras jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. Puis elle dégaina Circé de sa sénestre. Elle le décapita alors qu’il hurlait encore son nom.

On lui rapporta son casque, Greld se précipita à ses côtés, essoufflé, et demeura muet devant les restes du vieux fou. Kreen venait d’invoquer un silence perplexe, mais elle ne le laissa pas prendre ses aises.

« – J’ai quelque chose à faire au Temple. J’en ai pas pour longtemps. »


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MessageSujet: Re: Au Commandement des Rouges   Au Commandement des Rouges Icon_minitimeLun 11 Jan - 4:47

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Bref Interlude



– Tymbé 1303 –


Il était rare que les couloirs de cette aile soient animés d’une conversation aussi légère et badine. Les rires du Zélos courraient bruyamment dans les corridors, incitant sans doute un bon nombre de sourcils à se hausser comme au garde-à-vous devant un supérieur. La deuxième capitaine du Commandant Trahin Varss se rendait à une réunion organisée en urgence suite à la découverte de cassettes ouvertes de force dans les archives, mais son humeur et celle de ses compagnons ne reflétaient visiblement pas l’angoisse que la nouvelle avait dû susciter. En chemin vers une des salles de registres – par souci pratique, le conseil aurait lieu sur la scène de crime – les pourpres devisaient gaiement.

« – Et la fois où ahd Kiojoni avaient envoyé plus de cinquante hommes chez le duc de Xvir pour une histoire de vingt-sept dias ?

Dix-sept dias ! Et on n’en avait rien tiré !

– Oh là, pardon mais on était revenu avec un message de la plus haute importance !

– Jamais je n’oublierai le fou rire de Sovlawin. Elle se souvenait s’être pincé les lèvres si fort pour ne pas imiter son confrère qu’elle avait eu une espèce de crampe. Elle se souvenait aussi avoir aperçu Greld se mordant la main dans le même but. Le Zélos fit d’ailleurs un geste respectueux sur sa poitrine à la mention de ce camarade.

– Ce pauvre Sov a fini par payer… Le lieutenant en question avait péri lors d’une guerre atroce menée par le même Conseiller aliéné. À ses ordres et pendant près de trois ans, pas moins de treize-mille guerriers de Sharna avaient affronté une fédération de dissidents aussi armés qu’eux sous l’œil curieux mais passif d’un Démégor occupé autre part. Si Kreen et Greld avaient de quoi se moquer de la folie de feu Hjun ahd Kiojoni, ils avaient aussi bien des frères d’armes à pleurer à cause de lui. Soixante ans avaient passé, mais le sombre Conseiller de l’Impérial avait laissé autant de cicatrices sur les rebelles de Phelgra que sur sa propre armée. Le trio arriva à un croisement et s’y arrêta. Bon, je vous laisse. Amusez-vous bien. Le plus haut des deux lieutenants prit à droite alors que Kreen et Silvaesh devraient poursuivre tout droit, car si le Yorka avait répondu présent à la demande de sa supérieure de l’assister pendant la réunion, Greld avait hélas d’autres obligations un peu plus loin. »

La Gorgoroth et son second eurent tôt fait de rejoindre le point de rendez-vous. La pièce était vide, ce qu’ils escomptaient puisqu’ils étaient en avance. Ils s’assirent à la table comme s’ils venaient de rejoindre une taverne et non un bureau unique dans un temple de l’administration. Ils étaient désormais flanqués de deux interminables colonnes de tiroirs dressées fièrement comme des autels honorant la paperasse, et cernés d’étagères qui ployaient sous les coffrets et les manuscrits. Les beaux fauteuils qu’ils occupaient témoignaient d’une volonté de rendre le coin prompt aux rencontres officielles et sérieuses, mais il n’en restait pas moins que les lieux étaient poussiéreux et pouvaient vite devenir étroits. Au-delà de sept convives, la table commencerait à être surchargée. Alors que Kreen exerçait sa télékinésie sur une plume restée là, Silvaesh brisa le silence.

« – Ahd Kiojoni, hein ? Il était comment ?

– Complètement dingue. La conversation sembla s’arrêter là pendant un certain temps.

– Comment tu peux faire confiance à un Yorka ? Le ton du coyote était tiède, mais ses mots trahissaient bien trop clairement un questionnement profond.

– Quoi ? Kreen laissa son jouer retomber, incrédule.

– C’est comme si moi je faisais confiance à un type que je connais depuis une semaine. Kreen effectua un rapide calcul mental et en conclut que de son lieutenant et d’elle, un des deux devait être mauvais en mathématiques.

– Mmmh non, et puis c’est pas comme ça que ça marche. Un sourire modeste tira les babines de Silvaesh.

– Je peux nommer... Allez, soixante-dix gars que tu connais depuis plus longtemps que moi.

– Tu crois que douze ans, je les sens pas passer ? Je savais pas que t’étais complexé par ça.

– Je suis pas complexé, je suis perplexe. Tu sais, je crois que nous les falots, ça fait quelques temps qu’on est plus en supériorité numérique, ici. T’as remarqué qu’il y avait pas de Terrans, dans notre escouade ?

– ‘Fectivement, mais dans notre escouade, c’est aussi tous des têtes de nœud. Kreen n’était pas ravie de la troupe que Varss lui avait demandé de diriger dans les prochains jours. Elle suspectait même qu’il l’eût assignée à une tâche ingrate pour tester sa patience. Sa voix s’habilla néanmoins de conviction avant de poursuivre. Les siècles rendent pas intelligent, Silva. Ils rendent surtout pas sages. Ils rendent oublieux. Ils rendent las et blasé. Et présomptueux. C’est pas apprendre de tes erreurs que d’arrêter de les commettre parce qu’on t’en empêche. Et puis sérieusement… Tu ferais confiance à quelqu’un qui choisit encore d’être Cavalier de Sharna après trois-cent ans de service, toi ?

– T’es pas assez stupide pour penser ce que tu dis, siffla l’homme-bête en retenant un rire.

– Franchement ? Je mise sur du cinquante-cinquante. Harvis Mog’raugh, il est persuadé qu’on a encore les effectifs de Taulmaril. Lënnel ez Joyël, il est ingérable parce qu’il ne répond qu’à Ygyaso le Rude, Commandant mort depuis plus de quatre-cent ans. Faun d’Oliaro, il maîtrise trois magies. Le Fléau et sa clique ? Le Commandant Varss est à deux doigts de tous les pendre parce qu’ils oublient systématiquement de passer par leur lieutenant avant de l’emmerder. À chaque exemple, son atterrement devenait plus comique. Elle finit par écarter les bras pour laisser plus de place à l’encombrante évidence de ce qui allait suivre. Praors. Ce mort-vivant antédiluvien était célèbre pour sa chance insolente, parce que les siècles avaient grandement amoché son bon sens et il n’avait malgré son âge aucune réelle perspective d’évolution. Sa bonne fortune était un pouvoir bienvenu et son seul intérêt. Et je te signale que tous ces braves hommes, ils sont, au mieux, brigadiers. Les bons, ils montent en grade. Toi t’es monté en grade. Le Yorka sembla à la fois ému et impressionné. Il se sentit obligé de s’expliquer.

– Je sais que tu me fais confiance, qu’on a combattu ensemble plein de fois. Et je sais que je mérite ma place à te côtés, j’en suis fier et je me sens capable de tout ce que tu me demandes. Mais tu sais, nous les gens qui font que passer, on se remet tous en question quand on est entouré de confrères séculaires. Enfin, je sais que tu sais ce que je veux dire.

– Je l’imagine. Mais j’ai du mal à craindre pour toi. T’as pas fini de gagner le respect des autres. Tu mourras en Cavalier exemplaire, même si c’est sur ta couche. Le message était touchant, mais le visage de Silvaesh ne fit que s’assombrir. Il fronça les sourcils, baissa les yeux, et mit un long moment avant de rétorquer.

– C’est ça le pire. Savoir combien me verront vieillir, et combien me survivront. Ce spectacle, il aurait préféré ne jamais l’infliger à ses amis. Et surtout ne jamais l’offrir à ses ennemis. »

La Gorgoroth sembla sincèrement atteinte. Elle regarda ailleurs pour mieux trouver ses mots ; elle voulait lui conseiller de ne pas se voir si grand, de ne pas se voir si remarquable. D’embrasser plutôt tout ce que la vie avait d’insignifiant et de négligeable, pour les Yorkas comme pour les autres. D’accepter que personne n’était inoubliable et que personne n’était au centre du monde, qu’en dehors de préserver son honneur et de rester fier jusqu’à la mort, il n’y avait rien à faire ici-bas. Mais elle aurait voulu le dire comme il fallait, comme si cela ne contredisait pas scandaleusement sa propre devise, et ce n’était pas évident. Elle n’en eut pas l’occasion. Le Commandant Varss et trois autres capitaines firent leur apparition, et Silvaesh se leva avant elle pour saluer dignement les nouveaux venus.


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